Quelques parts là-haut vers les sommets (18)

La sonnerie du lycée s’est déjà éteinte quand Théo remonte la rue. Il traîne son sac, les épaules encore pleines des rires et des conversations d’après-classe. L’immeuble de son père se profile, familier et banal. Pourtant, quand il pousse le portail et gravit les marches, quelque chose cloche :

la porte d’entrée est entrouverte. Elle n’est jamais entrouverte.

— Papa ? lance-t-il sans y croire, la voix qui ricoche contre le hall.Personne ne répond. Le silence est lourd, inhabituel. Il pousse la porte davantage. L’odeur de la maison — vieux café, lessive — est remplacée par une note métallique, indéfinissable. Il pose son sac par terre et avance à petits pas, le cœur qui commence à battre plus vite.

Dans le salon, une silhouette se détache dans la demi-obscurité : un homme penché sur le canapé, une main qui frappe ou tient quelque chose. Théo voit l’impossible en une fraction de seconde : son père, affaissé, immobile. Les meubles ont l’air renversés, une lampe brisée. L’homme se retourne, un visage qui.lui est familier, dur, sans hésitation.

La peur lui coupe la voix. Mais le froid de l’air lui chatouille le nez. Il éternue, c’est un petit bruit sec qui le trahi.

L’homme sursaute. Ses yeux croisent ceux du garçon. Pour une seconde tout bascule. Le visage de l’intrus se durcit, les lèvres se pincent. Puis il se redresse d’un bond.

— Hé ! — hurle-t-il, la voix brève et menaçante.

Théo recule d’un pas, le reflexe plus fort que la raison. Il n’a pas le temps de réfléchir : l’homme fonce vers lui. Le garçon sent l’adrénaline brûler ses mains, prend son sac et se met à courir vers l’escalier. Les pas lourds de l’agresseur résonnent derrière lui. La montée est une succession de marches avalées, un souffle court, la peur qui mord. Il débouche sur la mezzanine et cherche à taton la porte qui accède au toit qu’il avait rarement ouverte. Elle n’est pas fermée à clef, mais difficile à ouvrir. Sans réfléchir, il la pousse et grimpe, les mains qui glissent sur le métal froid. Encore quelques escaliers qui donnent sur une terrasse avec accès à la chambre de ses parents. Au sommet, le vent le claque au visage. Il imagine en bas le corps immobile de son père, le drap, la lumière vacillante des torches. L’intrus hurle quelque chose qu’il ne comprend pas et commence à monter à sa suite.Théo voit la rampe, un petit recoin derrière une grande cheminée — un trou parfait où se tasser. Il rampe, se couche à plat ventre derrière la brique rugueuse, serre les genoux contre sa poitrine. Son sac lui sert d’oreiller, son souffle est un tambour dans ses oreilles. Il n’ose plus bouger. Le froid le traverse ; son cœur tambourine.De là où il est, il voit l’homme passer, furieux, scruter le toit avec la même brutalité qu’il avait eue dans le salon. La silhouette s’arrête, scrute, puis finit par redescendre, jurant dans sa barbe.

Théo reste immobile encore longtemps après le silence, puis il ouvre son téléphone et appelle un numéro puis deux, il ne sait plus dans quel ordre c’était, mais où les pompiers et la police tout le monde est su courant. Et soudain au loin, des voix d’agents et la sirène d’un camion se mêlent à la nuit.

Il reste collé à la brique, les yeux emplis d’eau, incapable de comprendre pleinement ce qu’il a vu. Il sait seulement deux choses : il a vu, il a été vu — et il ne peut pas rentrer. Pas tant que la nuit et les hommes indéterminés ne lui auront pas permis de le faire sans être pris.Il serre son sac, contrôle sa respiration, et attend.

A suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets (17)

Armand resta quelques secondes immobile, le téléphone encore à l’oreille.Le silence de la pièce n’avait plus rien de paisible.Il inspira lentement, cherchant à reprendre le contrôle de ses pensées. Puis, d’un geste précis, il composa un autre numéro — celui que le capitaine Morel lui avait tendu quelques heures plus tôt. La ligne décrocha après deux tonalités.

— Morel.

— Capitaine, c’est le Professeur Armand.

— Je m’en doutais. Vous n’appelez pas pour rien, j’imagine. Armand s’assit, posa son coude sur le bureau.

— Je viens d’avoir Renaud Masson au téléphone. Il est dans un état d’extrême agitation.

Que vous a-t-il dit ?

— Qu’il avait appelé son cousin, Étienne Permet. Et qu’il avait été menacé.

Un léger silence au bout du fil.

— Menacé comment ?

— De manière directe. Il lui a dit qu’il “ne dormirait pas cette nuit”. Je connais Renaud : il est nerveux, mais il ne dramatise jamais à ce point. Cette fois, il avait peur. Vraiment peur.

— Vous savez où il se trouve ?

— Chez lui, d’après ce qu’il m’a dit. Mais il semblait prêt à partir. Morel soupira.

— Bien. Donnez-moi son adresse.

Armand la dicta lentement. On entendait le bruit d’un stylo sur un carnet, puis un ton plus grave :

— Merci, Professeur. Vous avez bien fait de m’appeler.

— Capitaine… vous croyez qu’il est en danger ?

— Quand un homme ment toute sa vie et qu’il décide soudain de dire la vérité, il l’est toujours.

Armand sentit un frisson lui parcourir les épaules.

— Et Mélanie ? demanda-t-il après un silence.

— Je vais envoyer une patrouille vers chez Masson. Mais vous, restez auprès de votre épouse. Ne bougez pas sans m’avertir.

— Très bien. J’avais prévu d’emmener ma femme au restaurant avec mon beau-fils.

— Allez-y, c’est une excellente idée. Vitre femme sera avec vous. Je vous rappellerai dès qu’on a du nouveau.

La ligne se coupa. Armand resta un moment immobile, fixant le vide.Puis il posa son téléphone, ferma les yeux. Pour la première fois depuis des années, il sentit que tout recommençait.Et que cette fois, il ne pourrait plus protéger tout le monde. Mais Mélanie et Antoine ne seraient pas atteints, il y veillerait personnellement.

Puis il saisit ses clefs, récupéra Mélanie et Antoine et se rendit au restaurant. Mélanie le regardait, son visage était figé. Il avait sa mine sombre des jours, où la colère l’envahissait lorsque Mélanie plongeait dans son passé.

Lorsqu’Antoine se lève il va vers les machines à sous et il essaye de gagner, Armand lui a filé dix euros en pièce de deux. Il se doute qu’Armand veut confier quelque chose à sa Maman.

Mélanie en profite pour savoir ce qu’il se passe. En deux mots elle apprend que Masson est en panique et que Le Capitaine Morel doit être en ce moment chez lui.

A suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets (16)

Il était un peu plus de dix-neuf heures quand le téléphone du professeur Armand vibra sur son bureau à Chambéry. Il était arrivé vers dix-sept heures, accompagné de Mélanie et d’Antoine.
Mélanie discutait avec Myriam, une jeune infirmière, tandis qu’Antoine interviewait le jeune interne pour savoir quelle filière il devait choisir s’il persistait dans son désir de devenir médecin.
Vers dix-neuf heures, Armand avait réservé une table au restaurant pour déguster une bonne raclette savoyarde. C’était la raison pour laquelle il était venu en voiture avec sa femme et le fils de celle-ci.

Le dernier patient venait de quitter son cabinet, et la lumière du jour s’éteignait derrière les vitres.Il jeta un œil à l’écran :

Renaud Masson. Il décrocha aussitôt.

— Renaud ?

— Armand… c’est moi. Excuse-moi de t’appeler à cette heure.

La voix de Masson était rauque, instable. On y sentait une tension qu’Armand ne lui connaissait pas.

— Ce n’est rien, répondit Armand calmement. Tu voulais me parler tout à l’heure, mais je n’étais pas disponible.

— Oui, je sais. J’ai… j’ai fait une bêtise.

— Quelle bêtise ?

— J’ai appelé Étienne.

Un silence.

— Ton cousin ?

— Oui. Je devais lui dire que j’avais parlé au commissaire. Que j’avais tout dit.

— Et ?

— Et maintenant, il sait. Il sait que j’ai parlé de lui.

Armand sentit son dos se raidir.

— Que t’a-t-il dit ?

— Qu’il allait me le faire payer. Qu’il ne me laisserait pas “détruire ce qu’il a construit”.

— Il t’a menacé ?

— Pas avec des mots qu’on peut répéter, Armand. Tu comprends ?

Une inspiration tremblée lui échappa.

— Il m’a dit que je ne devrais pas dormir cette nuit. Que certaines erreurs se payent en silence.

Armand se leva brusquement, le cœur battant.

— Où es-tu, Renaud ?

— Chez moi. Pour le moment. Mais je ne sais pas si je vais y rester.

— Écoute-moi : tu ne restes pas seul. Tu viens ici, à la clinique. Je t’attends.

— Non. Non, je ne peux pas.

— Pourquoi ?

— Parce que s’il apprend que je t’ai revu, il s’en prendra à toi. À toi, à Mélanie, à…

Il s’interrompit net.

— À Mélanie ? Pourquoi elle ?

— Parce qu’elle est le point de départ de tout, Armand. Parce qu’il ne l’a jamais vraiment laissée partir.La voix de Masson se brisa.

— Renaud, écoute-moi. Tu viens ici. Maintenant. Je te promets qu’il ne te touchera pas.

— Tu ne peux pas promettre ça, Armand. Tu ne sais pas ce qu’il est capable de faire.

— Alors dis-moi, Renaud. Dis-moi ce qu’il prépare.

Un long silence, ponctué par une respiration haletante.Puis, très bas :

— Il n’a jamais supporté que tu la lui aies reprise.

— Que veux-tu dire ? Qui lui a dit ? Toi ? Tu m’as trahi, c’était donc toi qui était à la mairie le jour où je me suis marié.

— Pardonne-moi, j’ai dû lui dire un soir de beuverie. Il n’a pas pardonné la fuite de Mélanie, il veut que tout recommence.

— Qu’est-ce que tu veux dire, Renaud ?

Mais la ligne grésilla, puis se coupa net. Armand resta planté là, le téléphone encore à l’oreille. Dehors, la nuit tombait sur la ville. Il sentit un froid glacial lui remonter le long des bras.Ce n’était plus seulement une affaire d’injustice médicale. Quelque chose — ou quelqu’un — venait de se remettre en marche.

A suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets (15)

Il sorti encore étourdi par l’interrogatoire. Il devait appeler Valgrange mais dans sa poche, son téléphone vibrait comme un rappel du monde réel. Avant de rappeler Armand il devait appeler son âme damnée.
Il hésita, puis chercha un numéro enregistré depuis des années sous le nom : Étienne Parmet

— Allô ?

La voix de son cousin était froide, coupante.

— C’est moi, Renaud. Il faut qu’on parle.

— Qu’est-ce que tu veux encore ?

— Je suis sorti du commissariat.

Un silence, puis un léger claquement de langue.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Pourquoi étais-tu au commissariat ?

— Ils m’ont convoqué… à propos de l’internement de Mélanie.

— De quoi !

— Le commissaire Morel voulait des précisions. Je n’ai pas eu le choix, Étienne. J’ai dit la vérité.

De l’autre côté de la ligne, un souffle court, puis la voix monta d’un cran.

— Quelle vérité ?! Qu’est-ce que tu as dit exactement ?

— Que j’avais signé sur ta demande. Que c’était toi qui m’avais convaincu. Que tu m’avais promis de m’aider pour la reprise de la clinique.

Un silence glacé tomba.

— Tu es fou, Renaud. Complètement fou.

— J’en ai assez de mentir, Étienne ! J’ai tout perdu à cause de toi. Ma carrière, mes patients, ma dignité. Je ne veux plus porter ça seul.

La voix du cousin se fit plus lente, plus sourde.

— Écoute-moi bien, Renaud. Tu ne sais pas dans quoi tu t’engages. Tu crois qu’ils vont te croire ? Qu’ils vont m’accuser, moi ? Tu vas tout ruiner, pour rien.

— Ce n’est pas à moi de décider. Ils ont ouvert une enquête.

— Et tu crois que je vais te laisser faire ?

Un frisson remonta la nuque de Masson.

— Étienne, ne fais pas ça…

— Non, toi, ne fais pas ça. Tu fermes ta bouche, tu disparais quelques jours, tu laisses les choses se tasser.

— C’est trop tard.

— Alors je te jure que tu le regretteras. Tu ne sais pas ce dont je suis capable.

Le ton n’était plus une menace : c’était une promesse.

Renaud resta muet quelques secondes, la main crispée sur le téléphone.— Tu n’as plus aucun pouvoir sur moi, Étienne. Plus maintenant.

— Tu te trompes, répondit la voix glaciale. Tant que tu respires, j’en ai encore.

Puis la ligne se coupa. Le silence retomba brutalement.Renaud resta là, immobile, le téléphone collé à l’oreille, le regard vide. Il savait qu’il venait de franchir un point de non-retour.

A suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets (14)

Le docteur Masson sortit du commissariat, l’air blême.Il ne savait plus très bien ce qu’il venait de dire.Il avait parlé, beaucoup trop sans doute.

Le vent froid de Grenoble lui fouettait le visage, mais il ne le sentait pas.Sur le trottoir, il sortit son téléphone, hésita, puis composa un numéro qu’il connaissait encore par cœur.

Celui du Docteur, maintenant Professeur Valgrange.

La tonalité retentit, deux fois, trois fois.Pas de réponse. Quelques secondes plus tard il reçu un message mi-figue mi-raisin, cela ne le fit pas sourire. Sauf que lui, il travaillait.

Il raccrocha, puis laissa un message, la voix tremblante :

— Armand… c’est Renaud. Rappelle-moi, s’il te plaît. C’est… important. Très important.

Il rangea le téléphone, resta un moment immobile. Autour de lui, les voitures passaient, indifférentes.Puis il s’éloigna lentement, comme s’il savait qu’il n’aurait peut-être pas le courage de répéter une seconde fois ce qu’il venait de dire à l’OPJ Morel.

La veille il avait reçu un appel, il lui avait dit vous n’avez pas besoin d’aller à la gendarmerie, c’est nous qui reprenons l’enquête. Je vous donne rendez-vous à 10 h. Au moment où il se garait, il recevait un deuxième appel, venez un peu plus tard vers 10 h 30. Maintenant il avait compris c’était parce que Valgrange lui avait voler la politesse.

Dans la clinique Aux Gentianes, le professeur Valgrange terminait sa consultation avec une jeune patiente anxieuse. Il prit quelques notes, la rassura, puis la raccompagna jusqu’à la porte.

En revenant vers son bureau, il remarqua la lumière clignotante de son téléphone. Un message vocal.Il appuya sur lecture.

« Armand… c’est Renaud. Rappelle-moi, s’il te plaît. C’est… important. Très important. »

Armand fronça les sourcils.Il jeta un coup d’œil à l’horloge : 10 h 45.

Le message datait de quinze minutes après la fin de sa propre déposition.Il hésita une seconde, puis composa le numéro de Masson.Une sonnerie. Deux. Trois.

— Allô, Renaud ? C’est Armand. Tu voulais me parler ?

Au bout du fil, un silence.Puis la voix de Masson, basse, épuisée :

— Oui. Merci de rappeler. J’avais besoin de te dire… que tout est en train de ressortir. Tout.

Armand se tut. Il sentit la gravité dans le ton de son ancien collègue.

— Renaud, où es-tu ?

— Chez moi. Enfin… pour le moment.

— Tu veux que je passe ?

— Non. Pas encore. Il faut d’abord que je t’explique. Que tu comprennes ce que j’ai fait.La voix se brisa légèrement.

— Renaud, écoute-moi. Calme-toi. Je t’écoute.

— Pas maintenant, Armand. Ce n’est pas un appel de médecin à médecin. C’est… quelque chose d’autre.

Et la ligne se coupa. Armand resta un instant figé, le téléphone encore à l’oreille.Le message de Morel lui revint en mémoire :

« Appelez-moi si vous pensez avoir oublié quelque chose… ou autre chose. »Il comprit alors que ce « quelque chose » n’avait peut-être rien à voir avec les faits médicaux.C’était autre chose, de plus grave.Et Masson venait, sans le savoir, d’ouvrir la porte.

A suivre…