Quelques parts là-haut vers les sommets (23)

La nuit s’était installée sur Chambéry, lourde et pluvieuse.Les bruits de la ville s’étaient éteints plus tôt que d’habitude ; seules quelques voitures passaient encore, glissant sur l’asphalte détrempé.Dans l’appartement, les rideaux tirés, Armand regardait les gouttes se heurter à la vitre du salon.

Mélanie préparait un thé qu’elle oubliait de boire.Antoine, blotti dans sa chambre, n’avait pas voulu dormir : il lisait en silence, sous la lampe.Vers minuit, le téléphone vibra.

Armand s’isola dans son bureau, d’une voix ferme il dit à Morel que Robert devait se diriger vers le refuge du Mont Pourri. Et de là il pourrait passer facilement sur l’Italie. Morel l’écoutait et lui promettait de tout faire pour éviter un carnage. Pour Antoine c’était dur d’avoir appris que son père avait tué, mais s’il était abattu il ignorait comment ce gamin allait réagir.

Robert se savait traqué. Il les avait aperçus en traversant le village, silhouettes furtives derrière les vitres givrées. Mais il les avait doublés, malin, lorsqu’il était monté jusqu’à son chalet. Mélanie, sans doute, n’avait rien dit. Sinon, ils auraient déjà fouillé là-haut.Il était entré par la porte principale, ressorti par l’arrière, comme un renard qui connaît ses passages.

Depuis, la neige tombait dru. Le vent rabattait les flocons en gerbes blanches qui effaçaient tout : les traces, les pistes, jusqu’aux voix des hommes. En se retournant, Robert sentit la menace. Le silence lui pesait. Il savait qu’ici, la montagne pouvait avaler un homme sans témoin — des creux, des failles, des trous que même Antoine redoutait. Son fils… Qu’allait-il penser de lui ?Fuir. Il n’y avait plus que cela à faire. Plus tard, peut-être, il reviendrait. L’Italie était à portée de lui. Une fois passée la crête c’était la délivrance. Puis à nouveau son esprit vagabondait vers la mère de son fils:

Mélanie…Celle qu’il avait convoité, volé à son cousin Renaud Masson, l’autre avait épousé Rosemonde, la fille du dignitaire, son père était le maire. Sa Mélanie qu’il avait jeté dans les griffes du Professeur Armand. Là voilà engrossée par ce psychiatre, cet acteur de malheur, ce type qui l’avait manipulée. Robert serra les poings. Si seulement il avait croisé cet homme chez son cousin, il lui aurait montré ce qu’on fait aux traîtres.

Perdu dans ses pensées, il ne vit pas la pente sous ses pieds. Son équilibre se déroba. Il tenta de se rattraper, en vain. Le sol se déroba, la neige se referma sur lui dans un grand souffle blanc.

Un choc sourd, puis le silence.Robert resta un moment immobile, les yeux ouverts sur un ciel sans forme. Tout tournait autour de lui — la peur, le froid, les souvenirs. Il sentit le goût métallique du sang sur sa langue. Sa main chercha appui, rencontra la pierre, puis la neige, lourde, compacte.Il n’entendait plus le vent. Seulement son cœur, régulier, obstiné.Peut-être était-ce un signe. Tant qu’il battait, il pouvait encore fuir.La neige s’était refermée sur lui comme une main glacée.Il resta là, sans savoir combien de temps. La douleur monta, sourde, puis aiguë — un éclair dans sa jambe gauche. Chaque respiration lui coûtait. Il tenta de bouger, mais un craquement lui arracha un cri.La peur fit place à une étrange lucidité. Tout était blanc, figé, irréel. Sa montre indiquait 3 h du matin.

A nouveau il pensa à Antoine. Son fils.
À ce qu’il dirait, un jour, quand il apprendrait. Qu’allait-il penser de son père ? Un fugitif, un homme perdu ? Un assassin, un menteur.
Et puis Mélanie… Mélanie, qu’il aimait encore, malgré tout. La haine remonta en lui, sourde, brûlante. Il aurait voulu l’avoir en face, là, dans la neige, et lui faire payer chaque mot, chaque sourire.

Le froid gagnait ses doigts malgré les gants. Il chercha dans son sac, sortit la couverture de survie, la coinça tant bien que mal sous lui. Il savait qu’il ne devait pas s’endormir.Dans le blanc, tout autour, il n’y avait plus rien.Seulement le vent, et le bruit sourd de son cœur battant contre la glace.

Si les secours ne le trouvaient pas, demain il serait mort. À nouveau ses pensées allèrent vers son fils. À sa petite main glissant dans la sienne, autrefois, quand ils regardaient les montagnes depuis la vallée. Il lui fallait rester les yeux ouverts, mais bien malgré lui, il se sentait partir.

Quelques mètres plus bas….

Dans la lumière bleutée des projecteurs, les secours progressaient lentement, encordés, sondant le vide. La neige mêlée par endroit à la glace rendait leur ascension difficile. Dans le chalet des Lanches il n’avait rien trouvé, sauf la pièce ou son matériel de ski était entassé. Des vêtements épares gisaient de ci de là. Quelques miettes de pain, il avait du manger avant d’attaquer la montée.

Vers quatre heures du matin, un cri bref coupa la nuit :
— Là ! Dans la crevasse !

Ils s’approchèrent. À une dizaine de mètres sous la surface, un corps remuait faiblement.
Robert Permet, le visage couvert de neige et de sang, gisait sur un flanc de glace. Sa jambe gauche formait un angle impossible.
Il respirait, haletant, les yeux ouverts, hagards.

Le chef d’équipe parla dans la radio :


— Cible localisée. Vivant, blessé grave. Nous avons besoin de l’hélicoptère, vent faible, mais dès le lever du jour ce sera difficile de le descendre dans la vallée. Et à ski c’est pire. Préparez l’hélitreuillage.

La manœuvre fut longue, précise, d’une lenteur presque solennelle.
Les secouristes descendirent un brancard, sanglèrent le corps sans un mot. Le souffle du vent couvrait tout.
Quand enfin le câble se tendit et que la civière quitta la crevasse, la montagne sembla retenir un instant sa respiration.

Le rotor de l’hélicoptère déchira le silence.
La civière monta lentement dans la lumière crue du projecteur, oscillant au-dessus du gouffre, silhouette dérisoire contre la blancheur du ciel.

Robert Permet fut hélitreuillé à l’aube.
Fracture ouverte du fémur, hypothermie sévère, multiples contusions.
On le transporta d’urgence vers l’hôpital de Bourg-Saint-Maurice, sous escorte de gendarmerie.

Quand le capitaine Morel appela Armand quelques heures plus tard, sa voix avait changé de ton.
— Docteur… c’est terminé.
— Il est mort ?
— Non. Vivant. Très amoché. Il ne marchera pas avant longtemps. Mais il a parlé. Il a tout avoué. Et surtout il a demandé pardon à son fils. Vous êtes psychiatre vous pourrez le lui dire.

Armand resta muet quelques secondes.
À ses côtés, Mélanie le fixait, le visage pâle.
Il hocha simplement la tête.

— Alors, dit-il doucement, la montagne a fait le reste.

A suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets (22)

La route était presque déserte.La voiture filait entre les lueurs intermittentes des lampadaires. Mélanie, épuisée, s’était endormie, la tête appuyée contre la vitre. Sa respiration régulière emplissait l’habitacle d’un rythme apaisant.

Antoine, à l’arrière, fixait la route dans l’obscurité. Quinze ans, le visage fermé, les yeux trop graves pour son âge.

— C’était pas un malaise, dit-il soudain.

Armand tressaillit. Il ne répondit pas tout de suite.

— Pourquoi dis-tu ça ?

— Parce que je t’ai vu sortir de l’immeuble, répondit Antoine calmement. Et je sais reconnaître quand quelqu’un vient de voir un mort.

Armand serra le volant, le regard fixe sur la route.

— Tu es trop jeune pour ce genre de choses, murmura-t-il.

— J’ai quinze ans, pas huit. Et c’était chez le docteur Masson, c’est ça ?

Armand soupira, conscient qu’il ne servirait à rien de mentir.

— Oui.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Masson est mort.

Un silence lourd s’installa. Le moteur ronronnait doucement.

— Et c’est lui, pas vrai ? Demanda Antoine d’une voix plus basse. Mon père.

Armand détourna les yeux du rétroviseur.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— J’ai entendu des policiers parler dans la rue. Ils ont dit qu’il avait été tué. Et toi… t’as dit “il est revenu” quand tu croyais que je dormais.

Armand sentit sa gorge se nouer.

— Antoine ?

— C’est vrai, hein ? C’est lui.

Armand prit une longue inspiration avant de répondre.

— Oui. C’est possible.

Antoine baissa la tête. Ses mains se crispèrent sur ses genoux.

— Tu crois qu’il va venir pour nous ?

— Je ne sais pas. Mais si c’est le cas, je ferai tout pour vous protéger, ta mère et toi.

Antoine releva les yeux vers lui, sans haine ni peur, juste une immense lassitude.

— Il t’a déjà tout pris une fois, pas vrai ?

Armand hocha lentement la tête.

— Oui. Mais cette fois, ça ne se passera pas comme ça.

Le reste du trajet se fit en silence.Quand ils arrivèrent à Chambéry, Mélanie se réveilla doucement, sans comprendre la gravité de ce qui pesait entre les deux hommes. Armand coupa le moteur. Antoine descendit sans un mot, s’attardant un instant dans la nuit fraîche, pendant que sa mère ouvrait la porte. Armand le rejoignit.

— Ce que je t’ai dit, Antoine, reste entre nous pour l’instant. Ta mère ne doit pas savoir. Pas tout de suite.

— D’accord. Mais promets-moi une chose.

— Laquelle ?

— Si jamais il revient… tu me le dis. Je ne veux pas qu’on me mente, même pour me protéger.

Armand le fixa longuement, puis hocha la tête.

— D’accord.Ils échangèrent un regard lourd de non-dits. Puis Armand posa une main sur son épaule, geste rare entre eux, et ensemble ils rentrèrent dans la maison, laissant la nuit refermer son silence derrière eux.

A suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets (21)

Le couloir du deuxième étage est envahi de bruits : sirènes étouffées, talkies, pas précipités. Armand et le capitaine Morel sortent de l’appartement, où le corps de Renaud Masson vient d’être pris en charge.L’air sent le désinfectant et la panique.Un vacarme monte soudain du bas de l’escalier.

— Laissez-moi passer, je vous en prie !

Une femme surgit dans le couloir, essoufflée, le manteau entrouvert, suivie de deux enfants terrorisés.

— Madame ! Où allez-vous ? crie un agent en lui bloquant le passage.

— C’est chez moi ! Je veux voir mon mari !

Elle essaie de forcer le passage, les yeux agrandis par l’inquiétude. Morel s’avance calmement, mettant son brassard autour du bras.

— Madame Masson ? Je suis le capitaine Morel, Police judiciaire.

— Qu’est-ce qui se passe ? Où est mon mari ? Pourquoi il y a les pompiers ?

Morel échange un regard rapide avec Armand. Il parle d’une voix basse :

— Votre mari a eu un malaise, Madame. Les secours s’occupent de lui. Elle le fixe, incrédule.

— Un malaise ? Non… non, il allait bien ce matin !

Elle regarde autour d’elle, repère la civière, les uniformes. Son visage se fige.

— Oh mon Dieu…

Armand s’approche, une main rassurante posée sur son bras.

— Venez, asseyez-vous un instant. Vos enfants ont besoin de vous. Elle secoue la tête, comme si elle refusait d’entendre.

— Non, attendez… il y a Théo !

— Théo ? répète Morel.

— Mon fils aîné ! Dix-sept ans ! Il devait rentrer du lycée il y a une demi-heure. Il m’a dit qu’il passerait directement ici pour voir son père. Elle se tourne brusquement vers l’appartement.— S’il est entré… s’il a vu quelque chose…

— Vous n’avez pas croisé votre fils en montant ? demande Armand.

— Non ! Je croyais qu’il était déjà là !

Morel, d’un ton net, se tourne vers ses agents :

— Recherchez un adolescent, dix-sept ans, Théo Masson. Fouillez l’immeuble, caves, toit, escaliers de service. Tout de suite.

— À vos ordres, capitaine !

Armand reste près de la mère, qui chancelle sous le choc.

— Il est peut-être sorti, murmure-t-il, pour tenter de la calmer. Elle secoue la tête, la voix brisée :

— Non… il n’aurait jamais laissé la porte ouverte. En bas un pompier m’a dit avoir reçu un appel d’un jeune garçon et la porte était ouverte lorsqu’ils sont arrivés.

Morel lève les yeux vers Armand.

— Si la porte était entrouverte

— Alors Théo est monté et c’est lui qui vous a appelé, s’il a raccroché brutalement j’espère qu’il a réussi à se cacher, conclut Armand à voix basse.

Et, d’un même mouvement, les deux hommes se précipitent vers la cage d’escalier. Puis Armand fait demi-tour, Rosemonde peut avoir besoin de lui.

Cette dernière se laisse tomber sur une chaise, les larmes aux yeux.

— Il n’aurait jamais laissé la porte ouverte… jamais. Armand reste près d’elle, lui parle doucement pendant que Morel disparaît dans la cage d’escalier, son talkie à la main.

— Théo ! crie un agent plus haut. Théo Masson ! Police !

Le silence répond, seulement troublé par le vent. Morel grimpe les marches du dernier palier. La porte du toit est entrouverte, battant sous les rafales.Il sort sa lampe, fait signe à ses hommes de le suivre. Le toit est vaste, gris, parsemé de cheminées. Le faisceau de lumière découpe la nuit en cercles tremblants.

— Capitaine ! Ici !

Morel s’approche. Derrière une grosse cheminée, un adolescent est recroquevillé, les genoux contre la poitrine.Ses vêtements sont couverts de poussière et de neige, ses yeux agrandis par la peur.

— C’est bon, gamin, murmure Morel. On est de la police. Tu es en sécurité.

Théo tressaille, se redresse à moitié.

— Il… il était là…— Oui. On sait, répond calmement Morel. Tu peux sortir maintenant.

Théo hésite, puis rampe vers lui. Morel le prend doucement par l’épaule.

— C’est fini. On descend, d’accord ? Ta mère est en bas.

À l’évocation de sa mère, Théo tremble.

— Elle sait ?

— Elle sait que tu es sauf. C’est tout ce qui compte pour l’instant.

Ils redescendent lentement. Dans le hall, la mère de Théo se précipite et l’enlace, sanglotant.

Armand détourne le regard, ému malgré lui.

Morel, lui, observe le garçon. Derrière le choc, il devine autre chose : une peur précise, une image gravée.

— Théo, tu l’as vu, n’est-ce pas ?

Le garçon relève les yeux, hoche lentement la tête.

— Oui… et je sais qui c’était.

Tous partent au Commissariat, afin de prendre la déposition de Théo pendant qu’il est encore en pleine capacité de le faire. Armand récupéré sa voiture où Antoine et sa mère dorment. Armand réveillé doucement Mélanie et lui dit vous êtes en sécurité nous sommes dans la cour arrière du Commissariat. Puis il entre.

Dans la petite salle du commissariat, le silence est presque total.Théo, les épaules tremblantes, fixe la tasse de chocolat fumant devant lui.À côté, sa mère, épuisée, garde la main posée sur son bras. Armand reste debout près de la fenêtre, sombre, immobile.

Morel s’assoit en face d’eux, carnet ouvert.

— Théo, tu m’as dit que tu avais vu un homme dans l’appartement, juste avant de t’enfuir. Tu peux me dire à quoi il ressemblait ?

— Il portait un manteau noir. Des gants aussi. Il avait les cheveux gris, un peu en désordre.

— Tu l’as déjà vu auparavant ? Théo hésite, puis acquiesce.

— Pas en vrai. Mais… je crois que je l’ai déjà vu sur une photo.Morel relève la tête.

— Quelle photo ?

— Une photo du mariage de Mélanie, dit-il d’une voix hésitante. Celle où papa y était aussi.

Armand se fige.

— Tu veux dire le mariage de Mélanie avec Permet ?

— Oui, c’est ça. Papa disait qu’il y avait assisté, parce qu’il était le cousin du marié.

— Et l’homme que tu as vu dans l’appartement, c’est celui qui se mariait avec Mélanie ?

— Oui. C’était lui.

Le silence tombe, lourd.Armand ferme les yeux un instant. Morel, impassible, note les mots du garçon.

— Tu es sûr, Théo ? Pas seulement une ressemblance ?

— Non. J’en suis sûr. Il avait le même regard. Froid. Je n’oublierai jamais ça.

Morel range son carnet, se redresse lentement.

— Très bien. Merci, Théo.Il fait signe à un agent d’emmener la mère et les enfants dans une autre pièce. Quand la porte se referme, le silence reprend sa place.

— Alors c’est bien lui, murmure Armand. Permet.

— Oui, répond Morel. Et il a tué Masson pour effacer toute trace du passé. Armand hoche la tête, le regard perdu.

— Il sait peut-être que Mélanie et moi…

— C’est ce que je crains, coupe Morel.Morel range son carnet, se redresse lentement.

— Très bien. Merci, Théo.Il fait signe à un agent d’emmener la mère et les enfants dans une autre pièce. Quand la porte se referme, le silence retombe.

— Alors c’est bien lui, murmure Armand. Permet.

— Oui, confirme Morel. Et il a tué Masson pour effacer toute trace de son mensonge. Armand hoche la tête, le regard perdu.

— Mélanie ne doit pas savoir, pas maintenant. Elle est trop fragile.

— On peut la mettre sous protection sans lui dire tout de suite la raison, propose Morel.

— Faites ce qu’il faut, répond Armand. Mais je ne veux pas qu’elle apprenne ce qu’il a fait. Pas avant que je sois sûr de pouvoir lui parler moi-même.Morel acquiesce.

— Très bien. Je m’en charge discrètement.Il marque une pause, puis ajoute :

— Et vous, professeur… soyez prudent. S’il croit que vous savez, il pourrait revenir vers vous avant qu’on le retrouve.Armand garde le silence, le regard fixé sur le vide.— Qu’il vienne, dit-il enfin. Je l’attends depuis cinq ans.

A suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets (20)

Le repas venait de se terminer dans le restaurant  » A la bonne raclette »de Chambéry. La chaleur du feu contrastait avec la neige qui tombait dru dehors. Antoine, adossé contre la banquette, regardait les flocons descendre lentement. Mélanie, elle, semblait apaisée, presque heureuse.Pour la première fois depuis des années, tout paraissait simple.

Le téléphone d’Armand vibra.Il jeta un œil à l’écran :

C’était le Capitaine Morel. Un pressentiment lui traversa le ventre.Il décrocha, un peu à l’écart.

— Oui, capitaine ?

— Docteur, je vous dérange ?

— Non, pas du tout.

— Il faut que vous veniez. C’est au sujet de Renaud Masson. On vient de le retrouver mort chez lui.

Armand sentit son sang se glacer.

— Mort ? Comment ça, mort ?

— Ce n’est pas une mort naturelle, docteur. On parle d’un homicide. J’aimerais que vous voyiez certaines choses avant qu’on les emporte.

Un silence pesant, Morel ne raccrochait pas,Armand regarda la table où Mélanie et Antoine riaient encore doucement.

— Je viens tout de suite, puis il raccrocha, reprit place un instant.

— C’était le capitaine Morel, dit-il calmement. Il faut que je descende à Grenoble. C’est important.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Mélanie, la voix déjà inquiète.

— C’est à propos de Renaud. Il est mort.

Elle pâlit, se raidit sur sa chaise.

— Mort ?… Comment ?

— Ils n’en savent rien encore. Mais je dois y aller.

Antoine qui était allé voir les grands aquariums, vit de suite qu’il se passait quelque chose. Il prit son temps pour revenir vers la table. Sa mère semblait désemparée.

— Je viens avec toi.

— Oui, bien sûr. Vous resterez dans la voiture, tous les deux. Ce sera plus sûr. Une heure plus tard, la voiture d’Armand descendait la vallée, phares allumés dans la nuit neigeuse. Mélanie gardait le silence, les mains jointes sur ses genoux. Antoine dormait à moitié, la tête appuyée contre la vitre. Armand roulait vite, concentré, le visage fermé. Quand ils arrivèrent dans la rue bordée de sapins où vivait Renaud Masson, des gyrophares bleus clignotaient de toutes parts.

Le capitaine Morel les attendait sur le trottoir, manteau sombre, regard grave. Armand se gara un peu à l’écart, coupa le moteur.Il se tourna vers Mélanie.

— Tu restes ici, tu m’entends ? Quoi qu’il se passe, tu ne bouges pas.

— D’accord. Fais attention à toi.

Il sortit de la voiture, referma la portière avec douceur.À travers la vitre embuée, Mélanie suivit sa silhouette s’éloignant vers la lumière bleue des véhicules officiels.Elle sentit alors un frisson lui parcourir la nuque. Quelque chose, dans cette nuit glacée, lui soufflait que l’histoire n’était pas encore finie.

Soudain une voiture noire s’arrête à hauteur de Mélanie, en sort Rosemonde Masson, une ancienne amie d’école, c’est la femme de Renaud. Elle est avec ses deux derniers enfants. Mélanie ne cherche pas à lui faire signe, elle se fait toute petite et attend qu’Armand revienne.

A suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets ( 19)

Le gamin qui les avait averti était du quartier, mais ils ignoraient tout de lui. Les pompiers devaient déjà être sur les lieux.

Le capitaine Morel gara sa voiture à l’angle de la rue des Marronniers.Les gyrophares rouges et bleus des véhicules de pompiers coloraient la façade d’un immeuble ancien.Deux fourgons stationnaient déjà devant l’entrée. Des voisins, silencieux, observaient depuis les trottoirs.Morel sortit précipitamment, montra sa plaque à un pompier qui dirigeait la circulation.

— Capitaine Morel, commissariat central de Grenoble. Qu’est-ce qu’on a ?

Le pompier hésita, le regard grave.

— Un homme, la quarantaine. Les voisins ont entendu un bruit sourd, puis plus rien.

— Il est vivant ?

— Je ne crois pas.

Le capitaine Morel se précipita à l’intérieur.L’escalier sentait le métal et la poussière brûlée.À l’étage, la porte de l’appartement était entrouverte, fracturée. Un pompier en combinaison s’effaça pour le laisser entrer.

— Là, Monsieur Renaud Masson gisait dans le salon, à moitié allongé contre le canapé. Le téléphone portable reposait sur le sol, l’écran encore allumé sur un numéro non terminé.Morel s’accroupit près du corps. Le médecin des pompiers secoua la tête.

— Pas de pouls depuis plus de dix minutes.

— Cause probable ?

— Chute violente. Mais… il y a un hématome sur la tempe. Pas de trace de lutte apparente.Morel observa la pièce. Rien ne semblait déplacé, sauf une lampe renversée et quelques feuilles éparpillées sur la table basse. Sur l’une d’elles, un mot griffonné :

Je n’aurais jamais dû signer. Pardonne-moi.

Morel se redressa lentement.

— Personne n’a vu quelqu’un entrer ou sortir ?

— Non, capitaine. Les voisins disent avoir entendu un claquement de porte, c’est tout.

Morel fit le tour de la pièce. Une fenêtre entrouverte, un rideau qui bougeait doucement sous le vent du soir.Il se pencha sur le téléphone au sol. L’historique affichait :Dernier appel : Professeur Armand – 19h42.

Appel sortant interrompu : Étienne Permet – 19h56.

Il sentit sa mâchoire se contracter.

— Fermez la scène, dit-il d’une voix basse.

— Vous suspectez quelque chose ? demanda un pompier.

— Ce jeune qui a téléphoné à bien dit c’est une agression et il a ajouté c’est mon père, puis plus rien. J’espère qu’il est vivant. Et sa femme et ses autres enfants où sont-ils donc ?

— Vous avez raison Capitaine, il ne doit pas être loin.

— Mes hommes ont fait le tour de la maison, ils n’ont rien trouvé, la mère et les enfants ne sont pas là.

— Il n’est que dix-neuf heures trente, les grandes surfaces ne ferment qu’à vingt heures. Ils ne devraient pas tarder.

Morel regarda à nouveau le corps de Masson.

— Disons qu’il y a des gens à qui la vérité coûte plus cher que le mensonge.Il sortit son téléphone, composa un numéro.

— Allô, Professeur Armand ?

— Oui, capitaine.

— Je suis chez le docteur Masson. Il faut qu’on parle. Tout de suite, j’espère que c’est possible.

— Que s’est-il passé ?

— Venez si vous pouvez… mais préparez-vous. Ce n’est plus une affaire médicale. C’est devenu une affaire criminelle.

A suivre…