L’enfant de personne /21-1

La vie continue et le récit de Marius

L’année 1944 s’est achevée nous espérons tous que 1945 verra la victoire sur l’Allemagne nazie.

Paul a repris son travail dans la vigne très doucement au départ, il a toujours Moshé qui l’aide et David. A eux tous le travail avance vite. La cuvée d’octobre 44 est délicieuse. Lorsque l’on connaît sa fabrication on comprend que ce vin effervescent est pure. Il est de couleur rosé et on y ajoute ni levure ni sucre. Il est servi pour les mariages. Sa couleur rosée très feminine plaît bien aux mariées.

C’est Paul qui me l’a dit ce matin en m’emmenant chez le Docteur Morand qui a repris du service. Il boîte un peu mais c’est toujours un excellent médecin. Je viens pour mon cinquième mois de grossesse. Vu dans quelles conditions mon petit Noël est venu au monde je ne me fais pas de soucis pour cette nouvelle grossesse mais c’est le docteur qui a insisté pour me suivre. Pour le premier je n’ai eu aucun problème ce sera bien le cas pour celui-ci.

Mais Pierre pourtant fort courageux quand il était dans la résistance s’émeut de tout ce qu’il m’arrive. J’éternue il me dit de ne pas sortir. Bientôt je ne lui dirais plus rien.

Pourtant je lui confie mes doutes, mes questions, mes peurs surtout en ce qui concerne Noël. Devrons-nous un jour lui dire qui était son père ?

Mais Pierre me dit non, tu ne peux pas dire son père, car c’est moi. Dis plutôt son géniteur. C’est totalement différent. De toutes façons le bébé qui va naître lui ressemblera. Il prendra un peu de toi, un peu de moi. Et nous les aimerons aussi fort l’un que l’autre. Je ne ferais jamais de différences. Sois en sûr et ai confiance.

Je regarde Pierre, l’embrasse sur la bouche en un long baiser et lui dit :

– J’ai toujours eu confiance en toi, y compris le jour où j’ai porté ce tailleur jaune.

C’est le mardi 15/03/1945 que mon père est de retour, nous l’attendons, Paul a hâte de le rencontrer. Il sait qu’il est revenu de la guerre de 14/18 avec le visage défiguré. C’est une gueule cassée. Avant 1939 il était chirurgien, cela lui avait été difficile au départ de se faire accepter en salle d’opération, le « mandarin de l’époque  » pensait qu’il avait un oeil en verre. Il sait aussi qu’il porte un masque.

A eux deux ils forment un tout lui a-t-il dit après s’être salué. Ce qui a fait sourire mon père.

J’ai atteint mon septième mois de grossesse. Si j’accouche plus tôt il devrait me rester qu’un seul mois. Mais le Docteur Morand aimerait que j’arrive à mon terme. Si pour Noël cela s’est bien passé on ignore si ce sera à nouveau le cas. Je suis bien plus grosse que pour mon bébé qui me dit je suis un grand garçon maintenant.

Noël est le plus heureux des petits bonhommes il a ses deux grands-pères. Ces deux-là l’emmène dans les vignes. Paul lui explique tout. La grandeur des parcelles de vignes, le nombre de bouteilles qui sortent de la propriété. Il lui a même fait toucher les pieds de vigne et il lui a même dit un secret mais il ne nous en a pas parlé, pourtant notre petit homme nous raconte tout à son retour.

Un jour il revient avec dans sa main un sarment de vignes avec une forme bizarre. Il court devant les deux hommes qui discutent et arrivé à notre hauteur, il nous dit :

– Regardez Maman, Papa c’est un serpent.

Il essaie de nous faire peur, nous jouons la comédie il adore ça.

Il pose souvent sa tête sur mon ventre comme il a vu son père le faire. Et il dit à notre enfant. Dépêche toi de venir petit bébé je veux jouer aux voitures.

Pierre lui dit ce sera une petite sœur. Noël pleure, car il ne veut pas.

Ce soir c’est au tour de mon père de nous raconter les derniers événements survenus dans sa propre famille, la mienne bien entendu.

Tout d’abord il n’a aucune nouvelles de Sœur Marie Bénédicte son amie d’enfance arrêtée en pleine rue à Saint-Étienne. Aucun train n’est revenu d’Allemagne, celui de Paul n’avait jamais traversé le Rhin, on avait appris qu’il s’était arrêté au Struthof seul camps de concentration sur le territoire francais mais a annexé par l’Allemagne nazie. Selon le docteur Morand en était descendu que ceux des premiers wagons car dans les deux autres il n’y avait que des résistants torturés. Le train avait eu ordre de rejoindre Strasbourg afin de passer le pont sur le Rhin. Mais avant de le passer, des chemineaux qui travaillaient le long de la voie avait entendu des appels au secours. Ils avaient réussi à détourné le train pour la Suisse. La suite nous la connaissions. Ce camp de la mort avait été libéré en novembre 1944 et on savait exactement ce qu’il s’était passé d’où la peur de mon père pour son amie d’enfance , celle qui m’avait servie de tante mais bien souvent de mère.

Nous apprenons que mon cousin le fils de Jean mon violeur est rentré d’un camp de prisonniers dans un convoi sanitaire. Il a appris par sa sœur qu’il avait contracté la tuberculose et qu’il attendait son transfert à Hauteville-Lompnes.

-C’est à 30 km d’ici. Vous pensez aller le voir Marius lui demande mon beau-père.

-Certes, c’est mon neveu mais je ne sais pas ce qu’en pense Magdeleine.

A ce moment je n’ai aucune idée précise, j’ai des flashes dans ma tête de mon cousin en train de me tripoter. Je ne sais si c’est lui ou si c’est son père. Puis la guerre est passée par-là. Je ne puis répondre à froid. Aussi je réponds que je n’en sais rien.

Mon père enchaîne sur ce qui est arrivé à son propre frère et à sa belle-sœur. Au moment de la libération du Puy-en-Velay, Jean pavoisait dans la rue avec à son bras un joli brin de fille lorsqu’une traction noire s’est arrêtée à sa hauteur, trois hommes en sont descendu, l’un a tiré une balle dans la tête de la femme et les deux autres ont emmenés mon frère dans un premier temps pour une destination inconnue.

-Qui était la femme ?

-Selon mes renseignements une prostituée. Je me trouvais au moment de ces événements ici, si vous vous en souvenez je suis reparti pour trouver des renseignements concernant ma copine d’enfance enfin Sœur Marie Bénédicte. En arrivant à la gare de Chateaucreux j’ai eu l’heureuse surprise de voir ma nièce qui attendait depuis deux jours en gare de Chateaucreux, elle avait appris mon retour par mon frère Germain. Mais ce dernier ignorait le jour. Elle m’a supplié d’intervenir pour mon frère, son père en l’occurrence en me disant ceci :

 » Papa est aux mains de la Résistance et il a demandé à me voir en signalant que j’étais infirmière à Bellevue et comme je portais le même nom de famille on m’a demandé si ce n’était pas mon père. J’ai dit oui.

On m’a fait monter dans une traction direction Le Puy-en-Velay, puis j’ai changé de voitures et on m’a mis un foulard noir sur les yeux. On me l’a ôté une fois que j’étais à l’intérieur d’une maison , il y avait un grand nombre d’hommes en armes, des gendarmes aussi dont un m’a accompagné dans un réduit, genre placard à balai ou mon père était assis à même le sol, menottés, il avait un oeil au beurre noir. »

– Il n’avait pas grand chose clame Pierre.

-Oui comme tu dis.

Mais mon père a ajouté nous ne sommes pas comme eux. Nous ne sommes ni des assassins, ni des bourreaux même si sur certains endroits la Résistance c’est comporté comme les SS.

-Alors que te demandait ma cousine ?

-Elle voulait que j’intercède auprès de la 35 ieme d’Yssingeaux pour faire libérer son père.

-Tu l’as fait ?

-Non .

-Et ?

-Mon frère a trahi plusieurs Résistants, il s’introduisait dans des groupes, proposait ses services et délibérément les dénonçait. Pour lui c’était une revanche sur la vie. Pourtant nos parents nous ont donné une bonne éducation et nous avons tous été le plus loin possible dans nos études, sauf moi qui n’est pas pu passer mon « brevet élémentaire ». Mais lui c’était la brebis galeuse de la famille.

-Mais pourquoi ? En l’honneur de quoi ?

D’une vengeance vraiment Paul, Pierre et tous ceux qui écoutent mon père sont sidéré que des frères d’une même famille puissent être totalement à l’opposé.

-Alors Marius vous l’avez laissé à son triste sort.

-Non, pas tout à fait mais son sort c’est lui qui l’a voulu. Il a eu un procès en bonne et dû forme. Certes ce n’était pas un tribunal. Mais par les copains de la Résistance.

-Avec un avocat

-En quelques sortes

-C’est-à-dire Papa ? Ce n’était pas toi ?

-Non

Son cri à mon père je l’entend encore résonner. Et ses paroles qui ont suivis je me les remémore parfois.

– « C’est ce que mon frère aîné voulait. Que ce soit moi son petit frère qui soit son avocat. Moi qui était parti à sa place en 17. Moi qui était défiguré à tout jamais, Moi qui avait renoncé à vivre avec la femme que j’avais aimé. Non cela m’était impossible.

Je lui ai dit puisque tu sais tout faire, défend toi…

-Par contre j’ai été appelé à la barre de ce tribunal. Je n’ai pas hésité à l’enfoncer davantage décrivant l’homme qu’il était, méchant, sournois sadique, impulsif, violeur, menteur et assassin et qu’il méritait de ne pas vivre. Ou alors qu’il soit condamné à l’exil. J’ai tourné les talons, la tête haute sans un regard pour lui.

– Puis je suis sorti de ce tribunal improvisé et suis revenu une fois que le jury est rendu le verdict.

-Et ?

-La mort,

-Pendu jusqu’à ce que mort s’en suive car pour la guillotine ce n’était pas possible ou par les armes lui demande Pierre ?

-La mort par un peloton d’exécution. Il n’a pas été torturé. On a même demandé au curé du village de l’assister avant d’être passé par les armes.

À -t-il demandé pardon?

– Lui non, mais Il a accepté de mourir et il a juste dit :  » puisse ma fille et ma nièce me pardonner ainsi que mon frère Marius.

-Et vous lui avez pardonné ?

-Non

A suivre…

Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

5 réflexions sur « L’enfant de personne /21-1 »

  1. Qu’aurait fait un autre à sa place ? Déjà être dans le moment et avoir tous ces souvenirs qui te dévorent.
    Bien, attendons sagement la suite. Les suites de la guerre n’ont pas été roses, c’est sûr. Des règlements de comptes de toutes sortes.
    Bisous EvaJoe

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  2. Bonjour Evajoe,

    Il y en a eu combien comme cela des familles déchirées par des idées contraires ou des comportements horribles. Ta description est criante de vérité.
    Je file lire la suite

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