Quelques parts là-haut vers les sommets (13)

Interrogatoire du Docteur Renaud Masson à Grenoble

La même salle, une heure plus tard.

Le docteur Renaud Masson s’assit face au capitaine Morel. Il avait le teint livide, la chemise froissée. Devant lui, le dossier « Permet, Mélanie » était ouvert. Morel enclencha le dictaphone.

— Nous sommes le vingt-trois octobre, dix heures précises. Interrogatoire du docteur Renaud Masson, psychiatre à la clinique Aux Gentianes.

Il marqua une pause.

— Docteur, vous êtes entendu aujourd’hui pour des faits susceptibles de constituer une fausse déclaration médicale en vue d’une hospitalisation d’office. Confirmez-vous être l’auteur du certificat ayant conduit à l’internement de Madame Mélanie Permet ?

Un bref silence puis d’une toute petite voix, le regard baissé le Docteur Masson ose parler :

— Oui, répondit Masson d’une voix à peine audible. C’est ma signature.

— Pouvez-vous expliquer les circonstances de cette signature ?

Masson se passa une main sur le visage.

— J’ai rédigé ce certificat à la demande de mon cousin, Étienne Permet. Il m’a dit que sa femme était instable, qu’elle mettait leur fils en danger. J’ai accepté de l’aider… sans la voir.

Morel haussa un sourcil.

— Sans l’avoir examinée ?

— Non.

— Pourquoi ?

Masson resta un instant silencieux, puis lâcha :

— Parce qu’il m’avait promis quelque chose.

— Quoi donc ?

— De l’argent. Enfin… pas un pot-de-vin direct, mais un prêt conséquent. Il m’avait dit qu’il investirait dans la clinique.

Morel feuilleta lentement le dossier.

— Vous convoitiez la direction, n’est-ce pas ?

— Oui. J’étais fatigué d’être dans l’ombre de Valgrange. Il dirigeait tout, décidait de tout. Moi, j’avais des projets. Étienne savait ce que cela représentait pour moi. Il a su… me piéger.

— Donc, en échange de cette promesse financière, vous avez signé un faux diagnostic psychiatrique ?

— Oui, admit-il dans un souffle. Je l’ai fait.

— Vous saviez pourtant que Madame Permet n’était pas malade ?

— Oui. Je le savais. C’était évident. Mais j’ai fermé les yeux.

— Pourquoi revenir dessus maintenant ?

Masson redressa la tête, la voix plus dure :

— Parce que plus rien ne tient. Mon cousin s’est rétracté, il ne m’a jamais versé un centime. Et moi, j’ai tout perdu : ma réputation, mes patients, ma conscience.

— Le Professeur Armand est venu ce matin déposer une déclaration, précisa Morel. Il n’a pas cherché à vous accuser. Au contraire, il semble vouloir vous protéger.

Masson eut un rire amer.

— Bien sûr qu’il veut me protéger. C’est ce qu’il a toujours fait. Même quand je ne le méritais pas.

— Vous lui avez parlé récemment ?

— Oui, hier. Je lui ai dit que j’étais convoqué. Il m’a regardé comme on regarde quelqu’un qui s’enfonce et qu’on ne peut plus sauver.

Morel s’appuya contre le dossier de sa chaise.

— Docteur Masson, avez-vous conscience de la gravité de vos actes ?

— Oui. Et je suis prêt à assumer. Mais je veux que vous notiez une chose : je ne l’ai pas fait par cruauté. Je l’ai fait par faiblesse. Et par orgueil.

Morel éteignit le dictaphone.

— C’est souvent la même chose, docteur.

Il laissa passer un silence, puis ajouta plus doucement :

— Le professeur Armand Valgrange a raison. Il n’est pas trop tard pour dire la vérité.

Masson hocha lentement la tête.

— Oui. Mais parfois, la vérité arrive quand tout le reste est déjà détruit.

A suivre…

Quelques parts, là -haut vers les sommets (12)

La route avait été déblayée, la voiture d’Armand filait bon train. Il s’était arrêté chez sa meilleure amie à la sortie de la station de La Plagne, Mélanie avait apporté la valise de sa mère.

Nous lui devions une fière chandelle, elle avait joué son rôle à la perfection dans le vieux chalet. J’imaginais la tête des gendarmes lorsqu’ils étaient revenu et n’avaient rien trouvés.

Notre maison baignait dans une lumière bleue de fin de jour. La neige, dehors, continuait de tomber en silence, étouffant tout bruit venu du monde. Mélanie ferma la porte derrière elle, encore sous le choc de cette rencontre que j’avais faites. Masson était aussi un cousin de son ex mari.

On ne devait se faire aucune illusion, il devait déjà être informé de la présence de son ex à La Plagne. Le pire de tout c’était qu’il m’est rencontré. Il pouvait faire le rapprochement.

Antoine dormait déjà sur le canapé, roulé dans une couverture. Armand, lui, restait debout près de la fenêtre. Il n’avait pas retiré sa veste. Le visage grave, immobile, les mains jointes dans le dos, il observait les flocons comme s’ils pouvaient lui donner une réponse.

— Tu lui as parlé ? demanda Mélanie d’une voix basse.

— Oui, répondit-il sans se retourner. Il m’a présenté sa femme. Et… il croit t’avoir vue. Un long silence, Mélanie sentit ses genoux fléchir légèrement, chercha une chaise, s’y assit lentement.

— Alors, c’est fini, murmura-t-elle. Ils vont venir. Armand ferma les yeux un instant.

— Ils ignorent que je t’ai épousée. Mais ils viendront, quand ils auront mené une enquête. Ils poseront les questions auxquelles nous ne pourrons plus mentir.

Elle releva la tête, ses yeux sombres accrochés aux siens.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Il s’approcha, posa ses mains sur ses épaules. Sa voix trembla légèrement, sans faiblesse pourtant :

— Il faut que j’y aille.

— Où ?

— Au commissariat. À Grenoble. C’est le seul moyen. Si je ne me présente pas, ils viendront ici à ma clinique, et alors… ils te retrouveront, toi et Antoine.

Mélanie le fixa, interdite.

— Tu veux te dénoncer ?

Il sourit doucement, presque avec tendresse.

— Non. Je veux raconter la vérité. Pas celle qu’ils croient, pas celle que ton mari a construite. La nôtre, un silence, puis :

— Et si je dois tomber pour t’avoir sauvée, alors ce sera juste.

Les larmes montèrent aux yeux de Mélanie, mais elle les retint. Elle savait qu’il avait raison. Qu’il n’y avait plus de fuite possible, seulement la dignité du dernier geste. Dehors, le vent se leva, fouettant les vitres.

Armand déposa son blouson de ski.

— Demain matin, dit-il simplement. Pascal Masson n’ira pas de suite dire qu’il a des doutes sur moi. Enfin s’il a compris mes phrases à demi-voilée, et pleine de sous-entendu . Cette nuit-là, aucun des deux ne dormit, alors pour calmer la peur de Mélanie il lui fit tendrement l’amour.

Quand il se lève, Mélanie s’est rendormie, épuisée, Antoine a dû se relever durant la nuit il n’est plus sur le canapé. Mais où a-t-il pu aller dormir ? On lui avait juste dit que nous avions quatre chambres. Une pour le bébé, l’autre pour mon fils aîné et la sienne, ainsi que la nôtre.

Je vais vérifier car dans moins de deux heures mon fils ainé va arriver. Il sortira de sa garde, et il se dirigera directement dans sa chambre. Antoine dort dans la chambre que je lui ai refait.

Lorsqu’il arrive à Grenoble, c’est juste l’ouverture de la gendarmerie. Il se présente comme psychiatre et rentré rapidement. Il est amené dans un bureau assez défraîchi, le bureau était silencieux, chauffé par un vieux radiateur qui ronronnait faiblement.

Un officier le reçoit rapidement. Armand s’assit face à l’officier, les mains posées sur le dossier de Mélanie. Il prit une profonde inspiration.

— Je suis le docteur Armand Valgrange, psychiatre, commença-t-il. Il y a cinq ans, j’ai pris en charge Madame Permet. Elle était internée dans une de mes cliniques psychiatriques à la demande de son mari. Mais je me suis rapidement rendu compte que son internement était injustifié, voire abusif. Elle n’avait aucune pathologie qui justifie cette mesure. Lorsque je l’ai découvert, il’y avait déjà un an qu’elle était à la Clinique des Roses. Abrutie par les médicaments. Personne ne venait la voir. En discutant avec elle puisqu’à ma demande on avait arrêté les médicaments, j’appris qu’elle avait un fils et qu’elle ne l’avait pas vu depuis un an. J’organisais avec mon bras droit le Docteur Masson une rencontre avec le fils dans un premier temps puis le père seul et finalement toute la petite famille.

Rapidement j’appris de Masson mon adjoint que son cousin devait vouloir la fortune de sa femme car cette dernière était sous sa coupe. Je demande au Juge de statuer sur le sort de Madame Permet. Le jugement rendu était en faveur de Madame Permet et de ma clinique. Mais lui n’a pas accepté le retour de sa femme à l’époque mais depuis elle a dû divorcer. Madame Permet est retourné vivre chez sa mère.

Helas son mari la harcelait tous les jours, aussi … Il laissa quelques secondes pour que ses mots pèsent.

— J’ai donc pris la décision de la faire transférer dans une clinique de repos et de convalescence, adaptée à sa récupération, loin de ce qu’elle subissait. À ce moment-là, elle a quitté la clinique sous ma responsabilité. Je n’ai jamais eu connaissance de toute autre mesure légale ni d’un avis de garde sur son fils.L’officier hocha la tête, prenant des notes.

— Et depuis ? demanda-t-il.

Armand garda le silence, fixant le dossier.

— Depuis, je n’ai eu aucune nouvelle officielle de Madame Permet, répondit-il calmement. Je n’ai agi que dans son intérêt médical et humain, et pour la protéger des abus qu’elle subissait.

Il savait que ce qu’il ne disait pas, son mariage avec Mélanie, leur vie commune à la montagne, le fait qu’Antoine soit sous leur protection devait rester secret.

Mais en affirmant simplement la vérité médicale et morale, il protégeait autant Mélanie que lui-même.

Lorsqye Mélanie se lève, elle ne voit pas Antoine, elle s’affole, puis elle voit un mot sur la table. C’est un mot d’Armand :

Mon Amour,

Il est 7 h 30 je pars à Grenoble je ne rentrerais pas tout de suite, je passerais à la clinique voir si tout se passe bien en sortant du Commissariat..Ne cherche pas Antoine il dort paisiblement dans sa chambre. Je ne t’ai’pas réveillé toi et l’amour que tu portes en toi vous dormiez si bien. J’ai préparé mon texte pour bien être en accord avec ce dont nous avons parlé . Je serais moins surpris par des questions. Je t’embrasse tendrement mon Amour.

PS : Je rentre pour midi tapante, ne prépare rien pour le repas, je l’apporterai. Si nous pensons rester, je redirais à Madame Frémont de venir entretenir le linge et faire le ménage. Quand à Sophie elle ne rechigne ta pas pour préparer nos repas.

La maison était silencieuse. Antoine dormait profondément, roulé dans sa couverture, et pourtant Mélanie n’arrivait pas à apaiser son esprit. Chaque minute semblait s’étirer, lourde et incertaine. Depuis qu’Armand était parti, un vide s’était installé dans son cœur, comme si le monde extérieur avait brusquement envahi leur refuge.

Elle repensait à la journée, au Chamois, à la neige qui tombait sur les pistes, au moment où ils avaient dû s’éloigner de Masson. Chaque geste, chaque pas de cette descente improvisée lui revenait en mémoire avec une acuité douloureuse. Son cœur battait encore plus vite rien qu’en imaginant la conversation qu’Armand avait eue.

Que se passait-il là-bas ? Que lui avait-il dit ? Était-il en danger ? Était-elle en danger, Antoine allait-il pouvoir intégrer le lycée où Armand était allé.

Elle ne savait rien, et cette ignorance la dévorait. Le silence de la montagne, le crépitement discret du feu, même le souffle régulier d’Antoine semblaient conspirer pour lui rappeler qu’elle était seule, suspendue à l’issue de ce moment décisif.Elle resta là, figée, le regard perdu vers la fenêtre où la neige continuait de tomber. Chaque flocon qui descendait semblait ralentir le temps, comme pour lui rappeler qu’elle n’avait aucun contrôle, et que la vérité sur Armand, sur leur vie, sur le futur d’Antoine, resterait hors de sa portée… pour l’instant.

Pendant ce temps Armand discutait avec l’OPJ et l’inspecteur charge de l’enquête. Il se sentait gêné car les deux hommes lui parlaient simplement de leurs doutes, d’une enquête qui s’avérait difficile. D’un passé mystérieux qui enveloppait la disparition du gamin. C’est Armand qui petit à petit les orientait vers une fugue.

Le commissariat de Grenoble s’éveillait lentement au train-train quotidien. Les néons diffusaient une lumière blafarde sur les murs gris, et le cliquetis des claviers rythmait le calme administratif du lieu.

Armand venait de signer sa déposition. Le capitaine Morel, l’officier chargé de l’enquête, referma le dossier avec soin, puis leva les yeux vers lui.

— C’est une affaire délicate, docteur, dit-il d’une voix égale. On va transmettre votre déclaration au parquet. Votre témoignage confirme ce que certains soupçonnaient déjà : que cette femme n’avait rien à faire dans un service psychiatrique.

Armand acquiesça, les mains croisées sur la table.

— C’est tout ce que je voulais rappeler, capitaine. La vérité, pas les rumeurs. Morel hocha la tête.

— Vous avez bien fait.Ils se levèrent ensemble. Armand enfila son manteau, salua l’officier avec la réserve polie d’un homme habitué à mesurer ses mots. Mais alors qu’il franchissait le seuil du bureau, Morel le rejoignit dans le couloir.

— Docteur, attendez une seconde.Armand se retourna. Le policier hésita, puis lui tendit sa carte personnelle.

— Je ne sais pas si c’est l’instinct ou l’habitude, dit-il doucement, mais j’ai la sensation que vous ne m’avez pas tout dit. Armand le regarda sans répondre. Le silence entre eux fut bref, mais lourd.

— Ce n’est pas un reproche, poursuivit Morel. Parfois, il y a des vérités qu’on garde pour de bonnes raisons.Il esquissa un sourire.— Si jamais vous avez besoin de parler… pas en tant que témoin, mais en tant qu’homme… appelez-moi.

Armand prit la carte. Morel ajouta, presque comme une confidence :

— J’ai bien connu votre père. Il venait donner des cours à l’école de police, il nous parlait de psychologie et d’empathie dans l’enquête. Un homme brillant.Il sourit encore.

— On m’a dit qu’il vivait à Nice, à la retraite. Vous lui ressemblez. Armand sentit un frémissement discret dans sa poitrine.

— Oui… il est à Nice, toujours aussi curieux de tout.

— Eh bien, conclut Morel en lui tendant la main, il serait fier de vous, docteur. Bonne soirée. Armand quitta le commissariat, la carte serrée dans sa main gantée.

Dehors, le froid s’était intrnsifié, la neige ne tombait plus. Il était dix heures trente, il avait largement le temps de se rendre dans sa clinique. Désormais il s’y consacrait à mi-temps, mais souvent il faisait du 100 pour 100. Les enfants et les ados méritaient qu’il soit autant présent que vers les adultes.

Il inspira profondément, la tête pleine du visage de Mélanie, du rire d’Antoine, et de cette phrase qui résonnait encore :“Je pense que vous ne m’avez pas tout dit.”Ce Capitaine Morel devait être doué, il allait en discuter avec Mélanie et il prendrait sa décision. Au moment où il tourne à l’angle de la rue, afin de récupérer sa voiture, il se heurte de pleins fouet à un individu qui s’excuse vaguement. Mais Armand a eu le temps de voir qui il était : Renaud Masson se rendait à son rendez-vous. Il était pressé ou agacé.

Quelques minutes plus tard alors qu’Armand entrait dans sa clinique son téléphone vibra, il jeta un coup d’oeil à l’arrivant : c’était Masson.

Il envoya son message  » ne pas déranger  » ou il était noté sa phrase humoristique :

« En séance avec mes petits rescapés du monde. Je redeviens joignable bientôt. »

A suivre…

Quelques parts là haut vers les sommets (11)

La descente se fit presque machinalement. Armand laissa filer les skis sur la neige dure, sans vraiment voir la piste devant lui. Le vent giflait son visage, mais ce n’était pas le froid qui le faisait frissonner. Les mots de Masson tournaient dans sa tête, s’entrechoquaient comme des cailloux dans un torrent. Convoqué à la gendarmerie… avis de recherche… disparition suspecte… aide extérieure ou intérieure…

Il savait que cet homme parlerait, forcément. Que le moindre doute, le plus petit sous-entendu pourrait déclencher une enquête plus large. Et s’ils remontaient jusqu’à lui ? Jusqu’à Mélanie ?Il sentit la peur se glisser en lui, froide et méthodique, la même peur que celle qu’il avait vue dans les yeux de ses patients avant qu’on ne les enferme.

Tout ce qu’il avait construit — leur refuge, leur secret, leur fragile bonheur — reposait sur un mensonge dont il devenait soudain conscient du poids. Devait-il prévenir la police, se présenter à Grenoble, expliquer, dire qu’il l’avait simplement aidée à s’en sortir, qu’elle n’était pas folle, qu’il avait voulu réparer une injustice ?Ou devait-il se taire, protéger Mélanie, quitte à devenir complice, menteur, criminel aux yeux de la loi ? La neige filait sous lui, les arbres défilaient, et la montagne, immense et muette, ne lui offrait aucune réponse.Le monde qu’il avait sauvé tenait désormais dans le souffle d’un choix : parler… ou disparaître avec elle, à jamais.

La neige avait cessé de tomber, laissant sur les toits des chalets une poudre blanche immobile, presque irréelle. Le Chamois, perché sur la crête, vibrait du brouhaha des skieurs venus se réchauffer. Derrière la grande baie vitrée, Mélanie et Antoine étaient installés à une table près du feu, deux silhouettes discrètes dans le vacarme des rires et des verres.Antoine dessinait distraitement sur le set en papier, les joues encore rouges de la descente. Mélanie, elle, regardait sans vraiment voir les skieurs qui passaient devant la terrasse. Elle savait qu’Armand descendait la noire du Roc Noir avant de les rejoindre. D’habitude, elle aimait cette attente : la vision rassurante de sa silhouette qui apparaissait soudain dans la pente, les bâtons plantés avec précision, la démarche élégante d’un homme sûr de lui.Mais ce jour-là, une inquiétude sourde lui tenait la poitrine, sans qu’elle sache pourquoi.

La piste noire se changeait en rouge à quelques mètres du restaurant, et les skieurs y passaient en file rapide. Elle scrutait chaque combinaison, chaque casque, le cœur battant plus fort à mesure que les minutes s’écoulaient. Antoine releva la tête, souriant :— Il va venir, maman. Tu verras, il arrive toujours un peu en retard, mais il arrive.Elle hocha la tête, caressant machinalement la main de son fils. La salle bourdonnait, la chaleur du feu la rendait presque fiévreuse. Et soudain, parmi la foule mouvante de la piste, elle aperçut Armand.Il descendait bien, mais plus lentement qu’à l’ordinaire. Sa trajectoire manquait de fluidité, comme s’il portait un poids invisible. À mesure qu’il approchait du restaurant, Mélanie sentit que quelque chose avait changé.Il s’arrêta juste devant la terrasse, leva les yeux vers la baie vitrée. Leurs regards se croisèrent.Un instant, elle lut dans les siens une ombre qu’elle ne connaissait pas encore — un doute, une peur, peut-être un secret qui venait de renaître.

Armand ôta ses gants, fit signe qu’il la rejoignait. Et tandis qu’il franchissait la porte du Chamois, Mélanie sentit au fond d’elle que, sans comprendre comment, la montagne venait de ramener avec lui un morceau du passé qu’ils avaient tout fait pour enfouir.

Armand entra dans le restaurant d’altitude encore couvert de neige, le souffle court. Le brouhaha du restaurant l’enveloppa aussitôt, mêlé d’odeurs de vin chaud et de soupe fumante.

Mélanie leva les yeux vers lui. En un seul regard, elle comprit : quelque chose s’était passé. Il sourit pourtant, ce sourire doux et calme qu’elle connaissait bien, mais ses yeux restaient ailleurs.

— Tout va bien ? demanda-t-elle à voix basse, alors qu’il s’asseyait en face d’eux.

— Oui, oui, répondit-il, trop vite. Juste un peu de monde sur la piste.

Il prit un air détendu, essuya la buée de ses lunettes de soleil. Antoine, inconscient du trouble, lui raconta sa chute dans la neige, ses exploits d’ados.

Mélanie hochait la tête, mais son regard glissait sans cesse vers la porte d’entrée. Quelque chose dans la posture d’Armand, dans la tension de sa mâchoire, la prévenait d’un danger invisible.

Et le danger entra.La porte s’ouvrit brusquement, laissant un souffle glacé balayer la salle. Renaud Masson retira ses gants, se secoua la neige des épaules et balaya la pièce du regard. Armand sentit son estomac se contracter. Le hasard venait de se transformer en menace.

— Antoine, murmura-t-il en gardant les yeux baissés, va chercher ton casque. Nous allons redescendre par la bleue, d’accord ?

Le garçon acquiesça, heureux de l’idée d’une nouvelle descente. Mélanie, elle, ne posa aucune question. Son visage avait pâli, mais sa voix resta calme :

— Je règle, et je te rejoins dehors.

Quelques secondes plus tard, elle se leva, l’air de rien. Antoine trottinait déjà vers la sortie, ses skis claquant contre le plancher. Mélanie prit une grande inspiration, se redressa, et traversa la salle. Elle passa à moins de deux mètres d’eux. Renaud parlait à une femme élégante — sa compagne, sans doute. Il riait, tourné vers le bar, mais ses yeux, par réflexe, parcouraient la pièce.

Armand sentit chaque pas de Mélanie, le froissement de son manteau, le souffle qu’elle retenait.Elle sortit. La porte se referma doucement. Armand compta mentalement. Cinq minutes. Dix. Quinze.

Alors seulement, il se leva.Renaud le vit et leva la main, surpris et ravi.

— Armand ! Quelle coïncidence , on ne se voit pas de cinq ans, et là deux fois dans la même journée ! Venez donc. Je vous présente ma femme. Armand força un sourire, serra la main de la jeune femme.

— Enchanté.

Renaud poursuivit, baissant un peu la voix :

— Je crois… je crois que j’ai aperçu tout à l’heure, dehors, une femme qui ressemblait à Madame Permet. Vous savez, cette affaire dont on parle encore…

Armand fit mine de se retourner, cherchant des yeux la silhouette évoquée.

— Vraiment ? demanda-t-il, la voix posée. Où ça ?

— Là, sur la terrasse. Mais… non, sans doute une ressemblance.

Armand garda le regard fixé vers la vitre, jouant son rôle jusqu’au bout. Il resta un instant immobile, comme s’il scrutait la piste. Puis il haussa les épaules, feignant la légèreté :

— À La Plagne, tout le monde se ressemble un peu sous un bonnet et une écharpe. Et puis vous la voyez d’exposer à quelques kilomètres de son mari. Non je ne le pense pas.

Il prit congé d’eux quelques instants plus tard, un sourire courtois aux lèvres.Dehors, la neige recommençait à tomber. Cent mètres plus bas, Mélanie et Antoine glissaient déjà sur la piste bleue, leurs silhouettes avalées par le voile blanc.

Armand remit ses gants. Le mensonge venait de s’épaissir — et il savait, au fond, qu’il ne pourrait pas continuer à le tenir éternellement.

A suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets ! (10)

Lorsqu’Armand rentra chez lui, après deux jours passés à la clinique de l’Edelweiss de Chambéry, il était près de vingt heures.

Dans sa main, il tenait le journal du matin.Il avait soigneusement entouré un article, un article qui fit blêmir Mélanie en le découvrant.

DISPARITION INQUIÉTANTE À AIME

Ce vendredi soir, le jeune Antoine Permet, âgé de quinze ans, a disparu. L’adolescent suit un bac professionnel en alternance dans une boulangerie d’Aime, où il travaille chez son oncle, Joseph Permet.

Il a été aperçu pour la dernière fois aux abords de la route menant à Grenoble. Selon la police et la gendarmerie, il pourrait s’agir d’une fugue ou d’un rendez-vous avec un automobiliste qui l’aurait pris en charge.

Au moment de sa disparition, Antoine portait un anorak bleu sombre à parements blancs, un pantalon noir, et des bottes en fourrure dont la couleur n’a pas été précisée.

Le bus l’avait déposé à l’intersection des routes menant à Aime-village et à Aime-la-Plagne. Le jeune garçon devait rejoindre le vieux village, où vit son père, boucher de métier.

Toute personne l’ayant aperçu entre 17 h et 20 h est priée de contacter la police ou la gendarmerie.

Mélanie relut l’article sans parvenir à reprendre son souffle. Chaque mot résonnait comme un reproche : Elle posa lentement le journal sur la table, les doigts tremblants.

— Ils ont mis son nom, souffla-t-elle, la voix étranglée.Armand, appuyé contre le buffet, observait la flamme vacillante de la lampe.

— C’était inévitable, répondit-il, cela fait déjà cinq jours, c’est même étonnant que l’article passe si tard, comme si son père n’avait signalé son absence que récemment.

Elle leva vers lui un regard interrogatif .

— Tu crois qu’ils savent quelque chose — Non, pas encore. Mais ça viendra et plus vite que nous le pensons. Il ne faut pas oublier de prévenir notre avocat.

Mélanie détourna les yeux, fixant le vide. Une tension sourde s’était installée dans la pièce, non pas entre eux, mais autour d’eux, comme un étau qui se resserrait.

— On ne va pas attendre la fin des vacances, dit-elle brusquement. On rentre à Chambéry dès la fin de la semaine.

Armand hocha la tête sans discuter.

— Oui. Ce sera mieux. Là-bas, on se fera plus discrets.

— De toutes façons il ne le verront dans aucune gare ni par la route ni par chemin de fer.

— Nous ne dirons rien à Antoine, il est heureux, demain tu te souviens que nous allons skier. Ce sera un bon test pour voir si on le reconnaît.

— Dis-moi Mélanie tu aimes jouer avec le feu. À ce moment Mélanie pris un fou rire, c’était ses nerfs qui lâchaient, je ne voulais pas la voir retomber dans les moments sombres de sa vie. Mais il était normal qu’elle soit au courant.

C’est à ce moment qu’Antoine descend de sa chambre, à la tête qu’il fait je vois qu’il y a quelque chose qui cloche.

— Que ce passe-t-il mon grand ?

— Beau-Papa je suis recherché, vous m’aviez promis que c’était légal.

— Ça l’est plus ou moins, disons pas légal mais pas illégal. Ta mère n’a jamais été déchue de ses droits, ton père a tout manigancé. Éloignement, internement, tentative d’assassinat. Il fallait qu’elle disparaisse un certain temps pour lui laisser croire qu’il était arrivé à ses fins.

— Je n’aurais jamais voulu vivre avec lui si je l’avais su. Mais on va partir plus tôt que prévu ?

—Nous allons skier vendredi et nous allons aviser. Et maintenant file au lit demain c’est journée ski.

Mélanie regarde du balcon de leur chalet le soleil se levé. C’est une belle journée en perspective. Avec Armand ils ont décidés qu’ils prendraient la route dès les pistes fermées. Ils rouleraient de nuit. Ils avaient rempli la voiture , ils ne leur resteraient qu’à mettre les skis.

En attendant, Armand installait les skis sur le toit de la voiture. Celle qu’ils avaient loué pour récupérer Antoine, Armand l’avait fait déposer par son fils né d’un premier mariage, il était monté avec la voiture de son père de Grenoble et il l’avait laissé dans le garage du chalet. Deux jours plus tard il était reparti rendre la voiture de location. La voiture avait été louée au nom de sa femme. Terraz était un nom passe partout dans les deux Savoie. Eux avaient un chalet et leur voiture était en panne. Ils étaient insoupçonnables.

Mélanie n’avait rien de la femme qu’on imaginait après dix années d’ombre et de silence. Sa silhouette restait droite, presque élégante, comme si les murs de l’hôpital n’avaient pas réussi à plier cette colonne de volonté.

Son visage portait les traces d’une fatigue ancienne : les traits un peu creusés, une pâleur qui refusait de disparaître, mais ses yeux — larges, clairs, intenses — semblaient avoir gardé toute la précision d’un scalpel. On disait autrefois qu’elle pouvait décider de la vie d’un homme en montagne d’un seul regard, et ce pouvoir n’avait pas disparu.

Celle qui avait été chirurgienne des urgences, habituée au froid, au sang, à la vitesse de la mort qui approche, n’avait pas perdu son sang-froid. Mais derrière cette maîtrise affleurait une tension plus intime : une inquiétude qui la rendait nerveuse, presque fiévreuse.

Elle souriait peu, parlait juste assez, comme si chaque mot risquait de la trahir. Pourtant, quand son fils apparaissait dans la pièce, une autre femme naissait en elle : une chaleur subite, une tendresse inaltérable, presque sauvage, celle d’une mère qui avait traversé l’enfer et qui désormais n’avait plus qu’une mission — protéger l’enfant qu’on lui avait volé. Elle vivait désormais auprès d’Armand qui l’aimait.

Armand Valgrange avait l’élégance tranquille des hommes qui n’ont plus rien à prouver. À cinquante ans, son visage gardait une beauté solide, adoucie par la douceur de son regard et le pli presque rieur de sa bouche.

Ses cheveux, déjà striés de gris, ne faisaient que renforcer cette impression de maturité rassurante. Il n’avait pas l’assurance tapageuse des séducteurs tardifs, mais la présence discrète de ceux qui savent écouter et comprendre.

Il était psychiatre, et cela se sentait dans chacun de ses gestes : une patience naturelle, une attention entière posée sur ceux qui lui parlaient. Beaucoup le trouvaient charmant, d’autres impressionnant ; elle, Mélanie avait trouvé en lui un port, un refuge.

Son amour pour sa jeune épouse avait quelque chose de profond, presque fervent. Il l’aimait avec l’intensité d’un homme qui sait la fragilité du bonheur, et cette passion mêlée de bonté faisait de lui non pas un maître, mais un allié. Dans ses bras, elle n’était plus une ancienne patiente, ni une fugitive aux yeux du monde, mais simplement une femme aimée.

On ne pouvait les voir ensemble sans ressentir un étrange mélange de tendresse et de tension contenue. Armand Valgrange, calme et mesuré, semblait entourer sa jeune épouse d’un halo de sécurité, comme s’il la protégeait non seulement du monde extérieur mais de tout ce qui aurait pu réveiller les blessures enfouies de son passé.

Elle, à ses côtés, portait encore la fragilité de ses années d’enfermement, mais la chaleur de son regard sur lui trahissait une force nouvelle, forgée dans l’adversité.

Ils n’avaient pas besoin de mots pour se comprendre : un geste, un léger contact de main, suffisait à sceller la confiance et l’amour qui les unissaient. Aux yeux des autres, ils formaient un couple harmonieux, presque idéal, mais derrière cette apparence paisible se cachait une réalité plus complexe. C’était une mère prête à tout pour son fils, un mari prêt à franchir les limites de l’éthique pour protéger ceux qu’il aimait. Ensemble, ils étaient un rempart contre le monde, un petit univers où la tendresse et le danger se mêlaient en silence.

Antoine ne sait plus s’il saura faire du ski, cela fait dix ans qu’il n’est plus remonté sur des planches.

Armand lui a dit de commencer par des choses simples et que tout reviendra petit à petit.

Le soleil frappait fort sur les pistes de La Plagne, et Antoine glissait avec l’aisance d’un ado qui redécouvre la neige. Il riait à gorge déployée à chaque petite chute, ses joues rouges d’excitation et de froid.

Mélanie le suivait, skis bien accrochés, un sourire rare et lumineux illuminant son visage marqué par des années d’ombre. À côté, Armand la suivait d’un pas tranquille, observant Antoine avec cette patience infinie qui le caractérisait, prêt à intervenir au moindre faux pas.

Pour un instant, la neige, le vent et le soleil créaient une bulle où rien d’autre n’existait. Antoine parlait de ses sensations, Mélanie répondait avec patience, chaque mot imprégné d’une tendresse qu’elle n’avait jamais pu exprimer pleinement avant. Et Armand, derrière eux, laissait la scène se dérouler, conscient que ce moment, fragile et parfait, était un rare instant de paix volé à un monde qui ne leur pardonnerait jamais leur geste.

Le repas de midi fut juste un sandwich tire du sac à dos d’Armand, et à nouveau les descentes. Antoine n’en finissait plus d’enchaîner les bleues, puis les rouges. Armand skiait sur une noire, lorsqu’il vit lors d’une de ses montées un confrère de Grenoble dans la Clinique Aux Gentianes, là précisément où était Mélanie lors de son internement abusif. Masson le regardait, il était en famille,femme et enfants. Lorsque son télésiège s’arrête il voit sur ce dernier l’attend. Ils ne se sont pas vu depuis cinq ans. Il doit vouloir le saluer. Il ne va pas l’éviter. Heureusement qu’Antoine et Mélanie l’attendent au restaurant d’altitude le Chamois sur la piste rouge.

La cabine s’arrêta dans un léger heurt, les skis raclant la glace au moment où Armand posa pied sur la neige tassée. Il redressa la tête, prêt à s’éloigner vers la piste, quand une voix derrière lui le cloua sur place.

— Valgrange ? Armand Valgrange, c’est bien vous ?

Il se retourna. Devant lui, emmitouflé dans une combinaison bleue, se tenait le docteur Renaud Masson, un confrère qu’il n’avait pas revu depuis plus de cinq ans — le psychiatre responsable du service où Mélanie avait été internée.

— Renaud… quelle surprise. Vous ici ?L’autre sourit, un peu gêné.

— Des vacances. Et vous ? Vous travaillez encore ?

— De temps à autre. Et vous, toujours à Saint-Clair ?

— Toujours. Enfin… jusqu’à ce que cette histoire revienne sur le devant de la scène.

Armand sentit une ombre glisser sur la neige entre eux.

— Quelle histoire ? demanda-t-il avec un calme étudié.

— Cette femme… Mélanie Permet. Vous vous souvenez sans doute ? L’avis de recherche a été publié de nouveau. Son ex-mari soutient qu’elle aurait enlevé leur fils. J’ai été convoqué à la gendarmerie de La Plagne ; ils veulent mon avis sur son état mental.Il fit une pause, cherchant dans le visage d’Armand un signe, une réaction.

— C’est étrange, reprit-il. Elle a disparu pendant mes vacances. Et si je ne me trompe pas, c’est vous qui m’avez remplacé à l’époque ? Et lorsque je suis revenu de mon colloque de Melbourne vous n’y étiez plus. J’ai appris du reste il y a peu de temps que vous deviez remplacer votre père dans une clinique privée sur Genève.

— Oui on vous a bien renseigné, mon père venait de faire une crise cardiaque et j’ai dû le remplacer au pied levé.

Le silence entre eux pesa comme une chape. Le vent souleva un pan de neige autour de leurs skis. Armand le fixa longuement, ses yeux d’un bleu froid sans expression. Alors revenant à sa question il.lui dit :

— Oui, murmura-t-il. J’y étais.

Renaud fronça les sourcils.

— Je me suis toujours demandé si elle avait eu de l’aide. De l’extérieur… ou de l’intérieur.

Armand sourit, lentement. Un sourire sans joie.

— L’intérieur, dites-vous ? Peut-être. Il arrive qu’un médecin voit l’enfer de trop près et décide qu’il ne peut plus laisser un être humain y mourir.Renaud le regarda, interdit.

— Vous voulez dire que…

— Je veux dire, répondit Armand d’une voix basse, qu’il y a des lieux où la folie n’est pas chez les patients, mais chez ceux qui les enferment.

Il remit ses gants, ajusta ses bâtons.

— Depuis ce jour-là, je n’ai plus jamais eu de nouvelles d’elle.

Il s’éloigna lentement vers la pente, laissant Renaud figé, pris dans le froid et l’incertitude, incapable de savoir si son confrère venait de lui faire une confession… ou de lui tendre une menace.

A suivre …

Quelque Part, là haut vers les sommets ! 2

Ce même jour, le vieux Michel, perché derrière sa fenêtre embuée, crut d’abord à un reflet.

Puis il vit, sur la route enneigée, un homme tout de noir vêtu, portant un chapeau rouge éclatant.

Il marchait d’un pas silencieux, dans la même direction que la femme avait prise huit jours plus tôt. Michel s’étonna de sa démarche rigide, presque cérémonielle, et de l’audace du rouge sur le noir, qui tranchait étrangement avec la blancheur de la neige.

Il voulut alerter quelqu’un, mais personne ne l’écouta vraiment. La plupart étaient trop absorbés par la disparition d’Antoine pour remarquer autre chose.Pourtant, dans le regard du vieux Michel, il y avait la certitude que ce n’était pas un hasard.Et dans le village, le vent semblait porter les chuchotements :

« Encore elle… » « Ou un autre… mais le rouge, c’est certain… »

Les jours suivants, le village semblait retenir son souffle. On ne parlait plus que du manteau noir et du chapeau rouge aperçus par Michel, et de la disparition d’Antoine.

Chaque habitant observait les routes enneigées derrière ses fenêtres, comme si le vent pouvait ramener cette silhouette à tout moment.Les plus anciens se souvenaient des histoires qu’on leur racontait enfants : des figures noires, surgissant sans prévenir, toujours liées à un malheur.

Et puis, un soir, Michel crut distinguer un mouvement dans la lumière vacillante des lampes à huile. L’homme avançait encore, fidèle à sa route, exactement là où la femme avait disparu huit jours plus tôt.Mais cette fois, il s’arrêta un instant, tourna la tête vers le village. Et disparut dans un nuage de vent et de neige, laissant derrière lui seulement une trace rouge, comme un écho de ses bottes ou de son chapeau, qui fondit aussitôt dans le blanc.Les habitants se murmurèrent des mots effrayés :

« C’est la même chose… la femme… l’homme… un cycle… »

Personne n’osait sortir, et chacun, dans son foyer, sentit la peur s’infiltrer dans chaque recoin, ranimant les rumeurs anciennes.La neige continuait de tomber, silencieuse, comme pour cacher des secrets que le village n’était pas prêt à affronter.

Les jours suivants, le village parut vivant d’une manière inquiétante. Les volets claquaient plus souvent, non pas sous le vent, mais comme si quelqu’un ou quelque chose les poussait. Les cheminées fumaient davantage, et l’odeur de bois brûlé se mêlait à celle de la neige fondue.

Au café, les conversations tournaient en boucle, alimentées par les souvenirs des anciens :

« Vous vous rappelez… La fois où Jeanne a disparu, il y a cinquante ans ?

« Exactement pareil… bottes rouges… manteau noir… »

Chaque récit semblait confirmer la présence d’une force cyclique, invisible mais attentive, qui revenait à intervalles réguliers pour rappeler au village ses anciennes peurs.Même les enfants, habituellement insouciants, parlaient à voix basse, se passant des indices entendus de la bouche des adultes : un bruit dans la grange, un pas dans la neige qui s’arrête devant une fenêtre, un regard que personne n’avait jamais vu.Puis on commença à trouver des objets étranges. Une écharpe noire accrochée à une branche, un gant rouge perdu dans la neige, un petit caillou rouge posé sur le seuil d’une maison. Rien de concret, rien de vraiment danmmmmmm le vent, chaque nuit, semblait répéter le même murmure : comme si la montagne elle-même racontait les histoires anciennes et nouvelles, entrelacées dans le froid et la neige, veillant à ce que personne n’oublie jamais.

La peur, qui jusqu’alors flottait dans les foyers et les ruelles, devint trop lourde pour rester ignorée. La disparition d’Antoine força enfin les autorités à agir.

Les gendarmes arrivèrent sous un ciel gris, leurs bottes crissant sur la neige épaisse. Ils allumèrent des lampes et commencèrent à fouiller les routes, les bois alentours, les granges abandonnées. Mais le village, reculé et isolé par la tempête, avait déjà ses propres histoires. Les habitants chuchotaient, parfois en accusant le vent lui-même :

« Vous savez très bien… c’est comme pour la femme… et l’homme… »

« Les bottes rouges… les manteaux noirs… ça revient toujours. »

Chaque trace de pas dans la neige semblait se perdre avant d’atteindre le village. Les objets étranges – une écharpe noire, un petit caillou rouge, un gant oublié – furent notés par les gendarmes, mais ils restaient inexplicables.

Même sous la lumière des projecteurs, les ruelles paraissaient vivantes, comme si le village lui-même refusait de dévoiler ses secrets. Et les habitants, malgré les explications rationnelles des forces de l’ordre, savaient qu’un ancien cycle avait repris, et qu’ils n’étaient peut-être pas prêts à comprendre ce qui se jouait dans le silence glacé de la montagne.

A suivre…