Quelques parts là haut vers les sommets (11)

La descente se fit presque machinalement. Armand laissa filer les skis sur la neige dure, sans vraiment voir la piste devant lui. Le vent giflait son visage, mais ce n’était pas le froid qui le faisait frissonner. Les mots de Masson tournaient dans sa tête, s’entrechoquaient comme des cailloux dans un torrent. Convoqué à la gendarmerie… avis de recherche… disparition suspecte… aide extérieure ou intérieure…

Il savait que cet homme parlerait, forcément. Que le moindre doute, le plus petit sous-entendu pourrait déclencher une enquête plus large. Et s’ils remontaient jusqu’à lui ? Jusqu’à Mélanie ?Il sentit la peur se glisser en lui, froide et méthodique, la même peur que celle qu’il avait vue dans les yeux de ses patients avant qu’on ne les enferme.

Tout ce qu’il avait construit — leur refuge, leur secret, leur fragile bonheur — reposait sur un mensonge dont il devenait soudain conscient du poids. Devait-il prévenir la police, se présenter à Grenoble, expliquer, dire qu’il l’avait simplement aidée à s’en sortir, qu’elle n’était pas folle, qu’il avait voulu réparer une injustice ?Ou devait-il se taire, protéger Mélanie, quitte à devenir complice, menteur, criminel aux yeux de la loi ? La neige filait sous lui, les arbres défilaient, et la montagne, immense et muette, ne lui offrait aucune réponse.Le monde qu’il avait sauvé tenait désormais dans le souffle d’un choix : parler… ou disparaître avec elle, à jamais.

La neige avait cessé de tomber, laissant sur les toits des chalets une poudre blanche immobile, presque irréelle. Le Chamois, perché sur la crête, vibrait du brouhaha des skieurs venus se réchauffer. Derrière la grande baie vitrée, Mélanie et Antoine étaient installés à une table près du feu, deux silhouettes discrètes dans le vacarme des rires et des verres.Antoine dessinait distraitement sur le set en papier, les joues encore rouges de la descente. Mélanie, elle, regardait sans vraiment voir les skieurs qui passaient devant la terrasse. Elle savait qu’Armand descendait la noire du Roc Noir avant de les rejoindre. D’habitude, elle aimait cette attente : la vision rassurante de sa silhouette qui apparaissait soudain dans la pente, les bâtons plantés avec précision, la démarche élégante d’un homme sûr de lui.Mais ce jour-là, une inquiétude sourde lui tenait la poitrine, sans qu’elle sache pourquoi.

La piste noire se changeait en rouge à quelques mètres du restaurant, et les skieurs y passaient en file rapide. Elle scrutait chaque combinaison, chaque casque, le cœur battant plus fort à mesure que les minutes s’écoulaient. Antoine releva la tête, souriant :— Il va venir, maman. Tu verras, il arrive toujours un peu en retard, mais il arrive.Elle hocha la tête, caressant machinalement la main de son fils. La salle bourdonnait, la chaleur du feu la rendait presque fiévreuse. Et soudain, parmi la foule mouvante de la piste, elle aperçut Armand.Il descendait bien, mais plus lentement qu’à l’ordinaire. Sa trajectoire manquait de fluidité, comme s’il portait un poids invisible. À mesure qu’il approchait du restaurant, Mélanie sentit que quelque chose avait changé.Il s’arrêta juste devant la terrasse, leva les yeux vers la baie vitrée. Leurs regards se croisèrent.Un instant, elle lut dans les siens une ombre qu’elle ne connaissait pas encore — un doute, une peur, peut-être un secret qui venait de renaître.

Armand ôta ses gants, fit signe qu’il la rejoignait. Et tandis qu’il franchissait la porte du Chamois, Mélanie sentit au fond d’elle que, sans comprendre comment, la montagne venait de ramener avec lui un morceau du passé qu’ils avaient tout fait pour enfouir.

Armand entra dans le restaurant d’altitude encore couvert de neige, le souffle court. Le brouhaha du restaurant l’enveloppa aussitôt, mêlé d’odeurs de vin chaud et de soupe fumante.

Mélanie leva les yeux vers lui. En un seul regard, elle comprit : quelque chose s’était passé. Il sourit pourtant, ce sourire doux et calme qu’elle connaissait bien, mais ses yeux restaient ailleurs.

— Tout va bien ? demanda-t-elle à voix basse, alors qu’il s’asseyait en face d’eux.

— Oui, oui, répondit-il, trop vite. Juste un peu de monde sur la piste.

Il prit un air détendu, essuya la buée de ses lunettes de soleil. Antoine, inconscient du trouble, lui raconta sa chute dans la neige, ses exploits d’ados.

Mélanie hochait la tête, mais son regard glissait sans cesse vers la porte d’entrée. Quelque chose dans la posture d’Armand, dans la tension de sa mâchoire, la prévenait d’un danger invisible.

Et le danger entra.La porte s’ouvrit brusquement, laissant un souffle glacé balayer la salle. Renaud Masson retira ses gants, se secoua la neige des épaules et balaya la pièce du regard. Armand sentit son estomac se contracter. Le hasard venait de se transformer en menace.

— Antoine, murmura-t-il en gardant les yeux baissés, va chercher ton casque. Nous allons redescendre par la bleue, d’accord ?

Le garçon acquiesça, heureux de l’idée d’une nouvelle descente. Mélanie, elle, ne posa aucune question. Son visage avait pâli, mais sa voix resta calme :

— Je règle, et je te rejoins dehors.

Quelques secondes plus tard, elle se leva, l’air de rien. Antoine trottinait déjà vers la sortie, ses skis claquant contre le plancher. Mélanie prit une grande inspiration, se redressa, et traversa la salle. Elle passa à moins de deux mètres d’eux. Renaud parlait à une femme élégante — sa compagne, sans doute. Il riait, tourné vers le bar, mais ses yeux, par réflexe, parcouraient la pièce.

Armand sentit chaque pas de Mélanie, le froissement de son manteau, le souffle qu’elle retenait.Elle sortit. La porte se referma doucement. Armand compta mentalement. Cinq minutes. Dix. Quinze.

Alors seulement, il se leva.Renaud le vit et leva la main, surpris et ravi.

— Armand ! Quelle coïncidence , on ne se voit pas de cinq ans, et là deux fois dans la même journée ! Venez donc. Je vous présente ma femme. Armand força un sourire, serra la main de la jeune femme.

— Enchanté.

Renaud poursuivit, baissant un peu la voix :

— Je crois… je crois que j’ai aperçu tout à l’heure, dehors, une femme qui ressemblait à Madame Permet. Vous savez, cette affaire dont on parle encore…

Armand fit mine de se retourner, cherchant des yeux la silhouette évoquée.

— Vraiment ? demanda-t-il, la voix posée. Où ça ?

— Là, sur la terrasse. Mais… non, sans doute une ressemblance.

Armand garda le regard fixé vers la vitre, jouant son rôle jusqu’au bout. Il resta un instant immobile, comme s’il scrutait la piste. Puis il haussa les épaules, feignant la légèreté :

— À La Plagne, tout le monde se ressemble un peu sous un bonnet et une écharpe. Et puis vous la voyez d’exposer à quelques kilomètres de son mari. Non je ne le pense pas.

Il prit congé d’eux quelques instants plus tard, un sourire courtois aux lèvres.Dehors, la neige recommençait à tomber. Cent mètres plus bas, Mélanie et Antoine glissaient déjà sur la piste bleue, leurs silhouettes avalées par le voile blanc.

Armand remit ses gants. Le mensonge venait de s’épaissir — et il savait, au fond, qu’il ne pourrait pas continuer à le tenir éternellement.

A suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets ! (10)

Lorsqu’Armand rentra chez lui, après deux jours passés à la clinique de l’Edelweiss de Chambéry, il était près de vingt heures.

Dans sa main, il tenait le journal du matin.Il avait soigneusement entouré un article, un article qui fit blêmir Mélanie en le découvrant.

DISPARITION INQUIÉTANTE À AIME

Ce vendredi soir, le jeune Antoine Permet, âgé de quinze ans, a disparu. L’adolescent suit un bac professionnel en alternance dans une boulangerie d’Aime, où il travaille chez son oncle, Joseph Permet.

Il a été aperçu pour la dernière fois aux abords de la route menant à Grenoble. Selon la police et la gendarmerie, il pourrait s’agir d’une fugue ou d’un rendez-vous avec un automobiliste qui l’aurait pris en charge.

Au moment de sa disparition, Antoine portait un anorak bleu sombre à parements blancs, un pantalon noir, et des bottes en fourrure dont la couleur n’a pas été précisée.

Le bus l’avait déposé à l’intersection des routes menant à Aime-village et à Aime-la-Plagne. Le jeune garçon devait rejoindre le vieux village, où vit son père, boucher de métier.

Toute personne l’ayant aperçu entre 17 h et 20 h est priée de contacter la police ou la gendarmerie.

Mélanie relut l’article sans parvenir à reprendre son souffle. Chaque mot résonnait comme un reproche : Elle posa lentement le journal sur la table, les doigts tremblants.

— Ils ont mis son nom, souffla-t-elle, la voix étranglée.Armand, appuyé contre le buffet, observait la flamme vacillante de la lampe.

— C’était inévitable, répondit-il, cela fait déjà cinq jours, c’est même étonnant que l’article passe si tard, comme si son père n’avait signalé son absence que récemment.

Elle leva vers lui un regard interrogatif .

— Tu crois qu’ils savent quelque chose — Non, pas encore. Mais ça viendra et plus vite que nous le pensons. Il ne faut pas oublier de prévenir notre avocat.

Mélanie détourna les yeux, fixant le vide. Une tension sourde s’était installée dans la pièce, non pas entre eux, mais autour d’eux, comme un étau qui se resserrait.

— On ne va pas attendre la fin des vacances, dit-elle brusquement. On rentre à Chambéry dès la fin de la semaine.

Armand hocha la tête sans discuter.

— Oui. Ce sera mieux. Là-bas, on se fera plus discrets.

— De toutes façons il ne le verront dans aucune gare ni par la route ni par chemin de fer.

— Nous ne dirons rien à Antoine, il est heureux, demain tu te souviens que nous allons skier. Ce sera un bon test pour voir si on le reconnaît.

— Dis-moi Mélanie tu aimes jouer avec le feu. À ce moment Mélanie pris un fou rire, c’était ses nerfs qui lâchaient, je ne voulais pas la voir retomber dans les moments sombres de sa vie. Mais il était normal qu’elle soit au courant.

C’est à ce moment qu’Antoine descend de sa chambre, à la tête qu’il fait je vois qu’il y a quelque chose qui cloche.

— Que ce passe-t-il mon grand ?

— Beau-Papa je suis recherché, vous m’aviez promis que c’était légal.

— Ça l’est plus ou moins, disons pas légal mais pas illégal. Ta mère n’a jamais été déchue de ses droits, ton père a tout manigancé. Éloignement, internement, tentative d’assassinat. Il fallait qu’elle disparaisse un certain temps pour lui laisser croire qu’il était arrivé à ses fins.

— Je n’aurais jamais voulu vivre avec lui si je l’avais su. Mais on va partir plus tôt que prévu ?

—Nous allons skier vendredi et nous allons aviser. Et maintenant file au lit demain c’est journée ski.

Mélanie regarde du balcon de leur chalet le soleil se levé. C’est une belle journée en perspective. Avec Armand ils ont décidés qu’ils prendraient la route dès les pistes fermées. Ils rouleraient de nuit. Ils avaient rempli la voiture , ils ne leur resteraient qu’à mettre les skis.

En attendant, Armand installait les skis sur le toit de la voiture. Celle qu’ils avaient loué pour récupérer Antoine, Armand l’avait fait déposer par son fils né d’un premier mariage, il était monté avec la voiture de son père de Grenoble et il l’avait laissé dans le garage du chalet. Deux jours plus tard il était reparti rendre la voiture de location. La voiture avait été louée au nom de sa femme. Terraz était un nom passe partout dans les deux Savoie. Eux avaient un chalet et leur voiture était en panne. Ils étaient insoupçonnables.

Mélanie n’avait rien de la femme qu’on imaginait après dix années d’ombre et de silence. Sa silhouette restait droite, presque élégante, comme si les murs de l’hôpital n’avaient pas réussi à plier cette colonne de volonté.

Son visage portait les traces d’une fatigue ancienne : les traits un peu creusés, une pâleur qui refusait de disparaître, mais ses yeux — larges, clairs, intenses — semblaient avoir gardé toute la précision d’un scalpel. On disait autrefois qu’elle pouvait décider de la vie d’un homme en montagne d’un seul regard, et ce pouvoir n’avait pas disparu.

Celle qui avait été chirurgienne des urgences, habituée au froid, au sang, à la vitesse de la mort qui approche, n’avait pas perdu son sang-froid. Mais derrière cette maîtrise affleurait une tension plus intime : une inquiétude qui la rendait nerveuse, presque fiévreuse.

Elle souriait peu, parlait juste assez, comme si chaque mot risquait de la trahir. Pourtant, quand son fils apparaissait dans la pièce, une autre femme naissait en elle : une chaleur subite, une tendresse inaltérable, presque sauvage, celle d’une mère qui avait traversé l’enfer et qui désormais n’avait plus qu’une mission — protéger l’enfant qu’on lui avait volé. Elle vivait désormais auprès d’Armand qui l’aimait.

Armand Valgrange avait l’élégance tranquille des hommes qui n’ont plus rien à prouver. À cinquante ans, son visage gardait une beauté solide, adoucie par la douceur de son regard et le pli presque rieur de sa bouche.

Ses cheveux, déjà striés de gris, ne faisaient que renforcer cette impression de maturité rassurante. Il n’avait pas l’assurance tapageuse des séducteurs tardifs, mais la présence discrète de ceux qui savent écouter et comprendre.

Il était psychiatre, et cela se sentait dans chacun de ses gestes : une patience naturelle, une attention entière posée sur ceux qui lui parlaient. Beaucoup le trouvaient charmant, d’autres impressionnant ; elle, Mélanie avait trouvé en lui un port, un refuge.

Son amour pour sa jeune épouse avait quelque chose de profond, presque fervent. Il l’aimait avec l’intensité d’un homme qui sait la fragilité du bonheur, et cette passion mêlée de bonté faisait de lui non pas un maître, mais un allié. Dans ses bras, elle n’était plus une ancienne patiente, ni une fugitive aux yeux du monde, mais simplement une femme aimée.

On ne pouvait les voir ensemble sans ressentir un étrange mélange de tendresse et de tension contenue. Armand Valgrange, calme et mesuré, semblait entourer sa jeune épouse d’un halo de sécurité, comme s’il la protégeait non seulement du monde extérieur mais de tout ce qui aurait pu réveiller les blessures enfouies de son passé.

Elle, à ses côtés, portait encore la fragilité de ses années d’enfermement, mais la chaleur de son regard sur lui trahissait une force nouvelle, forgée dans l’adversité.

Ils n’avaient pas besoin de mots pour se comprendre : un geste, un léger contact de main, suffisait à sceller la confiance et l’amour qui les unissaient. Aux yeux des autres, ils formaient un couple harmonieux, presque idéal, mais derrière cette apparence paisible se cachait une réalité plus complexe. C’était une mère prête à tout pour son fils, un mari prêt à franchir les limites de l’éthique pour protéger ceux qu’il aimait. Ensemble, ils étaient un rempart contre le monde, un petit univers où la tendresse et le danger se mêlaient en silence.

Antoine ne sait plus s’il saura faire du ski, cela fait dix ans qu’il n’est plus remonté sur des planches.

Armand lui a dit de commencer par des choses simples et que tout reviendra petit à petit.

Le soleil frappait fort sur les pistes de La Plagne, et Antoine glissait avec l’aisance d’un ado qui redécouvre la neige. Il riait à gorge déployée à chaque petite chute, ses joues rouges d’excitation et de froid.

Mélanie le suivait, skis bien accrochés, un sourire rare et lumineux illuminant son visage marqué par des années d’ombre. À côté, Armand la suivait d’un pas tranquille, observant Antoine avec cette patience infinie qui le caractérisait, prêt à intervenir au moindre faux pas.

Pour un instant, la neige, le vent et le soleil créaient une bulle où rien d’autre n’existait. Antoine parlait de ses sensations, Mélanie répondait avec patience, chaque mot imprégné d’une tendresse qu’elle n’avait jamais pu exprimer pleinement avant. Et Armand, derrière eux, laissait la scène se dérouler, conscient que ce moment, fragile et parfait, était un rare instant de paix volé à un monde qui ne leur pardonnerait jamais leur geste.

Le repas de midi fut juste un sandwich tire du sac à dos d’Armand, et à nouveau les descentes. Antoine n’en finissait plus d’enchaîner les bleues, puis les rouges. Armand skiait sur une noire, lorsqu’il vit lors d’une de ses montées un confrère de Grenoble dans la Clinique Aux Gentianes, là précisément où était Mélanie lors de son internement abusif. Masson le regardait, il était en famille,femme et enfants. Lorsque son télésiège s’arrête il voit sur ce dernier l’attend. Ils ne se sont pas vu depuis cinq ans. Il doit vouloir le saluer. Il ne va pas l’éviter. Heureusement qu’Antoine et Mélanie l’attendent au restaurant d’altitude le Chamois sur la piste rouge.

La cabine s’arrêta dans un léger heurt, les skis raclant la glace au moment où Armand posa pied sur la neige tassée. Il redressa la tête, prêt à s’éloigner vers la piste, quand une voix derrière lui le cloua sur place.

— Valgrange ? Armand Valgrange, c’est bien vous ?

Il se retourna. Devant lui, emmitouflé dans une combinaison bleue, se tenait le docteur Renaud Masson, un confrère qu’il n’avait pas revu depuis plus de cinq ans — le psychiatre responsable du service où Mélanie avait été internée.

— Renaud… quelle surprise. Vous ici ?L’autre sourit, un peu gêné.

— Des vacances. Et vous ? Vous travaillez encore ?

— De temps à autre. Et vous, toujours à Saint-Clair ?

— Toujours. Enfin… jusqu’à ce que cette histoire revienne sur le devant de la scène.

Armand sentit une ombre glisser sur la neige entre eux.

— Quelle histoire ? demanda-t-il avec un calme étudié.

— Cette femme… Mélanie Permet. Vous vous souvenez sans doute ? L’avis de recherche a été publié de nouveau. Son ex-mari soutient qu’elle aurait enlevé leur fils. J’ai été convoqué à la gendarmerie de La Plagne ; ils veulent mon avis sur son état mental.Il fit une pause, cherchant dans le visage d’Armand un signe, une réaction.

— C’est étrange, reprit-il. Elle a disparu pendant mes vacances. Et si je ne me trompe pas, c’est vous qui m’avez remplacé à l’époque ? Et lorsque je suis revenu de mon colloque de Melbourne vous n’y étiez plus. J’ai appris du reste il y a peu de temps que vous deviez remplacer votre père dans une clinique privée sur Genève.

— Oui on vous a bien renseigné, mon père venait de faire une crise cardiaque et j’ai dû le remplacer au pied levé.

Le silence entre eux pesa comme une chape. Le vent souleva un pan de neige autour de leurs skis. Armand le fixa longuement, ses yeux d’un bleu froid sans expression. Alors revenant à sa question il.lui dit :

— Oui, murmura-t-il. J’y étais.

Renaud fronça les sourcils.

— Je me suis toujours demandé si elle avait eu de l’aide. De l’extérieur… ou de l’intérieur.

Armand sourit, lentement. Un sourire sans joie.

— L’intérieur, dites-vous ? Peut-être. Il arrive qu’un médecin voit l’enfer de trop près et décide qu’il ne peut plus laisser un être humain y mourir.Renaud le regarda, interdit.

— Vous voulez dire que…

— Je veux dire, répondit Armand d’une voix basse, qu’il y a des lieux où la folie n’est pas chez les patients, mais chez ceux qui les enferment.

Il remit ses gants, ajusta ses bâtons.

— Depuis ce jour-là, je n’ai plus jamais eu de nouvelles d’elle.

Il s’éloigna lentement vers la pente, laissant Renaud figé, pris dans le froid et l’incertitude, incapable de savoir si son confrère venait de lui faire une confession… ou de lui tendre une menace.

A suivre …

Quelques parts là-haut vers les sommets ! (9)

A Aime une autre carte est arrivée, celle-ci est plus énigmatique. Antoine a mis un proverbe a sa sauce, il a envoyé sa carte à la mairie, il l’a écrit sur l’enveloppe.

Pour Mathilde la reine des proverbes, Antoine a changé un proverbe avec un à sa sauce :

« Il n’est pire aveugle que celui qui regarde sans voir. »

Mathilde est la fille du maire, ce dernier a averti la police afin que l’enveloppe soit analysé en vue de rechercher une ou plusieurs traces ADN. Auparavant il a récupéré pour sa fille la carte.

L’OPJ Marchand laisse la carte à la petite en prenant en photo le proverbe qui leur semble énigmatique.

La veille lorsqu’Antoine avait trouvé son propre proverbe sa mère lui avait proposé un nouveau jeu.

Ils savaient que la science finirait par parler. Ce n’était pas de la malice, ni un plan compliqué — juste la certitude que, si un jour quelqu’un scrutait la colle d’un rabat, il y trouverait plus qu’un reste de salive. Mélanie se doutait bien qu’un policier allait faire une recherche d’ADN, aussi avec Antoine elle s’en amuse.
La mère prit la carte, la posa entre eux sur la table de la cuisine. La main du garçon tremblait un peu quand il écrivit. Elle glissa sa paume contre la sienne sans qu’il n’arrête d’écrire, comme pour guider la lettre, comme pour que leurs traits se confondent.
« On va laisser quelque chose », dit-elle sans détacher les yeux du papier. « Pas pour la police. Pour toi. Pour moi. Pour prouver qu’on s’est trouvés. »
Il plia l’enveloppe, elle humecta le rabat d’un souffle, puis ferma. Leur souffle, leurs peaux — tout était là, intime et minuscule. Elle observa la trace d’empreinte que la colle avait capturée, la petite irrégularité où leurs doigts s’étaient superposés.
Ils imaginèrent la scène : des gants, des lampes, une main gantée lisant sous la loupe un destin retrouvé. L’idée les fit sourire tristement. C’était un pari contre l’oubli. Si quelqu’un d’autre voulait nier leur existence, qu’il commence par nier ce qu’une enveloppe sait garder.
Quand la carte partit, ils ne dirent rien. Le silence était plus fort que n’importe quelle promesse. Ils avaient scellé plus qu’un message — ils avaient scellé une preuve simple et vraie qu’ils avaient choisi d’être ensemble, et que rien, pas même le temps ou la peur, n’avait réussi à effacer.

Ce n’est que le lendemain que Mélanie glissz l’enveloppe et sa carte dans la boîte à lettres d’Aime la Plagne, ce qui fut remarquer par un des gendarmes.

— Ils sont là tout prêt de nous.

— Ils nous narguent, tôt ou tard un du village va les vendre. Il serait judicieux de mettre une somme pour avoir plus de résultats.

— Et après on aura de tout délation et vérités. Attendons le sortie de l’article. Ensuite nous aviserons.

A suivre…

Quelques parts là-haut vers les sommets ! (8)

Dans le bureau d’interrogatoire, l’OPJ consulta un dossier que la gendarmerie venait de lui transmettre. Ses yeux se levèrent lentement vers le boucher.

— Monsieur, dit-il d’une voix ferme, nous avons vérifié vos déclarations. Vous avez affirmé que votre ex-femme est morte dans un crash aérien en Mer Noire, au large de la Bulgarie.

Le boucher acquiesça d’un geste sec.

— C’est la vérité. Elle est partie. Elle est morte.

L’OPJ ouvrit le dossier et le fit glisser vers lui.

— C’est faux. Vous n’avez jamais cherché à vérifier si elle figurait parmi les passagers. Et savez-vous ce que nous avons découvert ? Le frère de votre femme lui, était bien dans cet avion. Il était même le pilote. Mais votre ex-femme n’apparaît nulle part sur les listes officielles. Elle n’a jamais pris ce vol.

Un silence pesant s’abattit. Le boucher écarquilla les yeux, surpris, avant de se renfrogner.

— Des erreurs… ça arrive dans les archives… tenta-t-il.

L’OPJ tapa du doigt sur le dossier.

— Pas ce genre d’erreur. Les passagers ont été identifiés un par un. Si Mélanie avait été à bord, son nom figurerait dans les registres. Elle ne s’est pas écrasée ce jour-là. Autrement dit, vous mentez depuis le début.

Le boucher se mit à gesticuler, rouge de colère :

— Elle est morte, vous m’entendez ? Elle est morte !

Mais ses cris, cette fois, ne suffisaient plus. L’OPJ savait qu’il venait de mettre au jour une contradiction majeure : Mélanie n’était pas dans l’avion. Elle s’était volatilisée ailleurs, et le boucher n’avait jamais cherché à le cacher… seulement à faire croire à sa mort.

Le boucher tapa du poing sur la table, son visage écarlate :

— Vous n’êtes qu’un fumier, vous ! Un flic de pacotille ! Vous me collez des histoires pour me salir, mais vous n’avez rien contre moi ! Je viens pour la disparition de mon fils , et vous m’accusez d’avoir voulu la mort de sa mère vous êtes un sacré malade.

Le silence dura une seconde, lourde comme du plomb. L’OPJ le fixa droit dans les yeux. Sa voix, posée, trancha l’air comme une lame :

— Ça suffit.Il se leva lentement, referma le dossier devant lui et fit signe aux gendarmes postés à la porte.

— Vu vos propos, vos contradictions, et vos insultes, je vous place en garde à vue. Vous allez avoir le temps de réfléchir à vos mensonges.

Le boucher tenta encore de protester, sa voix montant dans un flot de rage :

— Vous n’avez pas le droit ! Mélanie est morte ! C’est moi qui vous le dis !Mais déjà les gendarmes l’encadraient, fermes, le conduisant vers la cellule.

L’OPJ, lui, resta immobile quelques secondes, fixant le dossier. Une certitude grandissait en lui : Mélanie était vivante, et le boucher avait toujours su plus qu’il ne voulait l’avouer.

Les gendarmes avaient déjà attrapé le boucher par les bras pour l’emmener, mais il se débattit, hurlant à pleins poumons :

— Vous croyez que j’ai peur de vos cellules ? Vous me payerez ça !

Puis, comme emporté par sa propre fureur, il vociféra :

— Et mon fils, hein ? Mon fils qui a disparu, vous l’avez oublié ? Vous croyez que je ne sais pas qui est derrière tout ça ? Bande d’incapables ! Vous laissez courir des assassins pendant que vous enfermez des honnêtes gens !

L’OPJ, resté impassible, se rapprocha d’un pas.

— Ça suffit. Vous êtes en garde à vue, et chaque mot que vous criez est enregistré. Alors si vous avez des choses à dire sur votre fils, mieux vaut les dire clairement.Le boucher se tordit, rouge de rage, les yeux injectés de sang.

— Vous n’aurez jamais Mélanie ! Ni vivante, ni morte ! Et mon fils… si vous ne le retrouvez pas, c’est vous qui porterez sa disparition sur la conscience !

Les gendarmes l’entraînèrent enfin vers le couloir. Sa voix continuait de résonner, un mélange de menaces, de rancune et de désespoir. Dans le silence retombé, l’OPJ nota mentalement que le lien entre la disparition du fils et celle de la mère était peut-être plus étroit que ce que le boucher voulait bien avouer.

Dans la cellule froide, le boucher tournait comme un fauve en cage. Ses pas claquaient sur le béton, ses poings martelaient la porte métallique. Il hurlait à s’en briser la voix.

— Mélanie ! Sale traînée ! Si je te retrouve, tu verras ce qu’il en coûte de me ridiculiser ! Crois pas que tu peux te cacher derrière tes beaux messieurs de Grenoble !

Il cracha au sol, puis reprit, de plus en plus délirant :

— J’ai des amis, moi… des gars qui savent faire parler les gens. Ils iront te chercher jusque dans ton trou ! Tu crois m’échapper, mais tôt ou tard, tu payeras !

Un silence. Puis soudain, sa voix changea, emplie d’une colère désespérée :

— Et toi, mon fils… où tu es ? Disparu comme ta mère… Foutus gendarmes incapables ! Vous êtes tous ligués contre moi !

On me vole mon sang, mon héritier !Il frappa si fort la porte que le métal vibra.

— Si quelqu’un lui a fait du mal, je jure que je le retrouverai. Et là… je ferai pire que l’enfer !

Les policiers échangerent un regard ou le type était vraiment catastrophé ou il.jouait la comedie.

Chaque mot était enregistré. L’OPJ, resté dans le couloir, écoutait en silence. Ce n’étaient pas de simples insultes : dans ces vociférations, il y avait des menaces précises, une rancune féroce et l’aveu implicite qu’il savait bien plus qu’il ne voulait le dire.

L’OPJ quitta le couloir, laissant derrière lui les vociférations du boucher qui résonnaient encore contre les murs.

Dans le bureau, deux gendarmes attendaient, les bras croisés. Il leur servit un café, resta debout, le regard fixé dans le vide, puis parla d’une voix grave :

— Vous avez entendu comme moi. Il a beau jurer que son ex-femme est morte, tout son corps crie le contraire. Il sait qu’elle a survécu.Un des gendarmes fronça les sourcils :

— Et son fils ? Pourquoi hurler ainsi à son sujet ?

L’OPJ hocha lentement la tête :

— Justement. On pensait avoir deux disparitions distinctes… mais j’en viens à croire qu’elles n’en font qu’une. Le gamin a pu retrouver sa mère. Ou bien c’est elle qui est revenue le chercher. Dans les deux cas, le boucher n’a plus aucun contrôle. Et ça… il ne le supporte pas.Il posa son gobelet, les yeux brillants d’une lueur sombre.

— Voilà le vrai secret. Derrière ses mensonges, il y a un lien entre Mélanie et son fils. Lui fait tout pour l’effacer. Elle, si elle vit encore, fait tout pour protéger le garçon.Les gendarmes échangèrent un regard lourd de sous-entendus. Le plus jeune osa demander :

— Et si elle n’avait jamais voulu revenir à Aime ?

L’OPJ esquissa un sourire amer.

— Alors ça veut dire qu’elle avait une bonne raison. Et que notre boucher a beaucoup plus à perdre que ce qu’il veut bien avouer.

Il se redressa, prit son manteau.

— Demain, en se distribuant le travail on reprend les pistes à Grenoble. Si Mélanie s’est volatilisée, quelqu’un là-bas a forcément laissé une trace. Et peut-être que ce fils disparu est la clé de tout.

A suivre…

Quelques parts, là -haut vers les sommets ! (7)

La scène se passe au Commissariat de police, au guichet d’accueil un jeune somnole. Il est de garde. Il est fatigué, il n’a rencontré que des gens complètement à l’ouest, excité, énervé. Deux en particulier l’ont mis de mauvaise humeur, l’un était le locataire l’autre le propriétaire. L’officier avait même hésité à les mettre en cellule. Puis le locataire s’était calmé et tout était rentré dans l’ordre. Lui, qu’il avait en face de lui était sobre mais passablement agacé.

le planton :

— Bonjour Monsieur, qu’est-ce qui vous amène ?

— Je viens porter plainte pour enlèvement d’enfant.

— Aujourd’hui ? Heure ? Lieu ? Comment l’avez-vous su. Tout ce qui va nous permettre de le retrouver. Je vous écoute Monsieur…

Devant cet homme plus en colère que manifestant de l’angoisse, le gardien de la paix Martin est perplexe. Mais il va l’écouter c’est son travail. Tout en appelant au téléphone l’inspecteur en charge des cas graves.

— En attendant qu’un Officier prenne votre plainte pouvez-vous me communiquer vos noms et prénoms ?

— Si c’est pour tout redire à votre chef, je préfère l’attendre.

— C’est une perte de temps dans la recherche de votre enfant.

— Il a disparu samedi matin en rentrant de chez son maître d’apprentissage. Je porte plainte contre sa grand-mère, une vieille s….e qui m’a toujours mis des bâtons dans les roues.

— Monsieur surveillez votre langage

— C’est une garce si vous préférez, elle ne voulait pas que mon fils soit chez moi pour le 24/12, j’ai refusé et elle l’a enlevé.

— Quel âge a cette femme ?

C’est a ce moment-là que la porte d’entrée s’est ouverte laissant entrer l’OPJ Durandal suivi d’un gendarme qui reconnaît immédiatement l’individu qui est devant moi.

— Tiens Monsieur Guérin, vous n’avez pas confiance en nous que vous êtes au poste de police. Il est temps de signaler l’enlèvement de votre fils. Trois jours qu’il a disparu et vous venez aujourd’hui. Heureusement que mes hommes ont déjà quelques pistes.

— J’exige une alerte enlèvement sur toutes les radios télévision et internet.

Vous n’avez rien à exiger, vous connaissez la couleur de la voiture, la marque, l’heure, avez-vous une petite piste ? Où se trouve votre belle-mère ? Qu’est devenu votre fille ? Est-elle réellement morte ? Tenez suivez mon beau-frère, ici je ne suis pas chez moi.

— Merci pour les renseignements et on marche de concert dans cet enlèvement.

— Lorsque le gendarme est sorti le calme revient, hélas pas pour très longtemps car j’entends vociférer Monsieur Guérin et, compte tenu du manque de patience de Durendal j’imagine que dans peu de temps il va y avoir des étincelles.

— Donc vous voulez déposer plainte contre votre Belle-mère, une femme de soixante douze-ans qui selon ses voisins étaient saines de corps et d’esprit, ce qui contre disait les paroles de son beau-frère, mais pour l’instant Guérin l’ignorait.

L’officier prépara son clavier.

— Très bien. J’ai besoin de son identité complète : nom, prénom, date de naissance si vous la connaissez.

Un silence lourd s’installa. Monsieur Guérin croisa les bras, son regard noir fixé droit devant lui.

— Non. Je ne connais pas son nom. On l’appelait  » la mère fripouille ».

Et votre ex femme n’avait pas le même nom de famille que sa mère.

— Vous m’embrouillez, dépêchez-vous de faire une annonce sur la télévision pour leur filer la peur de leur vie et que mon fils revienne.

— Vous n’avez pas pensé à une fugue

— Une fugue pour quelles raisons ?

— Selon le principal du collège, votre fils passait brillamment de la troisième à la seconde, or vous l’avez envoyé en apprentissage chez son oncle. Et selon ses camarades du CFA , il pensait qu’à une chose c’était retourner au lycée.

— J’ignorais et de toutes façons médecins ce n’est pas un métier pour les culs terreux que nous sommes.

— Sachez Monsieur Guérin qu’il n’y a pas de hiérarchie devant l’intelligence. Si ce gamin tient de sa mère, ce n’est pas étonnant que devenir boulanger l’ai fait fuir.

— Si je comprends bien vous soutenez mon fils.

— Nullement, car avant de rencontrer mon beau-frère j’aurais pu penser que vous étiez mal, abattu, triste et désespéré. Or vous avez mis trois jours pour nous prévenir. Donc si cette disparition pour vous n’est pas inquiétante c’est que vous savez qui l’a enlevé ou plutôt vous savez où votre fils est allé après sa fugue.

— Je ne sais rien sauf ce que le père Michel a fait circuler dans le village. Notre maison des jours heureux, notre chalet qui aurait dû être emporté par une avalanche, ma belle-mère y était…. Et que dimanche le lendemain du jour de la disparition de mon fils tout avait disparu. Il y a cinquante ans il s’est passé la même chose dans la famille de ma belle-mère. Sa soeur s’est volatilisée on ne l’a jamais retrouvé…

— C’est tout ce dont vous vous rappelez des jours qui ont précédés la disparition de votre fils.

— Le vendredi je l’ai vu cette femme qui est descendue du bus de ramassage scolaire mais j’ai cru que c’était la fille des fermiers.

— Vous n’avez pas pensé que cela pouvait être votre femme.

— Ma femme mais elle a disparu dans un accident d’avion. Il.n’y avait aucun survivant.

A suivre…