Quelque part là-haut vers les sommets (26)

Les jours qui suivirent, Antoine retrouva progressivement un rythme plus normal au lycée, même si chaque matin lui rappelait la lourdeur de son passé. Théo Masson, toujours présent dans sa classe, partageait avec lui une complicité silencieuse. Les deux garçons n’avaient pas besoin de mots : ils savaient ce que chacun avait traversé, et leur lien se renforçait peu à peu.

À la maison, Armand veillait à lui laisser de l’espace tout en restant attentif. Antoine commença à utiliser officiellement le nom de son beau-père, signe tangible de son choix et de sa volonté de se détacher de ce qui l’avait fait souffrir. Chaque fois qu’il signait un devoir, qu’il se présentait, ou qu’il remplissait un formulaire, ce nouveau nom était un rappel de sa liberté et de sa sécurité retrouvée.

Pour autant, la présence de son père restait une ombre distante. Antoine savait que la rencontre avait été un point final pour lui : il n’y avait plus de pardon possible, mais il devait continuer à vivre avec cette réalité. Le souvenir de cette visite, de la jambe bandée de son père, de ses explications maladroites, restait vif dans sa mémoire.

Malgré tout, Antoine sentait qu’il pouvait enfin respirer un peu. Il n’était plus défini par la peur ou par le passé. Il avait choisi son identité, et avec Armand à ses côtés, il savait qu’il pouvait affronter ce qui viendrait ensuite.

Petit à petit, un sentiment de sécurité et de contrôle sur sa propre vie s’installait. La colère n’avait pas disparu, mais elle n’était plus paralysante : elle était devenue une énergie, un moteur pour avancer. Antoine avait pris son premier vrai pas vers la reconstruction de son monde.

Le mois de mai arriva, et avec lui la naissance de la petite sœur d’Antoine. Armand était présent pour la naissance de sa fille. Antoine était chez Rosemonde Masson pendant deux jours. Cet après midi il devait rejoindre Armand à la maternité afin de faire connaissance avec sa petite sœur. Ce dernier était déjà arrivé, il attendait Antoine dans le hall d’entrée. Il avait acheté un bouquet de roses saumon et pour sa petite sœur un doudou en forme d’étoiles.

Antoine impatient, venait de franchir les portes pour voir Clara pour la première fois.Dans ses mains, il tenait le livret de famille fraîchement mis à jour. Ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’il vit son nom inscrit en premier, juste au-dessus de celui de Clara. Il sentit une chaleur étrange l’envahir : pour la première fois, il voyait clairement sa place dans cette nouvelle famille, et la filiation officielle avec sa sœur.

— A nous quatre nous sommes les branches de la famille, comme le doudou de ta soeur, cette étoile qui brille, murmura Armand en posant une main sur son épaule.

Antoine hocha la tête, les yeux brillants. Clara était sa petite sœur à part entière, et ce simple morceau de papier le rendait tangible. Il sentit que tout ce qu’il avait traversé, toute la colère et la douleur accumulées, avait enfin trouvé une forme de fin.

Puis Armand lui tendit un autre document, scellé par le juge des enfants.

— C’est officiel, Antoine. Ton géniteur a accepté ta demande de changer de nom, et le juge a statué pour que mon adoption pleine soit accordée.

Le garçon inspira profondément, le regard fixé sur les papiers. Un mélange de soulagement, de fierté et de légèreté s’empara de lui. Il n’était plus lié à celui qui avait détruit sa famille. Il avait choisi son identité, son nom, et maintenant il était légalement protégé dans sa nouvelle famille, aux côtés d’Armand et de Clara.

Un sourire s’esquissa sur son visage, timide d’abord, puis plus sûr. Il caressa doucement la main de sa petite sœur, comme pour sceller cette nouvelle vie.

— Bienvenue dans notre famille, Clara, murmura-t-il, et pour moi aussi, ajouta-t-il intérieurement.

Pour la première fois depuis longtemps, Antoine sentit qu’il pouvait vraiment respirer et qu’il avait enfin trouvé sa place.

À suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets (25)

Antoine franchit les portes du centre de rééducation, Armand à ses côtés, l’agent derrière eux. Son cœur battait à tout rompre. Il pensait à sa mère, à tout ce qu’il avait vécu, et même à Théo, le fils de Renaud Masson, dans sa classe.

Dans la salle, son père était assis, la jambe encore bandée, posée sur un coussin. Il leva les yeux en voyant son fils entrer, surpris et hésitant.

— Antoine… murmura-t-il.

Le garçon s’arrêta à quelques mètres, serrant les poings. Il y avait tant d’années de colère et de peur qui se bousculaient en lui.

— Je… je sais que je ne peux pas effacer ce que j’ai fait… commença le père d’une voix faible.

— Tu peux essayer de m’expliquer, mais tu n’as pas le droit de me demander de pardonner, interrompit Antoine, la voix tremblante mais ferme.

Le père soupira, la gorge serrée.

— Pendant toutes ces années, j’ai… j’ai fait des choses que je ne devrais jamais avoir faites. Je pensais que… je pensais savoir ce qui était bien. Je voulais te protéger à ma manière, même si… je me suis trompé.

Antoine le fixa, incapable de détourner le regard. La colère et la tristesse se mélangeaient dans sa poitrine.

— Tu as enfermé maman pendant quatre ans. Tu l’as fait passer pour folle. Et tu crois que ça peut s’expliquer !

— Je… je voulais… je pensais que je… balbutia le père.

Antoine secoua la tête.

— Non. Tu n’as rien voulu. Tu ne voulais pas que je sois médecin comme Maman, tu m’as mis en apprentissage. Comme si j’étais un pion sur un échiquier. Tu as cassé mon rêve. Tu as détruit nos vies.

Le silence s’installa quelques secondes, lourd et chargé. L’agent restait à distance, vigilant, tandis qu’Armand soutenait Antoine du regard, silencieux mais présent.

Le père se pencha un peu en avant, suppliant presque :

— Antoine… je veux que tu saches que je suis désolé. Vraiment. Je n’attends pas que tu me pardonnes… juste que tu comprennes.

Antoine inspira profondément, le visage fermé. Puis, lentement, il recula de quelques pas. Ses yeux brillaient d’une détermination glaciale.

— Tu n’es plus mon père. Je ne veux plus porter ton nom. Je veux m’appeler comme mon beau-père. Sans attendre la moindre réaction, il se retourna et s’élança dans le couloir. Antoine couru à une vitesse phénoménale, puis ses jambes deviennent tremblantes et son souffle court. À sa gauche une pièce est entrouverte, il s’y engouffre. Une fois à l’abri dans cette petite salle, il s’effondra sur une chaise, le visage enfoui dans ses mains. Armand s’approcha doucement, s’agenouilla à côté de lui et posa une main réconfortante sur son épaule.

— C’est fini, Antoine, dit-il doucement. Tu n’es pas seul. Les larmes commencèrent à couler, d’abord silencieuses, puis de plus en plus librement. Toute la colère, la peur et la douleur accumulées depuis des années se déversèrent enfin. Antoine sanglotait, secoué par un mélange de soulagement et de tristesse, mais aussi par un sentiment de libération : il venait de tourner une page qu’il croyait impossible à franchir.

— Tu as été très fort, pour le reste c’est ton choix murmura-t-il en posant une main ferme mais douce sur son épaule.

Armand resta à ses côtés, silencieux, offrant simplement sa présence et son soutien. Aucun mot n’était nécessaire. Antoine sentait que, pour la première fois depuis longtemps, il pouvait enfin être lui-même, se laisser aller, et commencer à se reconstruire.Après un long moment, il releva lentement la tête, les yeux rougis mais plus calmes. Il inspira profondément, sentant qu’une partie de son fardeau venait de s’alléger.

— Merci, murmura-t-il enfin.

— Je suis là, répondit Armand simplement, un léger sourire rassurant aux lèvres. Antoine hocha la tête. Même si le chemin serait encore long, il savait qu’il avait fait le premier pas vers sa liberté et sa propre identité.

A suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets (24)

Le jour s’était levé lentement sur Chambéry.La neige avait fondu pendant la nuit, laissant les trottoirs luisants, les arbres dégoulinants de gouttes claires.

Dans l’appartement, une odeur de café chaud flottait, familière, presque rassurante.Mélanie s’était levée tôt, sans bruit.Elle avait allumé la radio, puis la télévision, par réflexe, plus que par envie.Les images de la montagne s’affichèrent aussitôt : le ballet d’un hélicoptère, un brancard suspendu dans les airs, puis des gendarmes avançant dans la neige. La voix du journaliste était calme, presque neutre :

« Etienne Permet, recherché depuis deux jours dans le cadre de l’enquête sur le meurtre du docteur Renaud Masson, a été retrouvé vivant dans une crevasse au-dessus de Peisey-Nancroix. Blessé à la jambe, il a été évacué par hélicoptère vers l’hôpital de Bourg-Saint-Maurice. Son pronostic vital n’est pas engagé.Selon nos informations, il aurait reconnu les faits pendant son transfert. »

Mélanie écouta sans bouger.Ses doigts se crispèrent légèrement sur la tasse qu’elle tenait, mais aucun mot ne franchit ses lèvres.Puis elle éteignit le poste.Le silence revint, immense, presque apaisant.

Armand entra dans la cuisine, encore en peignoir, les cheveux en désordre. Ce n’était pas dans ses habitudes. Tu as entendu demanda-t-il doucement ?

Elle hocha la tête.

— Oui, à l’instant, elle chercha ses mots, puis dit simplement :

— Je ne ressens rien. Ni colère, ni soulagement. Juste… du vide.

— C’est normal, répondit Armand. Quand on a trop eu peur, il faut du temps pour que le corps se souvienne qu’il peut respirer. Elle esquissa un sourire discret, presque un frémissement.

Antoine arriva à son tour, les yeux encore lourds de sommeil.

— Est-ce qu’il est arrêté ? demanda-t-il.

— Oui, répondit Armand. Et il ne reviendra plus.

Antoine pris la main de son beau-père , se rapprocha, posa sa tête contre l’épaule de sa mère.Elle glissa une main dans ses cheveux, sans parler. Armand le pris dans ses bras à son tour. Puis les deux entourèrent Mélanie.

Dehors, un rayon de soleil perça entre les nuages et illumina le rebord de la fenêtre. Pour la première fois depuis des années, Mélanie sentit que le jour pouvait se lever sans menace.Elle leva les yeux vers Armand.

— Tu crois qu’on pourra retourner à la montagne ?

— Oui, dit-il. Mais cette fois, ce sera pour y vivre, pas pour s’y cacher.

Elle ferma les yeux un instant, laissant ce mot — vivre — prendre enfin tout son sens.

Quelques jours plus tard, le téléphone sonne, c’est Antoine qui décroche, le Capitaine Morel cherche à joindre son beau-père et s’étonne qu’il ne soit pas au lycée.

— Le lundi je n’y vais qu’à partir de quinze heures.

— Est-ce que tu vas bien ?

— Je n’ai plus peur de voir surgir mon père pour m’enlever. Vous avez de ses nouvelles?

Le capitaine hésite à lui répondre, finalement il se décide.

— Sa jambe doit guérir avant d’aller ailleurs. D’abord à la rééducation et ensuite en prison. Est-ce que ton beau-père est là.

— Oui, je vous le passe. Au revoir Capitaine.

— Merci, au revoir Antoine.

— Beau-Papa, excuse-moi de te déranger mais le Capitaine Morel veut te parler. Je te le passe

— Armand Valgrange j’écoute

— Capitaine Morel à l’appareil. Bonjour Professeur.
— Bonjour, Capitaine. Que se passe-t-il ?
— Je vous appelle pour vous prévenir : le père d’Antoine a demandé à voir son fils. Le juge des enfants est d’accord, à condition que la rencontre se déroule sous surveillance.

Un bref silence.
— Je vois, répondit Armand. C’est une étape délicate, mais nécessaire, sans doute.
— Oui. Ce sera au centre de rééducation, avec un agent présent.
— Très bien. J’accompagnerai Antoine. Vous pouvez compter sur moi.

— Je n’en doutais pas, dit Morel. Merci, Professeur.

Armand raccrocha et se tourna vers Antoine, qui l’attendait dans le salon, silencieux.

— Antoine… dit-il doucement, j’ai parlé avec le Capitaine Morel. Ton père a demandé à te voir.

Antoine resta figé un instant.

— Il veut vraiment me voir… ? murmura-t-il.

— Oui, répondit Armand. Il te demande pardon.. La rencontre pourra se faire. Elle sera encadrée, un des hommes de Morel sera présent pour que tout se passe en sécurité.Antoine baissa la tête, les mains serrées.

— Je… je crois que je veux le voir. Juste pour comprendre…

Armand posa une main sur son épaule.

— D’accord. Nous irons ensemble. Je serai là à chaque étape. Tu ne seras pas seul.Antoine releva la tête, un peu soulagé, et hocha lentement la tête.

— Merci… Beau-papa.

Armand sourit légèrement, rassurant.

— On fera les choses dans l’ordre, et à ton rythme.

A suivre…


Quelques parts là-haut vers les sommets (23)

La nuit s’était installée sur Chambéry, lourde et pluvieuse.Les bruits de la ville s’étaient éteints plus tôt que d’habitude ; seules quelques voitures passaient encore, glissant sur l’asphalte détrempé.Dans l’appartement, les rideaux tirés, Armand regardait les gouttes se heurter à la vitre du salon.

Mélanie préparait un thé qu’elle oubliait de boire.Antoine, blotti dans sa chambre, n’avait pas voulu dormir : il lisait en silence, sous la lampe.Vers minuit, le téléphone vibra.

Armand s’isola dans son bureau, d’une voix ferme il dit à Morel que Robert devait se diriger vers le refuge du Mont Pourri. Et de là il pourrait passer facilement sur l’Italie. Morel l’écoutait et lui promettait de tout faire pour éviter un carnage. Pour Antoine c’était dur d’avoir appris que son père avait tué, mais s’il était abattu il ignorait comment ce gamin allait réagir.

Robert se savait traqué. Il les avait aperçus en traversant le village, silhouettes furtives derrière les vitres givrées. Mais il les avait doublés, malin, lorsqu’il était monté jusqu’à son chalet. Mélanie, sans doute, n’avait rien dit. Sinon, ils auraient déjà fouillé là-haut.Il était entré par la porte principale, ressorti par l’arrière, comme un renard qui connaît ses passages.

Depuis, la neige tombait dru. Le vent rabattait les flocons en gerbes blanches qui effaçaient tout : les traces, les pistes, jusqu’aux voix des hommes. En se retournant, Robert sentit la menace. Le silence lui pesait. Il savait qu’ici, la montagne pouvait avaler un homme sans témoin — des creux, des failles, des trous que même Antoine redoutait. Son fils… Qu’allait-il penser de lui ?Fuir. Il n’y avait plus que cela à faire. Plus tard, peut-être, il reviendrait. L’Italie était à portée de lui. Une fois passée la crête c’était la délivrance. Puis à nouveau son esprit vagabondait vers la mère de son fils:

Mélanie…Celle qu’il avait convoité, volé à son cousin Renaud Masson, l’autre avait épousé Rosemonde, la fille du dignitaire, son père était le maire. Sa Mélanie qu’il avait jeté dans les griffes du Professeur Armand. Là voilà engrossée par ce psychiatre, cet acteur de malheur, ce type qui l’avait manipulée. Robert serra les poings. Si seulement il avait croisé cet homme chez son cousin, il lui aurait montré ce qu’on fait aux traîtres.

Perdu dans ses pensées, il ne vit pas la pente sous ses pieds. Son équilibre se déroba. Il tenta de se rattraper, en vain. Le sol se déroba, la neige se referma sur lui dans un grand souffle blanc.

Un choc sourd, puis le silence.Robert resta un moment immobile, les yeux ouverts sur un ciel sans forme. Tout tournait autour de lui — la peur, le froid, les souvenirs. Il sentit le goût métallique du sang sur sa langue. Sa main chercha appui, rencontra la pierre, puis la neige, lourde, compacte.Il n’entendait plus le vent. Seulement son cœur, régulier, obstiné.Peut-être était-ce un signe. Tant qu’il battait, il pouvait encore fuir.La neige s’était refermée sur lui comme une main glacée.Il resta là, sans savoir combien de temps. La douleur monta, sourde, puis aiguë — un éclair dans sa jambe gauche. Chaque respiration lui coûtait. Il tenta de bouger, mais un craquement lui arracha un cri.La peur fit place à une étrange lucidité. Tout était blanc, figé, irréel. Sa montre indiquait 3 h du matin.

A nouveau il pensa à Antoine. Son fils.
À ce qu’il dirait, un jour, quand il apprendrait. Qu’allait-il penser de son père ? Un fugitif, un homme perdu ? Un assassin, un menteur.
Et puis Mélanie… Mélanie, qu’il aimait encore, malgré tout. La haine remonta en lui, sourde, brûlante. Il aurait voulu l’avoir en face, là, dans la neige, et lui faire payer chaque mot, chaque sourire.

Le froid gagnait ses doigts malgré les gants. Il chercha dans son sac, sortit la couverture de survie, la coinça tant bien que mal sous lui. Il savait qu’il ne devait pas s’endormir.Dans le blanc, tout autour, il n’y avait plus rien.Seulement le vent, et le bruit sourd de son cœur battant contre la glace.

Si les secours ne le trouvaient pas, demain il serait mort. À nouveau ses pensées allèrent vers son fils. À sa petite main glissant dans la sienne, autrefois, quand ils regardaient les montagnes depuis la vallée. Il lui fallait rester les yeux ouverts, mais bien malgré lui, il se sentait partir.

Quelques mètres plus bas….

Dans la lumière bleutée des projecteurs, les secours progressaient lentement, encordés, sondant le vide. La neige mêlée par endroit à la glace rendait leur ascension difficile. Dans le chalet des Lanches il n’avait rien trouvé, sauf la pièce ou son matériel de ski était entassé. Des vêtements épares gisaient de ci de là. Quelques miettes de pain, il avait du manger avant d’attaquer la montée.

Vers quatre heures du matin, un cri bref coupa la nuit :
— Là ! Dans la crevasse !

Ils s’approchèrent. À une dizaine de mètres sous la surface, un corps remuait faiblement.
Robert Permet, le visage couvert de neige et de sang, gisait sur un flanc de glace. Sa jambe gauche formait un angle impossible.
Il respirait, haletant, les yeux ouverts, hagards.

Le chef d’équipe parla dans la radio :


— Cible localisée. Vivant, blessé grave. Nous avons besoin de l’hélicoptère, vent faible, mais dès le lever du jour ce sera difficile de le descendre dans la vallée. Et à ski c’est pire. Préparez l’hélitreuillage.

La manœuvre fut longue, précise, d’une lenteur presque solennelle.
Les secouristes descendirent un brancard, sanglèrent le corps sans un mot. Le souffle du vent couvrait tout.
Quand enfin le câble se tendit et que la civière quitta la crevasse, la montagne sembla retenir un instant sa respiration.

Le rotor de l’hélicoptère déchira le silence.
La civière monta lentement dans la lumière crue du projecteur, oscillant au-dessus du gouffre, silhouette dérisoire contre la blancheur du ciel.

Robert Permet fut hélitreuillé à l’aube.
Fracture ouverte du fémur, hypothermie sévère, multiples contusions.
On le transporta d’urgence vers l’hôpital de Bourg-Saint-Maurice, sous escorte de gendarmerie.

Quand le capitaine Morel appela Armand quelques heures plus tard, sa voix avait changé de ton.
— Docteur… c’est terminé.
— Il est mort ?
— Non. Vivant. Très amoché. Il ne marchera pas avant longtemps. Mais il a parlé. Il a tout avoué. Et surtout il a demandé pardon à son fils. Vous êtes psychiatre vous pourrez le lui dire.

Armand resta muet quelques secondes.
À ses côtés, Mélanie le fixait, le visage pâle.
Il hocha simplement la tête.

— Alors, dit-il doucement, la montagne a fait le reste.

A suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets (22)

La route était presque déserte.La voiture filait entre les lueurs intermittentes des lampadaires. Mélanie, épuisée, s’était endormie, la tête appuyée contre la vitre. Sa respiration régulière emplissait l’habitacle d’un rythme apaisant.

Antoine, à l’arrière, fixait la route dans l’obscurité. Quinze ans, le visage fermé, les yeux trop graves pour son âge.

— C’était pas un malaise, dit-il soudain.

Armand tressaillit. Il ne répondit pas tout de suite.

— Pourquoi dis-tu ça ?

— Parce que je t’ai vu sortir de l’immeuble, répondit Antoine calmement. Et je sais reconnaître quand quelqu’un vient de voir un mort.

Armand serra le volant, le regard fixe sur la route.

— Tu es trop jeune pour ce genre de choses, murmura-t-il.

— J’ai quinze ans, pas huit. Et c’était chez le docteur Masson, c’est ça ?

Armand soupira, conscient qu’il ne servirait à rien de mentir.

— Oui.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Masson est mort.

Un silence lourd s’installa. Le moteur ronronnait doucement.

— Et c’est lui, pas vrai ? Demanda Antoine d’une voix plus basse. Mon père.

Armand détourna les yeux du rétroviseur.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— J’ai entendu des policiers parler dans la rue. Ils ont dit qu’il avait été tué. Et toi… t’as dit “il est revenu” quand tu croyais que je dormais.

Armand sentit sa gorge se nouer.

— Antoine ?

— C’est vrai, hein ? C’est lui.

Armand prit une longue inspiration avant de répondre.

— Oui. C’est possible.

Antoine baissa la tête. Ses mains se crispèrent sur ses genoux.

— Tu crois qu’il va venir pour nous ?

— Je ne sais pas. Mais si c’est le cas, je ferai tout pour vous protéger, ta mère et toi.

Antoine releva les yeux vers lui, sans haine ni peur, juste une immense lassitude.

— Il t’a déjà tout pris une fois, pas vrai ?

Armand hocha lentement la tête.

— Oui. Mais cette fois, ça ne se passera pas comme ça.

Le reste du trajet se fit en silence.Quand ils arrivèrent à Chambéry, Mélanie se réveilla doucement, sans comprendre la gravité de ce qui pesait entre les deux hommes. Armand coupa le moteur. Antoine descendit sans un mot, s’attardant un instant dans la nuit fraîche, pendant que sa mère ouvrait la porte. Armand le rejoignit.

— Ce que je t’ai dit, Antoine, reste entre nous pour l’instant. Ta mère ne doit pas savoir. Pas tout de suite.

— D’accord. Mais promets-moi une chose.

— Laquelle ?

— Si jamais il revient… tu me le dis. Je ne veux pas qu’on me mente, même pour me protéger.

Armand le fixa longuement, puis hocha la tête.

— D’accord.Ils échangèrent un regard lourd de non-dits. Puis Armand posa une main sur son épaule, geste rare entre eux, et ensemble ils rentrèrent dans la maison, laissant la nuit refermer son silence derrière eux.

A suivre…