Quelque part là-haut vers les sommets (28)

Les Valgrange étaient venus passer quelques jours au chalet, ravis de découvrir Clara et de partager un peu de ce nouveau bonheur.La mère de Mélanie les avait rejoints, discrète et souriante.

Dans le grand séjour Armand avait posé une banderole où l’on pouvait lire :

Bienvenue à Antoine et Clara !

Il y avait des ballons et Antoine dans sa chambre ignorait qu’il allait faire connaissance avec ses grands-parents Valgrange. Alors qu’il regardait par la fenêtre, il vit une voiture s’arretée, en descendit un couple dont l’homme ressemblait trait pour trait à son père. Antoine se fit la réflexion qu’il venait enfin pour rencontrer sa soeur. Il devait rejoindre tout le monde.

Passées les embrassades, très vite, tout le monde trouva sa place : Madame Valgrange berçait la petite dans le salon, tandis que son mari montrait à Antoine comment aiguiser un vieux couteau de poche pour tailler un bâton de marche. La mère de Mélanie, assise près de la fenêtre, observait la scène, apaisée.

Armand et Mélanie se regardèrent, émus.Pour la première fois, leurs familles n’en formaient plus qu’une seule.Une famille simple, unie, rassemblée, autour de Clara et ses premières vocalises, et d’un adolescent, grand mais au visage rieur comme sa petite sœur.

Le lendemain, à l’aube, Antoine et Armand partirent ensemble vers les alpages. Mélanie n’était pas seule, sa fille tenait une place fort importante. Mais elle était entourée de ses beaux-parents et de sa mère.

Le soleil d’août se levait sur les pentes rocailleuses au-dessus du chalet. L’air sentait la pierre chaude et les herbes sèches.Antoine ajusta son baudrier, les mains un peu moites. En bas, Armand vérifiait les cordes avec sa rigueur habituelle.

— Tu es prêt ?

— Oui… enfin, je crois, répondit Antoine, le regard fixé sur la paroi.Ils avaient gravi plusieurs mètres déjà. Le vent soufflait doucement, et le silence des montagnes enveloppait leurs voix.

— Regarde toujours où tu poses le pied, mais surtout, fais confiance à la corde, lança Armand.

— Facile à dire ! Antoine tenta une prise, glissa un peu. Son cœur s’emballa.

— Je vais tomber !

— Non, tu es assuré. Regarde-moi, Antoine. Regarde-moi.

Le garçon leva la tête. Armand le fixait calmement, les bras tendus sur la corde, solide, prêt à tout retenir.

— Respire. Je suis là. Tu ne tomberas pas. Antoine inspira profondément, ferma un instant les yeux, puis se remit à grimper. Pas à pas, il retrouva l’équilibre. À chaque geste, il sentait la corde vibrer légèrement, comme un lien vivant entre eux.

Arrivé sur une petite vire, il se retourna et vit la vallée en contrebas, immense et lumineuse. Armand le rejoignit quelques minutes plus tard, haletant mais souriant.

— Tu vois ? Tu l’as fait.

— Ouais… mais sans toi, je crois que je serais encore accroché là-bas, dit Antoine en riant.

— C’est ça, être une équipe, répondit Armand en s’asseyant à côté de lui. On avance, on se rate, on se rattrape. Mais on lâche pas la corde.

Antoine resta silencieux un moment, les yeux perdus dans le paysage.

— Tu sais, j’ai compris un truc… Avant, j’avais l’impression que personne ne serait là si je tombais. Il tourna la tête vers Armand.

— Maintenant, je sais que tu tiens la corde. Armand posa une main sur son épaule, ému.

— Et je la tiendrai, aussi longtemps que tu grimperas. Et même chaque fois sur tu auras besoin de moi. Le vent se leva, frais et pur. Antoine leva les yeux vers le sommet, quelques mètres au-dessus.

— On y va ? demanda-t-il.

— Allons-y, répondit Armand.

Ils reprirent leur ascension, ensemble, dans la lumière dorée du matin.La montagne s’ouvrait devant eux, vaste et claire — comme une vie nouvelle.

FIN

Une réflexion personnelle

Cette histoire, je l’ai écrite comme on remonte un sentier après la pluie.Pas à pas, avec parfois la peur de glisser, mais toujours le désir d’aller un peu plus haut.

Antoine, Mélanie, Armand, Clara… ils sont nés de cette envie de croire qu’après les blessures, il reste la possibilité d’aimer, de reconstruire, de respirer à nouveau.

La montagne, pour moi, n’est pas seulement un paysage. C’est un refuge, une épreuve, et un lieu où le silence finit par apaiser ce que les mots ne peuvent plus dire.

À ceux qui se battent pour se relever,à ceux qui apprennent à faire confiance,et à ceux qui continuent d’avancer malgré tout…

Puissiez-vous trouver, vous aussi, votre lumière,quelque part vers les sommets.

EVAJOE

Quelque part là-haut vers les sommets (27)

La chambre baignait dans une lumière douce de fin d’après-midi. Mélanie, allongée sur le lit, tenait Clara contre elle. La petite dormait, paisible, le visage à moitié caché dans une couverture rose pâle.

Un coup discret à la porte, puis une tête passa dans l’entrebâillement, Mélanie vit son aîné, elle se pencha vers sa fille et lui dit :

— Clara ma petite fille voici ton frère, comme si elle comprenait , Clara esquissa un sourire.

Antoine s’approcha lentement, presque sur la pointe des pieds. Il ne savait pas vraiment quoi faire, ni quoi dire. Tout semblait fragile, suspendu.

— Tu veux la voir de plus près ? demanda sa mère avec un sourire fatigué mais tendre.

Il hocha la tête et s’assit prudemment sur le bord du lit. Mélanie écarta légèrement la couverture pour lui laisser voir le minuscule visage de Clara. Antoine resta muet, fasciné. Il n’avait jamais rien vu d’aussi petit, d’aussi calme.

— Elle est… toute légère, murmura-t-il.

— Oui, répondit Mélanie en riant doucement. C’est normal, elle pèse 2,800 kg et elle a deux jours. Bientôt elle sera dans ta chambre à attraper tes livres, tes jeux. Antoine riait aux mots de sa mère, il était revenu pour passer du temps avec sa Maman et sa petite soeur. Son père était parti à la Clinique, il avait des rendez-vous à honorer.

Antoine tend un doigt, hésitant, et Clara referme ses minuscules doigts autour de lui. Ce simple geste fit battre le cœur du garçon plus fort.

— Elle me tient, dit-il à mi-voix, comme s’il avait peur de rompre le charme.

— Oui, confirma Mélanie, elle s’accroche déjà à toi. Elle te tiendra toujours, Antoine. Tu es son grand frère. Antoine leva les yeux vers sa mère. Il sentit une vague de chaleur monter, une émotion qu’il ne parvint pas à nommer. Peut-être de la joie, peut-être du soulagement. Il comprit simplement qu’ici, dans cette chambre, tout ce qu’il avait perdu, tout ce qu’on lui avait volé, reprenait sens. Il se pencha un peu plus, caressa doucement la joue de Clara.

— Salut, petite sœur… C’est moi, Antoine. Ton grand frère. Clara remua un peu, sans ouvrir les yeux. Antoine esquissa un sourire, puis leva la tête vers sa mère.

— Elle est parfaite.

Mélanie hocha la tête, les larmes aux yeux.

— Oui. Et toi aussi, mon grand.Antoine resta encore un moment, silencieux, à regarder Clara dormir. Pour la première fois depuis des années, il sentit la paix. Pas celle qu’on impose, mais celle qu’on retrouve quand on sait enfin qui l’on est, et où l’on appartient.

Sur le coup des dix-sept heures, Armand était de retour. Il arrivait avec sa belle-mère, demain c’était la fête pour l’arrivée de Clara mais Antoine ne Le savait pas, lui aussi serait célébré. Ses grands-parents paternels viendraient découvrir leurs deux petits enfants Antoine et Claire Valgrange, sa grand-mère paternelle avait dit à Antoine au téléphone qu’elle attendait de faire la connaissance de ses deux petits-enfants. Antoine était fier d’appartenir à la famille Valgrange.

Le soleil de mai inondait le parking de la maternité d’une lumière douce et fraîche. L’air sentait la neige fondue et les premières fleurs des montagnes. Antoine tenait le cosy , très concentré, presque solennel. Clara dormait paisiblement, emmitouflée dans une couverture blanche bordée de dentelle, sur sa tête une capuche verte d’un petit ensemble pour le ski avait dit Rosemonde en l’offrant à Mélanie.

D’une histoire sordide, elles rn avaient fait une force, les deux amies s’étaient retrouvées.

— Attention aux marches, murmura Armand avec un sourire.

— Je fais attention, répondit Antoine sans lever les yeux. Son ton était sérieux, comme s’il portait un trésor fragile. Mélanie, encore fatiguée mais rayonnante, suivait doucement, soutenue par Armand. La petite famille rejoignit la voiture garée à l’ombre des sapins.Antoine installa le cosy sur le siège arrière, vérifia deux fois la ceinture, puis s’assit à côté de sa sœur.Le moteur ronronna, et la route commença à serpenter vers les hauteurs de la Plagne.

À mesure qu’ils prenaient de l’altitude, les souvenirs douloureux semblaient s’éloigner dans la vallée. Mélanie regardait par la fenêtre, Armand conduisait d’un air concentré, et Antoine observait Clara, fascinée par le moindre de ses gestes. De temps en temps, il lui murmurait quelques mots qu’elle n’entendait pas encore, mais qu’il avait besoin de dire :

— Tu verras, là-haut, c’est beau. On va bien s’occuper de toi.Quand ils arrivèrent enfin devant le chalet, la lumière du soir baignait la façade de bois doré. Antoine descendit le premier, prit délicatement le cosy et franchit la porte d’entrée.Le feu crépitait déjà dans la cheminée : Armand y tenait toujours, même au printemps. L’air sentait le pin, le linge propre, la maison.

Antoine posa le cosy sur la table basse, se pencha, et observa Clara qui s’agitait à peine.

— Bienvenue chez toi, souffla-t-il.

Mélanie s’assit sur le canapé, Armand posa une main sur son épaule.Le silence du chalet était plein de vie, un silence de paix.

Antoine leva les yeux vers eux, un sourire timide aux lèvres.

— Vous savez… j’ai l’impression que c’est vraiment chez moi, maintenant.

Armand croisa son regard et répondit simplement :

— C’est chez toi, Antoine. Pour de bon.Le garçon hocha la tête, puis se pencha encore une fois vers le cosy. Clara ouvrit brièvement les yeux, un instant suspendu.Antoine sentit une bouffée de chaleur lui monter au cœur.La page était tournée. Et, pour la première fois, il se sentait prêt à écrire la suivante.

À suivre…

Quelque part là-haut vers les sommets (26)

Les jours qui suivirent, Antoine retrouva progressivement un rythme plus normal au lycée, même si chaque matin lui rappelait la lourdeur de son passé. Théo Masson, toujours présent dans sa classe, partageait avec lui une complicité silencieuse. Les deux garçons n’avaient pas besoin de mots : ils savaient ce que chacun avait traversé, et leur lien se renforçait peu à peu.

À la maison, Armand veillait à lui laisser de l’espace tout en restant attentif. Antoine commença à utiliser officiellement le nom de son beau-père, signe tangible de son choix et de sa volonté de se détacher de ce qui l’avait fait souffrir. Chaque fois qu’il signait un devoir, qu’il se présentait, ou qu’il remplissait un formulaire, ce nouveau nom était un rappel de sa liberté et de sa sécurité retrouvée.

Pour autant, la présence de son père restait une ombre distante. Antoine savait que la rencontre avait été un point final pour lui : il n’y avait plus de pardon possible, mais il devait continuer à vivre avec cette réalité. Le souvenir de cette visite, de la jambe bandée de son père, de ses explications maladroites, restait vif dans sa mémoire.

Malgré tout, Antoine sentait qu’il pouvait enfin respirer un peu. Il n’était plus défini par la peur ou par le passé. Il avait choisi son identité, et avec Armand à ses côtés, il savait qu’il pouvait affronter ce qui viendrait ensuite.

Petit à petit, un sentiment de sécurité et de contrôle sur sa propre vie s’installait. La colère n’avait pas disparu, mais elle n’était plus paralysante : elle était devenue une énergie, un moteur pour avancer. Antoine avait pris son premier vrai pas vers la reconstruction de son monde.

Le mois de mai arriva, et avec lui la naissance de la petite sœur d’Antoine. Armand était présent pour la naissance de sa fille. Antoine était chez Rosemonde Masson pendant deux jours. Cet après midi il devait rejoindre Armand à la maternité afin de faire connaissance avec sa petite sœur. Ce dernier était déjà arrivé, il attendait Antoine dans le hall d’entrée. Il avait acheté un bouquet de roses saumon et pour sa petite sœur un doudou en forme d’étoiles.

Antoine impatient, venait de franchir les portes pour voir Clara pour la première fois.Dans ses mains, il tenait le livret de famille fraîchement mis à jour. Ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’il vit son nom inscrit en premier, juste au-dessus de celui de Clara. Il sentit une chaleur étrange l’envahir : pour la première fois, il voyait clairement sa place dans cette nouvelle famille, et la filiation officielle avec sa sœur.

— A nous quatre nous sommes les branches de la famille, comme le doudou de ta soeur, cette étoile qui brille, murmura Armand en posant une main sur son épaule.

Antoine hocha la tête, les yeux brillants. Clara était sa petite sœur à part entière, et ce simple morceau de papier le rendait tangible. Il sentit que tout ce qu’il avait traversé, toute la colère et la douleur accumulées, avait enfin trouvé une forme de fin.

Puis Armand lui tendit un autre document, scellé par le juge des enfants.

— C’est officiel, Antoine. Ton géniteur a accepté ta demande de changer de nom, et le juge a statué pour que mon adoption pleine soit accordée.

Le garçon inspira profondément, le regard fixé sur les papiers. Un mélange de soulagement, de fierté et de légèreté s’empara de lui. Il n’était plus lié à celui qui avait détruit sa famille. Il avait choisi son identité, son nom, et maintenant il était légalement protégé dans sa nouvelle famille, aux côtés d’Armand et de Clara.

Un sourire s’esquissa sur son visage, timide d’abord, puis plus sûr. Il caressa doucement la main de sa petite sœur, comme pour sceller cette nouvelle vie.

— Bienvenue dans notre famille, Clara, murmura-t-il, et pour moi aussi, ajouta-t-il intérieurement.

Pour la première fois depuis longtemps, Antoine sentit qu’il pouvait vraiment respirer et qu’il avait enfin trouvé sa place.

À suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets (25)

Antoine franchit les portes du centre de rééducation, Armand à ses côtés, l’agent derrière eux. Son cœur battait à tout rompre. Il pensait à sa mère, à tout ce qu’il avait vécu, et même à Théo, le fils de Renaud Masson, dans sa classe.

Dans la salle, son père était assis, la jambe encore bandée, posée sur un coussin. Il leva les yeux en voyant son fils entrer, surpris et hésitant.

— Antoine… murmura-t-il.

Le garçon s’arrêta à quelques mètres, serrant les poings. Il y avait tant d’années de colère et de peur qui se bousculaient en lui.

— Je… je sais que je ne peux pas effacer ce que j’ai fait… commença le père d’une voix faible.

— Tu peux essayer de m’expliquer, mais tu n’as pas le droit de me demander de pardonner, interrompit Antoine, la voix tremblante mais ferme.

Le père soupira, la gorge serrée.

— Pendant toutes ces années, j’ai… j’ai fait des choses que je ne devrais jamais avoir faites. Je pensais que… je pensais savoir ce qui était bien. Je voulais te protéger à ma manière, même si… je me suis trompé.

Antoine le fixa, incapable de détourner le regard. La colère et la tristesse se mélangeaient dans sa poitrine.

— Tu as enfermé maman pendant quatre ans. Tu l’as fait passer pour folle. Et tu crois que ça peut s’expliquer !

— Je… je voulais… je pensais que je… balbutia le père.

Antoine secoua la tête.

— Non. Tu n’as rien voulu. Tu ne voulais pas que je sois médecin comme Maman, tu m’as mis en apprentissage. Comme si j’étais un pion sur un échiquier. Tu as cassé mon rêve. Tu as détruit nos vies.

Le silence s’installa quelques secondes, lourd et chargé. L’agent restait à distance, vigilant, tandis qu’Armand soutenait Antoine du regard, silencieux mais présent.

Le père se pencha un peu en avant, suppliant presque :

— Antoine… je veux que tu saches que je suis désolé. Vraiment. Je n’attends pas que tu me pardonnes… juste que tu comprennes.

Antoine inspira profondément, le visage fermé. Puis, lentement, il recula de quelques pas. Ses yeux brillaient d’une détermination glaciale.

— Tu n’es plus mon père. Je ne veux plus porter ton nom. Je veux m’appeler comme mon beau-père. Sans attendre la moindre réaction, il se retourna et s’élança dans le couloir. Antoine couru à une vitesse phénoménale, puis ses jambes deviennent tremblantes et son souffle court. À sa gauche une pièce est entrouverte, il s’y engouffre. Une fois à l’abri dans cette petite salle, il s’effondra sur une chaise, le visage enfoui dans ses mains. Armand s’approcha doucement, s’agenouilla à côté de lui et posa une main réconfortante sur son épaule.

— C’est fini, Antoine, dit-il doucement. Tu n’es pas seul. Les larmes commencèrent à couler, d’abord silencieuses, puis de plus en plus librement. Toute la colère, la peur et la douleur accumulées depuis des années se déversèrent enfin. Antoine sanglotait, secoué par un mélange de soulagement et de tristesse, mais aussi par un sentiment de libération : il venait de tourner une page qu’il croyait impossible à franchir.

— Tu as été très fort, pour le reste c’est ton choix murmura-t-il en posant une main ferme mais douce sur son épaule.

Armand resta à ses côtés, silencieux, offrant simplement sa présence et son soutien. Aucun mot n’était nécessaire. Antoine sentait que, pour la première fois depuis longtemps, il pouvait enfin être lui-même, se laisser aller, et commencer à se reconstruire.Après un long moment, il releva lentement la tête, les yeux rougis mais plus calmes. Il inspira profondément, sentant qu’une partie de son fardeau venait de s’alléger.

— Merci, murmura-t-il enfin.

— Je suis là, répondit Armand simplement, un léger sourire rassurant aux lèvres. Antoine hocha la tête. Même si le chemin serait encore long, il savait qu’il avait fait le premier pas vers sa liberté et sa propre identité.

A suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets (24)

Le jour s’était levé lentement sur Chambéry.La neige avait fondu pendant la nuit, laissant les trottoirs luisants, les arbres dégoulinants de gouttes claires.

Dans l’appartement, une odeur de café chaud flottait, familière, presque rassurante.Mélanie s’était levée tôt, sans bruit.Elle avait allumé la radio, puis la télévision, par réflexe, plus que par envie.Les images de la montagne s’affichèrent aussitôt : le ballet d’un hélicoptère, un brancard suspendu dans les airs, puis des gendarmes avançant dans la neige. La voix du journaliste était calme, presque neutre :

« Etienne Permet, recherché depuis deux jours dans le cadre de l’enquête sur le meurtre du docteur Renaud Masson, a été retrouvé vivant dans une crevasse au-dessus de Peisey-Nancroix. Blessé à la jambe, il a été évacué par hélicoptère vers l’hôpital de Bourg-Saint-Maurice. Son pronostic vital n’est pas engagé.Selon nos informations, il aurait reconnu les faits pendant son transfert. »

Mélanie écouta sans bouger.Ses doigts se crispèrent légèrement sur la tasse qu’elle tenait, mais aucun mot ne franchit ses lèvres.Puis elle éteignit le poste.Le silence revint, immense, presque apaisant.

Armand entra dans la cuisine, encore en peignoir, les cheveux en désordre. Ce n’était pas dans ses habitudes. Tu as entendu demanda-t-il doucement ?

Elle hocha la tête.

— Oui, à l’instant, elle chercha ses mots, puis dit simplement :

— Je ne ressens rien. Ni colère, ni soulagement. Juste… du vide.

— C’est normal, répondit Armand. Quand on a trop eu peur, il faut du temps pour que le corps se souvienne qu’il peut respirer. Elle esquissa un sourire discret, presque un frémissement.

Antoine arriva à son tour, les yeux encore lourds de sommeil.

— Est-ce qu’il est arrêté ? demanda-t-il.

— Oui, répondit Armand. Et il ne reviendra plus.

Antoine pris la main de son beau-père , se rapprocha, posa sa tête contre l’épaule de sa mère.Elle glissa une main dans ses cheveux, sans parler. Armand le pris dans ses bras à son tour. Puis les deux entourèrent Mélanie.

Dehors, un rayon de soleil perça entre les nuages et illumina le rebord de la fenêtre. Pour la première fois depuis des années, Mélanie sentit que le jour pouvait se lever sans menace.Elle leva les yeux vers Armand.

— Tu crois qu’on pourra retourner à la montagne ?

— Oui, dit-il. Mais cette fois, ce sera pour y vivre, pas pour s’y cacher.

Elle ferma les yeux un instant, laissant ce mot — vivre — prendre enfin tout son sens.

Quelques jours plus tard, le téléphone sonne, c’est Antoine qui décroche, le Capitaine Morel cherche à joindre son beau-père et s’étonne qu’il ne soit pas au lycée.

— Le lundi je n’y vais qu’à partir de quinze heures.

— Est-ce que tu vas bien ?

— Je n’ai plus peur de voir surgir mon père pour m’enlever. Vous avez de ses nouvelles?

Le capitaine hésite à lui répondre, finalement il se décide.

— Sa jambe doit guérir avant d’aller ailleurs. D’abord à la rééducation et ensuite en prison. Est-ce que ton beau-père est là.

— Oui, je vous le passe. Au revoir Capitaine.

— Merci, au revoir Antoine.

— Beau-Papa, excuse-moi de te déranger mais le Capitaine Morel veut te parler. Je te le passe

— Armand Valgrange j’écoute

— Capitaine Morel à l’appareil. Bonjour Professeur.
— Bonjour, Capitaine. Que se passe-t-il ?
— Je vous appelle pour vous prévenir : le père d’Antoine a demandé à voir son fils. Le juge des enfants est d’accord, à condition que la rencontre se déroule sous surveillance.

Un bref silence.
— Je vois, répondit Armand. C’est une étape délicate, mais nécessaire, sans doute.
— Oui. Ce sera au centre de rééducation, avec un agent présent.
— Très bien. J’accompagnerai Antoine. Vous pouvez compter sur moi.

— Je n’en doutais pas, dit Morel. Merci, Professeur.

Armand raccrocha et se tourna vers Antoine, qui l’attendait dans le salon, silencieux.

— Antoine… dit-il doucement, j’ai parlé avec le Capitaine Morel. Ton père a demandé à te voir.

Antoine resta figé un instant.

— Il veut vraiment me voir… ? murmura-t-il.

— Oui, répondit Armand. Il te demande pardon.. La rencontre pourra se faire. Elle sera encadrée, un des hommes de Morel sera présent pour que tout se passe en sécurité.Antoine baissa la tête, les mains serrées.

— Je… je crois que je veux le voir. Juste pour comprendre…

Armand posa une main sur son épaule.

— D’accord. Nous irons ensemble. Je serai là à chaque étape. Tu ne seras pas seul.Antoine releva la tête, un peu soulagé, et hocha lentement la tête.

— Merci… Beau-papa.

Armand sourit légèrement, rassurant.

— On fera les choses dans l’ordre, et à ton rythme.

A suivre…