Goémon, sang et silence ! (8)

Des conversations se faisaient à voix basse dans les ruelles. Les habitants lançaient des regards furtifs à Jean ou aux gendarmes, comme pour jauger leur réaction.

Les vieilles rancunes refaisaient surface. Chacun semblait choisir son camp en silence : certains défendaient Jean Le Bihan, d’autres pleuraient Michel, chacun se souvenant des jours sombres.

Jean sentait les regards peser sur lui, comme si chaque geste pouvait trahir sa colère ou son désespoir. La solitude face à la mort de son père se doublait de l’isolement social.

Il savait ce qu’il avait vu et entendu, mais personne ne pourrait jamais le confirmer. Chaque souvenir devenait un fardeau, chaque silence un accusateur.

L’absence de preuve lui broyait le cœur, la mer avait rendu le corps de son père, mais la vérité restait coincée dans les rochers et les murmures du village.

Le soir, seul dans sa chambre, il revoyait les ombres sur la grève, les bruits de lutte et la silhouette de son père. La mer continuait son va-et-vient, impassible, comme un témoin cruel et muet.

Après avoir veillé leur père, il avait fallu l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure. Le cortège avançait lentement, lourd de silence et de tristesse. Le curé, un jeune prêtre récemment arrivé dans la paroisse, s’était contenté d’une bénédiction brève, presque sèche. Dans son homélie, il avait laissé entendre qu’il soupçonnait un suicide.À cet instant, Jean avait senti la colère le submerger. Il avait eu envie de se jeter sur ce prêtre qui, sans rien savoir, osait salir la mémoire de son père. Non, Michel ne s’était pas donné la mort. Jamais. Il avait encore mille projets, mille idées à mettre en terre comme autant de semences promises à l’avenir.

Ces derniers mois, il parlait avec une ardeur nouvelle d’expérimenter de nouvelles cultures, de tenter l’introduction de légumes encore rares dans la région. Mais cela, il l’avait gardé pour lui, comme un secret qu’il n’avait pas même confié à Marie, sa propre épouse. Jean, qui l’avait entendu en parler à demi-mots, savait que son père ne vivait que pour ce genre de projets.

C’était ce souvenir, plus fort que tout, qui lui donnait la certitude inébranlable : son père n’avait pas choisi la mort. Quelque chose — ou quelqu’un — l’avait arraché à sa vie, à ses terres, à ses rêves encore inachevés.

Le vent glacial balayait la grève, mordant les joues et gelant les doigts malgré les gants. Chaque rafale semblait porter avec elle la colère des vagues et de Jean et l’écho des pas du disparu.

Autour du cercueil, chacun avançait en silence, les visages tirés, les yeux rougis.Parmi eux, le plus jeune fils, à peine âgé de six ans, sanglotait à voix haute. Ses larmes perçaient le silence, poignantes, inconsolables. Sa petite main s’agrippait désespérément à la robe de sa mère, comme s’il craignait qu’on lui enlève encore quelqu’un. Chaque sanglot faisait trembler Jean, qui sentait son cœur se briser à chaque cri étouffé.

Ce n’était pas la mer seule qui l’avait pris. On lui avait ôté la vie. Mais l’enquête s’était arrêté, Le Bihan interrogé avait nié en bloc toute implication dans la mort de son ennemi juré.

Michel n’était plus. Le cercueil avait disparu sous la terre, mais le cimetière, perché face à l’océan, semblait lui garder une demeure ouverte sur l’infini. Le vent salé glissait entre les croix, apportant le grondement régulier des vagues, comme une respiration immense qui se mêlait au silence des vivants.

Ses enfants, debout près de la tombe fraîche, levaient les yeux vers la mer. Dans leur douleur, une espérance fragile demeurait : que leur père continue à vivre autrement, non plus dans les gestes quotidiens des champs ou des pêches, mais dans le souvenir, dans la force qu’il leur avait transmise, dans les projets qu’il leur avait confiés.

Ils se prirent la main, comme pour retenir son souffle entre eux. Et malgré l’absence, chacun croyait sentir que Michel resterait là, au-delà de la mort, fidèle à leur côté, porté par l’horizon qu’il aimait tant.

A suivre…

Août 2025

Goémon, sang et silence. (6)

Une nuit, Michel sortit seul, marcher sur le sable mouillé, sous un ciel étoilé. Jean le suivit à distance, silencieux. Michel s’arrêta au bord de l’eau et fixa les vagues, immobile, respirant lentement.

— Papa ? murmura Jean.

Michel tourna légèrement la tête, juste un instant, sans sourire.

— Juste contempler la mer, répondit-il. Tu sais, mon fils… parfois, elle nous parle.

Jean prends son père sous le bras et comme on gronde un enfant le ramène à la maison. Il lui dit d’aller dormir, demain il y a des décisions à prendre et il doit être en pleine forme. Son père semble comprendre mais il ne dit rien et entre dans la chambre où l’attend Marie.

Le lendemain dans le champ, Michel trébuche sur une racine alors qu’il ramassait des pierres. Rien de grave, mais assez pour que Jean fronce les sourcils et pour que Marie frissonne intérieurement. Michel, lui, rit doucement, mais son rire sonne un peu creux. Il prend soin de ne pas montrer sa douleur, mais ses gestes sont moins sûrs, plus lents. Il ressent une barre en travers de la poitrine. Il a promis à Marie cette nuit qu’il ferait signe au bon Docteur Ferraud, un de la ville. Le Parisien comme tout le monde l’appelle. Il a convolé en juste noce avec Chantal le Bihan, la soeur de Jean le milicien.

Le docteur Ferraud vient de partir il a dit à Michel de lever le pied, tu as encore de beaux jours devant toi, mais tu dois te ménager. Michel ne lui a rien dit. Ce n’est pas le cœur, c’est la haine de son beau-frère qui l’empêche d’être heureux. Des sous-entendu, des pointes acerbes, l’autre jour il l’a même frappé au visage. Il ne lui a pas rendu, mais il a menti à Marie disant qu’il était tombé.

Des petites choses insignifiantes inquiètent Marie, Michel oublie parfois des choses simples : un outil posé sur la table, un rendez-vous à la mairie, ou une tâche dans le champ.

Jean commence à s’inquiéter : son père est toujours présent, mais il semble parfois ailleurs, absorbé par un poids invisible. Même dans ses conversations avec Marie, il s’interrompt souvent, le regard perdu vers l’horizon.

Yves était absent, mais lorsqu’il était parti, il était inquiet. Jean, Léa et Yves regardaient, intrigués, sentant que leur père portait un secret lourd, invisible à tous, mais palpable. Jean avait pris l’engagement d’être plus présent auprès de lui.

La maison dormait sous le souffle du vent. Michel sortit à pas feutrés, emmitouflé dans son manteau. Il descendit vers la plage, seul, le sable froid s’infiltrant entre ses bottes. Les étoiles étaient piquées dans le ciel noir, et la mer, immense, luisait sous la lune. Chaque pas sur les rochers résonnait doucement dans le silence.

Jean voit son père s’asseoir, regarder sa montre, il a donné rendez-vous à quelqu’un. Jean veut savoir qui va rejoindre son père. Il doit se cacher car là il est à découvert.

De suite il entend une dispute, il se lève et voit son père se battre, la silhouette de l’autre lui est familière, mais il ne distingue rien . Il est du Pays, est habillé comme son père. Lui il e reconnaît à sa chevelure légèrement longue. L’autre a des cheveux forts courts. La lune sort de derrière un nuage, un des hommes perd l’équilibre et s’affale dans les rochers. Il entend rire son père.

Puis, sans avertissement, il se détourna, avançant vers un passage de rochers plus escarpé. Jean voulut crier, mais un instant d’hésitation suffit : Michel disparut derrière un rocher, sa silhouette absorbée par la nuit et le fracas des vagues. Le vent semblait murmurer autour de Jean, et un frisson glacé le parcourut.

A suivre

Août 2025

Goemon,sang et silence. (5)

Le quai était noir de monde. Les chevaux, attelés aux chars vides, barraient la route. Des tas de goémon séchaient encore sur la grève, mais ce jour-là, personne n’était venu pour travailler. Ce jour-là, il s’agissait de défendre la mer.

Michel rentra tard, le sable et le sel encore collés à ses bottes. Le crépuscule peignait la mer de reflets rougeâtres et d’ombres longues. Jean l’aperçut en premier, sur le pas de la porte, et courut vers lui.

— Tu es enfin là, papa ! s’écria-t-il, essoufflé.

Michel sourit, mais ce n’était pas un vrai sourire : il avait dans les yeux une fatigue profonde, comme si le vent et la colère de la journée avaient creusé quelque chose en lui.

— Oui, mon fils… oui… Je suis là.

Il déposa son croc dans l’angle de la grange et s’assit lourdement sur le banc, laissant échapper un souffle long, presque un gémissement. Marie arriva avec une lampe, le visage inquiet :

— Michel… tu es tout blanc… Tu as trop marché ? Trop crié ?

— Juste… un peu de vent et de poussière, répondit-il, en passant sa main sur son front. Rien de grave.

Pour les enfants et pour Marie, il était simplement fatigué. Mais Jean sentit, sans comprendre, que cette fatigue n’était pas ordinaire.

Le vent piquait les joues et l’odeur salée de l’algue humide emplissait leurs narines. Michel portait un sac plus lourd que d’habitude, mais à mi-chemin, il s’arrêta, le dos courbé, et souffla longuement.— Je… je vais poser un instant, dit-il, les yeux perdus sur l’horizon.Jean fronça les sourcils, inquiet, mais ne dit rien. Plus tard, en reprenant le travail, Michel sembla lutter pour suivre le rythme, alors que d’ordinaire, il devançait toujours son fils.

À table, Marie servait la soupe. Michel tremblait légèrement en tenant sa cuillère, un léger geste qu’on aurait pu attribuer à la fatigue. Il s’interrompit plusieurs fois pour reprendre son souffle, et ses mains étaient moites.

— Tout va bien, Papa ?

Demanda Léa, les yeux grands ouverts.— Oui, ma chérie, répondit-il, un sourire forcé. Rien que la chaleur de la soupe…

Jean échangea un regard avec Yves, qui sentait que quelque chose n’allait pas, mais Michel changea rapidement de sujet, parlant des tâches à venir dans le champ.

A suivre

Août 2025

Goemon, sang et silence. (4)

Michel, leur père est rentré, pourquoi ne serait-il pas revenu, c’est sur lui que tous s’appuie.

Marie, d’abord, sa femme, son amour. Celle qu’il était venu chercher un matin de juillet, alors qu’il n’était pas encore majeur.Le père de Marie n’avait pas voulu de ce « Monsieur », comme tout le monde l’appelait. Mais il avait tenu bon. Son frère aîné, installé à Paris où il travaillait dans les PTT, n’était pas facteur mais déjà chef d’agence. Il avait lui-même fait son service militaire avant de mener sa bien-aimée d’abord à la mairie, puis à l’église.

Jean, leur fils aîné, arriva après la perte du petit Toinou — Antoine, de son vrai prénom.Une place ingrate, sans doute, car Jean, à sa naissance, était malingre, si frêle en comparaison du premier-né. Marie s’était battue pendant des mois pour lui faire avaler quelques gouttes de lait. Tant qu’il tétait au sein, tout allait bien. Mais dès qu’il dut boire le lait de la vache de la voisine, il le rejetait aussitôt. C’est l’ânesse de cette même voisine qui, miraculeusement, le sauva. Et Jean, aujourd’hui, est devenu un solide gaillard.

Yves, son frère, ressemblait davantage à Toinou. Quatre kilos à la naissance, robuste et vigoureux. À présent, il dépasse déjà Jean en taille. Il rêve d’horizons lointains, de voyages au long cours. À quatorze ans, il n’a qu’une idée en tête : rejoindre l’école des mousses et embarquer, comme les grands, vers l’inconnu.

Puis vint Léa, née en juin 1940, alors que leur père, ce matin-là, quittait l’île de Sein pour rejoindre le Général de Gaulle. Elle grandit sans l’avoir connu et brûlait d’impatience de serrer enfin ce papa dans ses bras. Pour Michel, sa fille était le sourire de sa vie, une source inépuisable de joies. Cette année, son maître l’avait inscrite au certificat d’études, alors qu’elle venait à peine de fêter ses douze ans. Elle en était sortie première du canton, couverte des félicitations du préfet et du directeur d’école. Le maire, lui, lui remit une enveloppe spéciale pour l’aider à poursuivre ses études au collège de Roscoff. Mais sa marraine, de son côté, voulait absolument l’inscrire à Brest. Michel, pour l’instant, résistait. Pas question de céder : l’école des curés, c’était bon pour les « Mossieurs ». Lui voulait une école laïque, solide, ouverte à tous.

Enfin, le petit dernier, Erwan, né en décembre 1948.Le bébé de l’amour, celui qui arrivait après les heures sombres.Il poussait comme une plante au soleil. Il ne pleurait jamais, bébé il dormait déjà ses nuits entières et, à cinq ans à peine, réclamait d’aller à l’école. Ce qui amusait tendrement Michel et Marie.

Jean n’était pas allé à l’école des mousses, contrairement aux rêves de certains garçons de son âge.Il avait choisi, ou peut-être accepté, un autre chemin : celui de rester auprès de son père pour l’aider. Le reste du temps, il cultivait la terre. On le voyait souvent, dès l’aube, bottes aux pieds, penché sur son champ de pommes de terre, d’ail et de choux-fleurs. Ses mains, un peu trop grandes pour son corps encore jeune, s’étaient vite durcies au contact de la bêche et de la houe.Il aimait cette vie-là, malgré la fatigue. L’odeur âcre de la terre humide après la pluie lui donnait une étrange joie.

Quand la mer se retirait loin, découvrant ses rochers sombres et glissants, Jean descendait sur la grève avec d’autres hommes du village.

Armé d’un croc, Jean tirait les grandes laminaires, les entassait en tas sombres que l’on hissait ensuite jusqu’à la charrette. Le cheval, patient, attendait en haut de la dune, soufflant de temps en temps dans la fraîcheur du matin.

C’était un travail rude : les bottes glissaient sur les pierres couvertes d’algues, le dos se cassait à force de tirer ces lourdes brassées qui semblaient vouloir retourner à la mer. Mais Jean ne rechignait jamais, ce goémon enrichissant la terre et comme d’habitude on allait s’extasier devant ses beaux spécimens. Il pourrait allez les vendre sur le marché de Roscoff accompagnée de Léa qui comptait bien et ne se trompait jamais en rendant la monnaie.

A suivre…

Août 2025

Goémon, sang et silence ! (3)

À Kerlouan, quand le vent d’ouest soufflait, la petite maison des Kerbihan semblait trembler sur ses assises de granit. Le goémon séchait en tas sur la grève, les dunes de Meneham gardaient leur silhouette fantomatique dans la nuit, et la lampe à pétrole éclairait la cuisine d’une lueur vacillante.

Marie Le Guern, la maîtresse de maison, s’affairait près du foyer. Ses mains, rudes et solides, ne connaissaient pas le repos : une brassée de bois à remettre, un bol à remplir, un fichu à resserrer. Ses joues rouges et ses yeux gris-bleu trahissaient la fatigue, mais aussi une fierté muette. Dans sa robe de toile sombre, son tablier taché et ses sabots de bois, elle semblait porter à elle seule le poids du foyer.

Autour de la grande table de chêne, les quatre enfants attendaient. Les deux garçons aînés, Jean et Yves, gardaient leurs épaules voûtées de fatigue. À quatorze et seize ans, ils travaillaient déjà comme des hommes. On les voyait souvent, au matin, les jambes dans l’eau glacée, tirer les lourds tas de goémon jusqu’aux charrettes. Leurs mains étaient déjà calleuses, leurs visages hâlés par le vent salé, et pourtant, dans leurs yeux brillait encore l’espoir enfantin de revoir leur père franchir le seuil. Les deux plus jeunes, jouaient à chuchoter, mais se taisaient dès que la porte craquait sous le vent.

Soudain, un pas résonna dans la ruelle. Les enfants se dressèrent d’un bond. La porte s’ouvrit.

Michel Kerbihan entra.
Il emplissait l’encadrement, silhouette robuste, la vareuse de toile bleue et le pantalon de velours côtelé encore humides de sel. Ses bottes de caoutchouc frappaient le sol avec un bruit sourd. Sa casquette de marin à la main, il secoua ses épaules larges comme pour se délester de la mer elle-même.
Son visage buriné, creusé de sillons profonds, portait la barbe de trois jours et ce regard sombre, intense, qui inspirait le respect à ses camarades. Mais auprès des siens, ses traits se radoucissaient : il posa la casquette, s’approcha de la table et déposa une main immense sur l’épaule de son fils aîné.

« Alors, dit-il d’une voix grave, on m’a gardé un peu de soupe ? »

Un sourire, fugace, passa sur les lèvres de Marie. Ce soir-là, malgré la rudesse du jour, la maison des Kerbihan reprit son souffle autour du père.

A suivre….

Août 2025