Goémon, sang et silence ! (23)

C’est à l’auberge du village où logent Yann et Léa que tous les deux ont fait signe à Jean le frère aîné de Léa. La pièce était petite et sombre. Léa et Yann avaient choisi cette demeure pour rester à l’écart, afin de mener leur enquête loin de leurs familles. Le vent de la mer s’engouffrait par les fenêtres, apportant l’odeur du sel et du goémon, rappelant à Yann les récits qu’Erwan avait peints et racontés à Brest.

Léa était dans leur chambre pendant que Yann raccompagnaient les enfants. Jean les attendait dans la salle principale, assis sur une chaise usée, les mains croisées sur ses genoux. Son regard était grave, attentif, comme s’il pressentait que le passé allait refaire surface.

— Merci d’être à l’heure, la marée n’attend pas : dit-il lentement. Je sais que vous avez des questions.

Yann s’avança, posant calmement une main sur l’épaule de Léa pour l’encourager. Puis il retourna les peintures d’Erwan pour voir sa réaction. Mais il ne les regarda pas. Il fixait sa sœur.

— Jean, nous voulons comprendre ce que tu as vu cette nuit-là, tout ce que tu peux nous dire. Même ce qui à tes yeux te semble insignifiant. Cela peut-être le cri d’une mouette, un juron au loin, le vent, les vagues, le clapotis de l’eau sur une barque, le hennissement d’un cheval proche ou lointain. Les rires d’une femme des sanglots. Tu vois ce que je veux dire.

Jean hocha la tête, cherchant ses mots.— Je me souviens… de la peur, du bruit, des gestes… tout était confus… et je ne sais pas si on peut croire un enfant de quatre ans… mais j’ai vu certaines choses… Tu as raison je me souviens du hennissement d’un cheval, il me semblait prêt. J’ai pensé il y a une personne qui est sur ce cheval, ils ne viennent jamais seuls les animaux. Mais je n’ai jamais vu distinctement qui étaient ces gens. Juste un éternuement preuve qu’une autre personne se trouvait sur les lieux en même temps qu’Erwan et Moi.

Jean fixa les dessins que Yann avait apportés, les vagues sombres, les ombres mouvantes, les éclats de lumière. Il reconnut dans ces formes abstraites la peur et le chaos de cette nuit, mais aucun détail précis n’indiquait le coupable.

Je n’ai jamais cru qu’un enfant pourrait tout comprendre, mais là, je vois ce qu’il a ressenti, dit Jean en hochant la tête.Le silence pesa un instant. Yann nota chaque mot, chaque pause, chaque hésitation. Ces fragments, combinés aux souvenirs et dessins d’Erwan, allaient former le fil rouge de l’enquête, révélant le chaos de cette nuit sans jamais trahir l’identité du coupable.

La pièce était à peine éclairée par la flamme vacillante d’une lampe à pétrole. La lumière tremblotante jetait des ombres instables sur les murs, creusant les traits de Jean, accentuant la gravité de son visage. Dehors, le vent faisait grincer les volets ; on entendait, par instants, les rafales de pluie contre les vitres.Jean s’était penché sur la toile laissée par Erwan. Son doigt suivit lentement les contours sombres, comme si le geste le replongeait dans le passé.— C’est ça, murmura-t-il. C’est ce que moi j’ai vu. Une ombre… celle d’un homme. Là, il avance. Ici, il suit mon père. Si Erwan n’avait pas été là, je l’aurais suivi. Mais pour ce gamin, c’était trop dangereux. Déjà, pour l’empêcher de crier, j’ai dû lui mettre la main sur la bouche.

Léa, assise près de la table, sursauta à ces mots. Ses yeux se levèrent vers lui, brillants d’inquiétude.

— Tu as dû lui faire peur.

Jean secoua la tête. Sa main restait posée sur la toile, tremblante.

— Non… pour lui c’était comme un jeu. Enfin, pas sur le coup : la lune qui nous éclairait me le montrait tout affolé. Mais en repartant, je lui ai dit que c’était un jeu avec Papa et moi, et lui.

Un silence lourd s’installa, seulement troublé par le tic-tac d’une horloge au mur. Jean baissa la tête, la voix plus basse encore :

— Après ça, je lui ai demandé de ne jamais rien dire.

Léa s’approcha, posa une main sur son bras. Sa voix était douce mais ferme.

— Alors promets-moi d’aller le délivrer de ce secret. Trop lourd pour lui, trop douloureux. Tu lui dois la vérité. Pour lui, et pour son avenir.

Jean ferma les yeux un instant, hocha la tête sans un mot. Puis, après avoir vidé son verre de cidre d’un geste brusque, il enfila sa veste. La porte s’ouvrit sur un courant d’air froid ; sa silhouette s’effaça dans la nuit, laissant derrière lui la lampe tremblotante et le silence de la pièce.

Après le repas pris à l’auberge, Léa et moi avions prolongé la soirée d’une bolée de cidre. La nuit était tombée sur Kerlouan. Un vent salé battait les volets de l’auberge. Dans la salle commune, l’air sentait la bière, le cidre et la laine mouillée.

Yann et Léa s’étaient assis dans un coin sombre, observant sans en avoir l’air. Au comptoir, deux hommes en vareuse de marin discutaient à voix basse. L’un portait une casquette enfoncée sur le front, l’autre roulait sa cigarette entre ses doigts.

— Trop de morts, toujours au même endroit, souffla le premier.
— Chut, tais-toi ! Tu veux qu’on nous entende ?

Yann tendit l’oreille, mais les voix s’éteignirent. Les deux hommes se turent en les apercevant.

De l’autre côté de la pièce, la vieille Soizic, assise dans son éternelle chaise près du feu, tricotait un pull gris. Ses mains noueuses, veinées, allaient et venaient avec une précision mécanique. Quand Léa passa près d’elle, la vieille leva les yeux. Ses prunelles sombres brillèrent un instant à la lueur des flammes.

— Les enfants parlent trop, dit-elle d’une voix cassée. Mais ce ne sont pas leurs mots. Ils répètent ce qu’on leur a mis dans la bouche.

Puis elle replongea dans son tricot, comme si rien n’avait été dit. Les aiguilles claquèrent dans le silence, plus effrayantes que n’importe quel cri.

Ici ou là des mots à demi-murmurés. Des regards fuyants, des silences trop lourds pour être innocents. Alors nous avons compris. Ici, beaucoup savent. Mais personne ne parlera.

Nous en étions convaincus : jamais nous ne saurions la vérité. Sauf, peut-être, si un jour, dans un testament, l’un d’eux trouvait enfin la force de se délivrer… Ou pire encore, si l’aveu venait de notre propre famille.

Et ce soir-là, tandis que la nuit s’épaississait sur Kerlouan, nous avons compris que les morts ne reposaient pas seulement au cimetière : ils hantaient encore les vivants.

Un dernier mot :

La Bretagne est une terre de légendes, de secrets et de mystères. Ses falaises, ses grèves battues par la mer, ses villages serrés autour d’une chapelle, tout y porte l’empreinte d’un passé qui ne disparaît jamais vraiment.

Ici, les rancunes se transmettent parfois comme les biens de famille, et les silences en disent plus long que les paroles.

Ce récit n’est pas seulement celui d’une enquête inachevée : c’est celui d’une mémoire qui se dérobe, d’histoires murmurées au coin d’une table, de vérités enterrées sous les goémons et les tempêtes. La Bretagne ne livre pas toujours ses secrets. Peut-être est-ce ce qui la rend si attachante, et si insaisissable.

FIN

Copyright Août et Septembre 2025

Goémon, sang et le silence ! (22)

Nous remercions Cathy pour son accueil chaleureux et son repas délicieux. Mais, au-delà de la visite de courtoisie, Léa et moi n’oublions pas que nous sommes en service. Puisque nous sommes à Brest, nous décidons d’en profiter pour passer à la même agence immobilière où Cathy et Erwan ont trouvé leur maison : à notre tour, nous espérons dénicher un petit havre de paix.

Erwan accepte de nous accompagner, visiblement heureux. Dans la voiture, il bavarde avec sa sœur ; la conversation glisse bientôt vers les enfants, ce qui fait briller les yeux de Léa tant ce désir lui est cher. À ma surprise, j’entends Erwan confier que Cathy attend un bébé. Léa s’étonne qu’il ne nous en ait rien dit. Il lui répond alors, plus grave, que Cathy a déjà connu deux fausses couches et qu’il préfère attendre avant d’annoncer la nouvelle au reste de la famille. Elle lui promet aussitôt de garder le secret.

La visite à l’agence se termine dans un mélange d’enthousiasme et de rêves éveillés. Nous sortons avec des prospectus, des adresses griffonnées, et dans les yeux de Léa je lis déjà les couleurs d’un futur jardin, les rideaux qu’elle accrocherait aux fenêtres.

Cathy est repartie travailler, nous laissons Erwan en Centre ville il recherche un magasin pour bébés. Nous sourions lorsque Léa lui donne une adresse. Nous avons sous les yeux un autre Erwan.

Après cet intermède délicieux , nous reprenons la route vers Kerlouan, le ton change. Le paysage défile, plus sombre à mesure que nous approchons du village. C’est Léa qui, la première, brise le silence

— Et si nous revoyions les enfants ? propose-t-elle soudain. Malo et Ti’Yann.

— Pourquoi eux ?

— Parce qu’ils savent plus qu’ils ne disent, répond-elle sans détour. Leur récit est bancal, appris par cœur. Quelqu’un leur a mis des mots dans la bouche, j’en suis certaine. Et tu devrais commencer à me connaître Yann, je suis têtue.

Je sens que l’idée germe en moi, solide. Une audition informelle, sans pression, loin des adultes qui les surveillent. Je suis songeur, Léa, elle, fixe la route comme si déjà elle voyait l’endroit où nous pourrions les interroger.

Le vent du large nous parvient à travers la vitre entrouverte, chargé d’embruns. Brest s’efface derrière nous, avec ses promesses de maisons et de vies nouvelles. Devant, le village nous attend, avec ses secrets et ses mensonges.

Nous voici arrivés à notre petite auberge. Je monte prendre mon uniforme pendant que Léa va chercher son neveu et Ti’Yann, ils jouaient sur la grève non loin de Jean qui les surveillait. Léa en quelques mots lui dit qu’au vu de ce qu’ils ont vu des dessins d’Erwan, elle va les montrer aux deux garçons. C’est plus ludique qu’un interrogatoire et surtout plus informelle. Jean a toute confiance en sa sœur, il donne son accord, pour le fils de Gwendal, Léa en fait son affaire.

Tout est prêt lorsqu’ils arrivent à l’auberge. Malo voit ça d’un sale oeil, il le dit ouvertement à sa tante.

— Traîtresse !

— Malo tu trouves que c’est une manière de parler à ta tante.

— Je te demande pardon, mais je suis grand tu aurais pu me le dire, je serais venu quand même.

La petite salle attenante à l’auberge était glaciale. Les vitres embuées laissaient filtrer une lumière blafarde. Une odeur de suie froide et de planches humides imprégnait les murs.Yann s’était assis en face des enfants. Son uniforme de gendarme, accentuait sa sévérité. Pourtant, sa voix restait douce.

Malo, les coudes sur la table, fixait obstinément la montre qu’il avait sortie de sa poche. Le tic-tac régulier semblait couvrir le silence. Ses bottines boueuses balançaient nerveusement sous la chaise.

Ti’Yann, lui, triturait un morceau de ficelle rêche, les doigts sales, les ongles noirs de terre.

— Alors, reprit Yann, raconte-moi encore. Vous dites que c’est vous… qui l’avez tué ?Le silence pesait, seulement troublé par le craquement du bois dans le poêle éteint.

— Oui, répondit Ti’Yann, la voix trop haute, trop tendue. C’est moi. Malo a suivi.

Je notais sur mon carnet que leur version avait changé, ce n’était plus Malo qui s’accusait mais Ti’Yann.

Malo hocha la tête, mais ses yeux, brillants, disaient autre chose : la peur, la confusion. Yann se pencha en avant, ses mains jointes.

— Tu es bien sûr de toi ? Parce que moi, je crois que tu veux protéger quelqu’un. N’est-ce pas ? Un battement de paupières, un souffle court. La ficelle glissa des doigts de Ti’Yann et tomba sur le sol. Malo détourna les yeux vers la fenêtre embuée.

Un instant, Yann crut qu’ils allaient tout avouer. Mais les lèvres se pincèrent, et le silence retomba, plus lourd encore.

Alors Léa fit son apparition les bras chargés des peintures d’Erwan et en étala une ou deux sur la table. Malo se mit à trembler et le fils de Gwendal pris son élan pour s’enfuir. J’avais prévu leur réaction mais à ce point j’en étais ébahi.

A suivre…

Septembre 2025

Goémon, sang et le silence ! (21)

Erwan est parti ce matin pour Brest. Il m’a demandé la permission, mais je ne l’accuse de rien. Je lui ai dit que je lui rapporterais ses toiles et que je viendrais avec sa sœur. Il va habiter avec sa fiancée.

C’est une maison bretonne, simple et robuste, comme on en voit souvent par ici.

Erwan est appuyé à la fenêtre, remplaçant avec soin des pierres de granit qui ont dû tomber. Lorsqu’il nous aperçoit, un sourire éclaire brièvement son visage, mais il disparaît aussitôt.

Plus tard, Lénaïg me confiera qu’à ce moment, il revivait certains des épisodes les plus sombres de leur histoire familiale.

Toute la famille pensait d’abord que son problème était lié au fait qu’il n’avait pas été admis à l’école de gendarmerie.

Cette nuit je m’étais assis devant sa toile, je me suis souvenu qu’Erwan, à quatre ans, avait déjà gardé en lui des éclats de cette nuit.

Les vagues, le bruit des objets, la peur, le contact rassurant… tout était là, immortalisé dans ses coups de pinceau, même si lui ne comprenait pas encore ce qui s’était réellement passé. Ces souvenirs fragmentaires, mêlés à ses émotions, allaient guider son regard et ses dessins, et finalement nous permettre, à nous, de reconstituer le chaos de cette nuit.

Erwan fixait sa toile, les doigts tachés de bleu et de vert. Devant lui, un petit bateau semblait se briser contre des vagues sombres, mais ce n’était pas seulement la mer qu’il peignait : c’était la mémoire de cette nuit, celle qu’il avait vécue à quatre ans, et qu’il n’avait jamais vraiment oubliée.

« Je me souviens… » murmura-t-il pour lui-même, la voix étranglée par des années de silence.Mais ce souvenir n’était pas un récit clair. C’était un assemblage de sensations :

le claquement sec d’une porte, le bruit sourd d’un objet qui tombait sur le sol, le fracas de ses propres pas sur les pierres froides.

Il se souvenait du goémon humide que l’on sentait jusque dans ses narines, du sel mêlé à quelque chose de métallique, une odeur qui lui avait donné un haut-le-cœur à quatre ans, et qui le faisait frissonner encore aujourd’hui.Il montrait ses dessins à Yann :

« Regarde… ici », dit-il en pointant les vagues qui semblaient engloutir un corps noirci. « Je ne savais pas ce qui se passait. Je voyais juste les ombres bouger, et j’avais peur… tellement peur.

Erwan se rappelait aussi de la main qui le serrait, le corps qui le protégeait, le seul repère dans ce chaos confus. Le reste était flou : les gestes précis, les voix des adultes, le déroulement exact de ce qui avait frappé son père… tout cela restait incompréhensible, mélangé dans une peur viscérale qu’il n’avait jamais pu nommer à cet âge.

Ses dessins, pourtant, racontaient la vérité que les mots ne pouvaient pas : des éclats de sensations, des émotions, des formes sombres et mouvantes, des traces de panique et de solitude. À travers chaque coup de pinceau, Erwan reconstituait ce qu’il avait vécu, en faisant parler ses souvenirs fragmentaires et sensoriels.

« Je voyais… mais je ne comprenais pas », dit-il encore, en laissant la pointe du pinceau trembler sur la toile.

Et pourtant, tout était là. Tout… sauf les mots pour le dire.

Pour Yann, chaque détail du dessin et de la parole d’Erwan était un indice précieux. Il n’y avait pas de noms, pas d’explications claires, mais le chaos de cette nuit et la peur de l’enfant donnaient enfin à l’enquête une dimension tangible. Et pour Erwan, chaque toile était un pont vers son passé, un moyen de faire parler ce qu’il avait vu, senti et compris à quatre ans, maintenant qu’il avait vingt-cinq ans.

Soudain il est agité, sa voix tremble et il’nous dit

— Celui… celui qui m’a pris la main, qui l’a serrée, et qui m’a emmené à la maison après m’avoir recouvert de son corps… Qui m’a caché des hommes en noir, c’est Jean. Mon frère… lui aussi était là.

Ses yeux fixaient les toiles, cherchant à traduire des souvenirs fragmentaires que les mots ne pouvaient pas contenir.

— Je me souviens… des bruits… des chocs… dit-il lentement. Mais je ne sais pas qui exactement… juste la peur… les gestes… et le chaos…Lénaïg serra sa main. Yann observa attentivement les traits, les couleurs et les mouvements : chaque coup de pinceau était un indice, un fragment de mémoire sensorielle. Rien ne montrait une silhouette identifiable, mais la tension et la peur étaient palpables.

Nous avons finis notre journée après un repas que nous avait fait Catherine qui travaille à l’Office de Tourisme à Brest. Elle nous a promis de veiller sur son amour.

A suivre…

Septembre 2025

Goémon, sang et le silence ! (20)

Léa dormait enfin, mais moi je tournais en rond.
Plus je repensais aux paroles confuses de Malo et de Ti’ Yann, plus je sentais qu’on les avait poussés à endosser une histoire qui n’était pas la leur. Deux gamins n’inventent pas d’eux-mêmes un meurtre, encore moins avec autant de détails. Quelqu’un leur avait mis ces mots dans la bouche.

Et ce quelqu’un, je le savais au fond de moi, ne pouvait être qu’un proche. Un homme du village. Peut-être même… un membre de la famille.

Alors, forcément, je pensais à Erwan.

Le petit dernier des Le Guen, devenu un adulte replié sur lui-même. Depuis des années, il peignait. Des bateaux, la mer, des ports bretons, des marins anonymes. Mais derrière ces couleurs, il y avait autre chose. Dans ses toiles, les vagues n’étaient jamais paisibles : elles engloutissaient. Les mâts se brisaient. Et souvent, dans un coin, à peine visible, un corps flottait, les yeux ouverts, ou un visage tiré vers le fond. Certains tableaux donnaient froid dans le dos.

— C’est sa manière de parler, disait Léa. Il peint ce qu’il ne dit pas.

Et moi je commençais à me demander si, à travers ses pinceaux, Erwan ne hurlait pas une vérité qu’il refusait de confier autrement.

Si ses marins noyés n’étaient pas seulement des cauchemars, mais le reflet de ce qu’il avait vu, enfant.
Ce qu’il savait.
Ce qu’il cachait depuis vingt ans.

Au petit matin mais à une heure convenable je me rendais chez Marie, c’était encore là qu’Erwan habitait.

La pluie s’était arrêtée une heure plus tôt, mais le sol luisait encore entre les pavés, comme une peau mouillée. Yann hésita un instant sur le seuil de la petite maison, puis frappa.La porte mit du temps à s’ouvrir.

Erwan apparut, une silhouette maigre, voûtée, les cheveux en bataille. Il portait un vieux pantalon de velours élimé, taché de gouttes sombres qu’on devinait être de la peinture. Sur lui, un chandail de marin trop grand, aux coudes usés, et par-dessus un tablier couvert de traces d’ocre et de bleu. Ses mains, tachées elles aussi, gardaient l’odeur de l’huile et du lin.

— Yann, fit-il d’une voix basse, étonné.

— Entre !

L’intérieur était saturé d’odeurs de térébenthine et de sel. Dans l’atelier, des toiles s’alignaient contre les murs. La plupart représentaient des bateaux, mais toujours en lutte avec les vagues, toujours au bord du naufrage.

Sur certaines, on distinguait des silhouettes d’hommes, minuscules, les bras tendus vers le ciel ou happés par l’eau noire. Des visages blafards émergeaient parfois, à demi noyés.

Yann s’avança, mal à l’aise. Les yeux de ces noyés semblaient le suivre.Erwan, lui, avait déjà repris son pinceau. Comme si sa visite n’était qu’un contretemps.

— Tu voulais me parler.

— Léa m’avait parlé de tes toiles, mais je ne m’attendais pas à cela. Tu ne peins jamais le ciel bleu de Bretagne.

— Cela m’arrive, tu veux les voir mes toiles.

— Oui, j’aimerais bien, et puis pour chez nous j’aimerais bien t’en acheter une.

— Comme celle-là !

J’étais sidéré, Erwan était capable de peindre des marines, des pastels . Entre celles noires et rouges parfois je voyais un village breton avec ces murs blancs et ses fenêtres aux volets bleus, un petit port de pêche, des bateaux fendant les flots. De véritables chefs d’oeuvres.

— En vends-tu quelquefois ?

— Oui plus que tu ne peux penser, j’ai une petite galerie à Brest, tu peux demander à ma mère, c’est elle qui m’a fait tous les rideaux.

— Alors vends-moi celle-là, où l’on voit l’ombre de ton père tirant le goémon. Puis la mer et le goémon qui sèche. Elle est très typique d’une période en partie disparue.

— Merci Yann reviens quand tu veux.

A suivre…

Septembre 2025

Goémon, sang et le silence ! ( 19)

Léa et moi n’avons pas dormi. Toute la nuit, nous avons cherché comment présenter l’affaire.

À Jean. À Gwendal. Deux hommes, deux regards différents.

Gwendal, mon ami d’enfance, ignore que la querelle entre nos familles remonte loin. Trop loin. Avant même que Léa et moi ne soyons nés.

Tout commence en 1870. L’arrière-grand-père de Gwendal part à la guerre, enrôlé à la place d’un Le Guen. À son retour, mutilé, il découvre que sa fiancée Catherine a épousé un autre. Un Le Guen, justement. De cette trahison naît une haine qui ne s’éteindra plus.

Un soir de beuverie, l’ancien soldat noie son rival. Mais Catherine s’enfuit à Roscoff avec ses deux fils. L’un, Roger, deviendra le père de Michel. L’autre, Pierre, mourra à la Marne en 1918.

Et la rancune, elle, survit. Car dans l’autre camp, il y a les Le Bihan. Ma belle-mère, Marie, a grandi auprès de Jean Le Bihan. Il la voulait. Elle le méprisait. Sournois, violent, toujours prêt à la forcer. Jusqu’au jour où le père de Léa lui règle son compte. C’est lui qui épousera Marie. Pas Jean. Pas ses frères.

Depuis, la blessure s’est rallumée : Jean contre Michel, Le Bihan contre Le Guen. Hier encore, le sang a coulé. Michel est mort. Et Léa et moi sommes convaincus que son meurtrier n’est autre que Jean Le Bihan.

Mais qui, alors, a tué Jean ? Erwan, qui s’est enfui juste après notre mariage ? Ou quelqu’un d’autre ?

Deux enfants sont venus nous brouiller l’esprit. Malo et le petit Yann. D’abord ils ont nié, puis bredouillé, puis lâché une vérité impossible : Malo aurait tué l’oncle de Tit’Yan comme désormais nous l’appelons. Ce dernier l’aurait seulement suivi. Mais leur histoire ne tient pas debout. Trop d’incohérences. Trop de trou.

Léa me donne sa version comme elle a ressenti tout ça.

Elle se remémore le moment où les deux gamins jouaient pendant le repas, puis brutalement ils étaient venus les voir alors que je fumais dehors en compagnie de son frère Yves.

Malo et le petit Yann sont venus nous trouver. Deux enfants, deux visages graves, comme s’ils portaient un fardeau trop lourd pour eux. Leurs paroles d’abord n’étaient que balbutiements. Ils racontaient une histoire incroyable, trop confuse pour être crue. Un instant, ils accusaient quelqu’un d’autre, puis se rétractaient aussitôt, comme pris de remords ou de peur.

Malo se racle la gorge. Il dit que c’est lui. Lui qui a tué Loïc. Tit’Yann comme on le nomme, lui, n’aurait fait que suivre. Toujours pareil. Malo de deux ans son aîné commande, Tit’Yann obéit. Mais ça sonne faux. Leurs mots se contredisent. Les heures ne collent pas.
Et Malo, lui, ne cesse de regarder sa montre, comme si le temps pressait, comme s’il attendait un signal.

Léa et moi nous jetons un regard. Nos deux versions se ressemblent. Il y a des incohérences partout. Ces enfants mentent. Ou on leur a mis une histoire dans la tête. Qui ? Pourquoi ? Mais alors qui a tué Loïc ?

A suivre…

Copyright Septembre 2025