Goémon, sang et silence ! (16)

Alors que le vin d’honneur n’en finit pas, Annick est en grande conversation avec Yves, celui-ci ne veut pas se rendre dans la maison du fils d’un assassin.

— Yves vingt ans se sont écoulés tu ne peux pas en tenir rigueur à Gwendal et encore moins à Armelle. Je veux revenir dans le village la tête haute. J’ai bien vu lorsque la noce est arrivée à la ferme de mon père, le silence et les regards que l’on me jetait.

— Pardonne-moi Annick, je ne t’empêche pas d’y aller, pour moi c’est encore trop tôt. Pas aujourd’hui, lorsque nous partirons si pour toi cela se passe bien je te promet d’aller le saluer. Et cet après-midi emmène les enfants. Mais ne vous attardez pas, dès que tous les villageois seront parti, notre voisine Soizic servira les plats.

— Merci mon amour, je vais donner une explication à Yuna puisque Soïg nous a entendu, mais surtout il a eu la bonne idée de nous poser les questions.

— Soïg peut bien entendre deux fois la version, et pour Yuna elle n’aura pas l’impression d’avoir été mise à l’écart.

Quelques instants plus tard Annick, avant de partir, explique à ses enfants :
— Dans le village de votre grand-mère, vous avez deux oncles, une tante et deux cousins : Yann, quinze ans, et Maëlle, sept ans. Je n’ai pas revus mes frères et ma belle sœur depuis vingt ans, depuis une dispute avec mon frère aîné, il s’appelle Loïc. J’ai seulement eu des nouvelles grâce à la femme de Gwendal, car elle était mon amie d’enfance. Aujourd’hui encore, elle était au vin d’honneur avec son fils Yann. Vous l’avez vu, il est venu dire bonjour à Malo, puisqu’ils sont au collège ensemble à Roscoff. Gwendal est mon jumeau.

La nuit était tombée sur le village, et la route semblait silencieuse, presque solennelle. Chez Gwendal, la porte s’ouvrit sur un intérieur chaleureux mais simple. C’est Maëline qui ouvre la porte et regarde Yuna avec sa robe de princesse dira-t-elle à son papa plus tard, Soïg qui ressemble comme deux gouttes d’eau à l’oncle Loïc et cette belle dame qui sourit, elle on dirait sa grand-mère jeune, c’est exactement du reste ce qu’elle dit à son père, quand ce dernier lui demande :

— Maëlle ou tu fais rentrer les visiteurs ou tu m’appelles, qui est-ce ?

— Mamm-gozh yaouank eo ( c’est grand-mère jeune)

— Mamm-gozh… Kaoc’h goulenn digantañ hag-eñ eo anvet Annick ( Grand-mère… Demande lui si elle s’appelle Annick)

— Annick da tante eo.

— Laka amañ da vont tre ( Fais-là entrer)

Gwendal repousse sa chaise et se précipite vers la porte d’entrée. Annick et Gwendal se regardent, pas un ne dit mot. Puis Annick s’avance vers son frère et lui dit :

— Loïc n’est pas là

— Non et c’est préférable

Maëlline ajoute :

— La semaine dernière, Papa s’est battu avec son frère et lui a mis un coup de poing. Il a deux dents qui sont tombées.

— C’est bon, Maëlle, je te présente une revenante.

— Un…Revenantez

— Ya

— Tu es la jumelle de Papa

Maëline très joyeuse court autour de la table en criant :

—. C’est génial j’ai une tante et des cousins. Et Marie c’est ta sœur aussi.

Oui répond Annick, mais elle attend que sa nièce arrête de faire la folle.

Yuna demande à son oncle :

— Pourquoi ta fille ne parle pas français ?

— C’est moi qui lui enseigne le breton et elle montre à tous ceux qui viennent chez nous qu’elle sait le parler.

— Moi aussi j’aimerais bien, tu m’apprendras.

— Ta maman est plus douée que moi pour te l’enseigner. Elle n’est pas professeur de breton.

— Maman est traductrice de textes anciens, forcément elle sait le parler et l’écrire. Mais je parle créole, un tout petit peu, mais anglais aussi. Mais Maman est venue chez toi pour que vous vous embrassez et plus …

— Veux-tu aller jouer avec ma fille Maëline, elle va t’emmener dans sa chambre. Je t’appelle dès que nous aurons finis de discuter.

— Disputez-vous pas, sinon je viens vous cassez les dents.

—. Yuna voyons on ne parle pas ainsi à un adulte et en plus à son oncle.

— Pardon Maman, veuillez m’excuser mon oncle.

— Allez file va jouer

— Venez, comment te nommes-tu mon neveu ?

— Soïg

— Mon oncle, ma mère est votre jumelle, moi j’avais un jumeau , il est mort il avait dix ans, tous les jours il me manque mais lui ne reviendra jamais. Vous ? Comment avez-vous pu vivre sans votre jumelle ?

A suivre…

PS : Une erreur s’est glissée dans le chapitre précédent, comme il semble qu’il y a un beug. J’essaye de mettre la suite cet après-midi.


Goémon, sang et silence ! (15)

20 ans plus tard

Marie fait encore de temps en temps de la broderie, mais elle est revenue vivre à Kerlouan. C’est pour les trousseaux de mariage qu’elle consacre son temps. Aujourd’hui, Jean, déjà père de trois enfants, est venu voir sa mère. Il admire le trousseau de sa sœur : magnifique. Il sait que Marie a aussi brodé le voile de la mariée.

Son futur beau-frère Yann est gendarme à Brest, comme sa sœur. Comme leur père aurait été fier de conduire sa fille à l’église ! Mais Léa lui lance, malicieuse :


— Pour aller à l’église, tu peux toujours rêver !

Yann, lui, éclate de rire :

— Moi, c’est pour les beaux yeux de ma grand-mère que j’y vais !

Quelques jours plus tard, la noce traverse le village. Tout le monde s’extasie devant la robe de mariée de Léa. Le bruit court parmi les villageois, tous endimanchés :

— C’est Marie qui a brodé le voile de la petite ! Quelle merveille… Elle a vraiment des doigts en or !

— Mais dites-moi, qui sont ces deux demoiselles d’honneur ?

— C’est Nolwenn, la dernière de Jean, répond quelqu’un. Quant à l’autre on dirait les yeux des Le Bihan, de Loïc pour la couleur ?

Paul de Kerviller, qui habite la maison voisine de Marie, intervient avec un sourire :

— C’est Yuna, la fille d’Yves et Annick.

Annick est là aussi, celle qu’on appelait autrefois « la fugueuse » par ses frères et sa sœur. Elle a osé venir.

— Eh bien, vous êtes au courant de rien, commente une voisine. Annick a renoué avec sa sœur. Et maintenant, il reste à voir si ses frères accepteront de la rencontrer. Mais Loïc… impossible de renier son neveu. Il suffit de le regarder pour comprendre.

— Lequel est-ce ?

— Cherchez vers les adultes

— C’est lui se signe une vieille dame, on dirait Loïc. Comment s’appelle-t-il ?

— Soïg !

Un grand silence s’abat sur le village lorsque la noce passe devant la maison des Le Bihan. Annick serre la main d’Yves et passe droite sans un regard vers la fenêtre où se trouve Gwendal son autre frère.

À la mairie, l’ambiance est joyeuse. Le maire, qui connaît la famille depuis toujours, a accueilli les mariés d’un sourire franc. Mais quand Yann s’avance, impeccable dans son uniforme de gendarme, un murmure discret se glisse parmi les villageois massés dans la salle des fêtes attenante.

— C’est bien lui, souffle quelqu’un derrière, c’est le futur gendre de Marie. Il est gendarme, son père aussi. Il paraît qu’il a perdu sa mère très jeune c’est Malo qui l’a dit à mon fils. Les langues vont bon train.

Léa garde le silence, ses yeux brillent. Elle n’a jamais voulu trop en dire, préférant protéger son histoire. Mais ce jour-là, tout se dévoile presque malgré elle observant.Jean, en père de famille accompli, il est toujours goémoniers mais il va dans les écoles raconté l’histoire du goémon et de ses travailleurs de la mer du temps de notre grand-père et père.

La petite, Yuna, les yeux rieurs, est assise auprès de sa cousine Nolwenn. Ce qui amusent les deux Papa car elles n’osent bouger pour ne pas salir la robe que leur grand-mère leur a fait. Yuna porte à la ceinture un ruban vert assortie à ses yeux et Nolwenn il est bleue lui aussi assortie à ses yeux. Son grand cousin lui a dit quand il a vu les rubans :

— Heureusement que vous n’avez pas les yeux rouges !

— Est-ce que ton frère est bête ?

—Non il te taquine

La grand-mère Marie remet le chignon de Nolwenn en place car elle se tortille car le discours du maire se fait attendre.

Jean, lui, veille sur Armelle et leurs deux garçons, qui s’agitent à l’arrière, curieux de tout.

Yves a pris place aux côtés d’Annick. Leurs deux enfants, Soïg et Yuna, attirent les regards : le grand, dix-neuf ans, impressionne par sa taille et surtout par cette ressemblance troublante avec Loïc, qui fait naître un léger frisson chez ceux qui l’ont connu.

Erwan est venu avec Jud, sa fiancée. Ils échangent des sourires complices, heureux de voir la cadette enfin se marier.

Le maire, qui connaît la famille depuis toujours, prend la parole :

— Mes chers amis, c’est toujours une grande joie d’unir deux jeunes gens, mais aujourd’hui, je dois dire que je ressens une émotion particulière.

La famille Le Guen… (il s’arrête une seconde, cherche ses mots, puis sourit) …elle fait partie de notre histoire à tous.Dans la salle, un silence se fait. Chacun pense aux absents, aux années écoulées. On sent que derrière la solennité de l’instant, bien des histoires familiales, des retrouvailles, des blessures anciennes planent encore dans l’air.

Léa serre la main de Yann. Son regard se lève, croise celui de ses frères, puis celui de sa mère. Et dans ce moment suspendu, on comprend que ce mariage est bien plus qu’une signature : c’est une façon de rassembler, malgré les chemins différents, malgré les non-dits.

À la mairie, le maire n’a pas traîné. Deux signatures, quelques mots de félicitations, et déjà les mariés ressortaient sous les applaudissements. Jean, qui tenait encore sa sœur par le bras, jeta un dernier regard à la salle : beaucoup de visages connus, d’amis d’enfance, de voisins… mais une absence remarquée, celle des Le Bihan. Devant la porte, le cortège se reforma. Yann, toujours en uniforme, fit sourire les anciens du village :— Eh ben, voilà un mariage qui fera parler, chuchota l’un d’eux.

Léa est heureuse que Jean l’a conduise jusqu’au seuil de l’église. Elle a le cœur serré dans son esprit, son père manquait cruellement. L’aurait-il accompagné dans l’église. Sûrement car elle était sa princesse. Grâce au regard malicieux de Yann, qui n’avait cessé de plaisanter, cela avait allégé le moment.

Puis tous se dirigèrent vers la salle communale, où le vin d’honneur attendait. Là, on avait invité tout le village : les tables couvertes de nappes blanches croulaient déjà sous les verres et les plateaux. Les enfants couraient dans tous les sens, les cloches de l’église résonnaient encore au loin.Marie observait, émue, ses quatre enfants réunis autour d’elle. Elle songeait à son mari disparu, à ce qu’il aurait dit en voyant la cadette prendre son envol. Elle ne dit rien, mais son sourire parlait pour elle.

Les enfants se faufilaient déjà entre les convives, Malo entraînant Yoan et Nolwen dans ses jeux, tandis que Yuna suivait de près, les yeux rieurs.

Soïg, grand et réservé, observait la scène avec distance, mais ses regards croisaient parfois ceux des anciens qui murmuraient entre eux : « On dirait Loïc… »

Les verres s’entrechoquèrent, et déjà fusaient les premiers toasts :

— À Lénaïg et Yann !

— Que leur maison soit toujours pleine de joie !

Yves, debout près de sa femme, gardait un certain sérieux, presque une retenue. Lui savait que ce mariage, au-delà de la fête, réveillait des histoires anciennes, des liens complexes, des silences qu’on avait appris à respecter. Mais pour l’heure, c’était la fête. Le vin d’honneur battait son plein, et le village tout entier célébrait l’union de Lénaïg et de Yann.

A suivre…

Août 2025

Quelques jours plus tard la noce traverse le village , tout le monde s’extasie sur la robe de mariée de Léa . Le bruit court parmi les villageois endimanchés :

C’est Paul de Kerviller qui habite la maison située à côté de celle de Marie qui répond à ses voisines :

C’est Yuna la fille d’Yves et Annick.

Annick est là, la fugueuse ses frères et sa soeur l’appelaient. Elle a osé venir.

Et bien vous êtes au courant de rien, Annick a renoué avec sa sœur. Et j’espère que ses frères vont accepter de la rencontrer. Loïc ne pourra pas renier son neveu. Il suffit de le regarder pour comprendre.

À la mairie, l’ambiance est plus retenue qu’à l’église. Le maire, qui connaît la famille depuis toujours, a accueilli les mariés d’un sourire franc. Mais quand Yann s’avance, impeccable dans son uniforme de gendarme, un murmure discret se glisse parmi les villageois massés dans la salle des fêtes attenante.

— C’est bien lui, souffle quelqu’un derrière, c’est le futur gendre de Marie.

Goémon, sang et silence ! (14)

Erwan assisté de loin à ses échauffourées, mais ce dont il est sur, ni il cultive ta la terre, ni il sera goémonier, il fera régner la justice. En attendant il court sur la grève avec ses copains lorsqu’il revient au village.

Ce qu’il n’a jamais dit c’est qu’il est copain avec la fille de Loïc Le Bihan. Il trouve bête que leurs aînés se battent pour une algue ou quelques légumes. Mais Amaëlle dit à Erwan que c’est la faute à son grand-père.

Erwan du haut de ses dix ans lui confie un secret, un jour je serais gendarme. Je ferais régner la justice et l’ordre. Amaëlle a applaudit, mais Erwan ne reviendra dans le village que bien des années plus tard. Ces deux-là lorsqu’ils se reverront ne pourrons pas renouer, trop de morts les sépareront.

C’est le soir de ce jour qu’Erwan l’a annoncé à sa soeur Léa et à leur mère Marie.

Quelques jours après l’affrontement, la maison de Jean retrouvait peu à peu son calme. La colère des Le Bihan grondait encore dans les ruelles du village, mais la famille préférait n’y prêter qu’une oreille distraite. Marie avait fait la leçon à Yves et Jean, ils devaient se tenir éloigner de cette famille, sinon ils finiraient comme leur père. Ils venaient tout juste de repartir lorsque le tocsin a sonné dans le village. Jean et Astrid sa fiancée ainsi que la veuve Soizic se demandaient ce qui pouvaient être arrivé.

Jean confie sa jeune fiancée à la femme de Paul de Kerviller et en compagnie de celui-ci ils vont aux nouvelles. Un bruit court dans le village et s’amplifie, il y a un corps sur la plage. Ce sont des enfants du village qui ont fait cette macabre découverte. Les gendarmes en poste au village ont été rapidement sur les lieux, mais le nom du mort demeure un mystère.

Dzbs un village aussi petit chacun essaye de trouver qui n’était pas au village en ce dimanche de fin septembre. Beaucoup de jeunes sont partis sur Roscoff rejoindre leur college, d’autres sur Brest pour leur lycée. Mais d’adultes il n’en manque pas. Étrange…

C’est vers vingt-deux heures que tombent la mauvaise nouvelle, on entend hurler une femme suivis de pleurs. Puis la rage faut place au chagrin qui a pu tuer Jean Le Bihan, car c’est bien lui qui gisait sur la plage ?

Le Maréchal qui mène l’enquête à fort à faire entre les non-dits, les dénonciations en tout genre et les suspicions après une nuit à passer à écouter les uns et les autres il a demandé à être suspendu tant sa proximité avec le village pouvait faussé sa réflexion. C’est un de Paris qui a pointé son nez deux jours après. Lui il ne s’en laissait point conter. Il était à poignée et il balayait les rancœurs personnelles, toutefois il les gardait dous je coyde au cas où un élément nouveau puisse diligenter l’enquête vers ce genre de coupables.

les noms qui arrivaient en tête étaient Jean et Yves le Guen, Paul de Kerviller, Yves Le Golf, le fils unique de la veuve Soizic. Bref que des gens qui ne s’étaient jamais remis de la mort de Michel Le Guen. Ce mort planait au-dessus de ce nouveau mort.

Jean Le Bihan qui avait cuvé une partie de l’après-midi dans les locaux de la gendarmerie était mort entre vingt-heures et vingt-deux heures. Qui lui en voulait à ce point. Car l’ensemble du village était unanime, les Le Bihan était des fouteurs de m…e.

Le père Le Bihan avait des algues enfoncées dans la bouche, il avait étouffé avant de mourir noyé. Lorsque le Maréchal des Logis quitte Kerlouan il ignore qui l’a empêché de parler. Et comme la mort de Michel Le Guen personne n’a été inquiété.

A suivre…

Août 2025

Goemon, sang et silence ! (13)

Avant de repartir pour Brest avec son oncle, Yves avait fixé un rendez-vous à Annick Le Bihan. Elle était venue, mais ses yeux sombres disaient l’inquiétude avant même qu’elle n’ouvre la bouche. Yves crut qu’elle regrettait cette nuit où elle s’était abandonnée à lui.Mais non. Son premier mot fut une gifle :

— Qui a prévenu les gendarmes ?

Yves resta un instant interdit, puis répondit comme si la chose allait de soi. Son voisin, dit-il. Un homme prudent, qui craignait de revoir le fest-noz se transformer en champ de bataille, et qui avait jugé bon de souffler aux gendarmes que les Bihan et les frères Le Guen se retrouveraient sous le même toit.Il parlait avec une assurance tranquille, persuadé de dire la vérité.

Ce qu’il ne savait pas, c’est que Marie, de son côté, avait laissé échapper quelques mots… assez pour que la femme du chef comprenne. Et dans ce pays où les secrets courent plus vite que le vent sur la lande, il n’en fallait pas davantage pour sceller un destin.

Un silence lourd s’installa entre Yves et Annick. On entendait au loin le cri des mouettes et le ressac, sourd et obstiné, qui cognait contre les rochers. Elle baissa les yeux, comme si la mer seule pouvait lui offrir des réponses. Lui, il sentit grandir en lui cette vieille méfiance des siens, ce pressentiment que chaque geste, chaque parole, pèse d’un poids que nul ne mesure sur l’instant.

— Annick, dit-il d’une voix basse, tu me caches quelque chose.

Elle releva brusquement la tête. Dans son regard brillait cette lueur âpre, celle des femmes de leur terre, droites mais écrasées sous le poids des rancunes familiales.

— Ce n’est pas moi, souffla-t-elle. Mais les mots voyagent, Yves… et ils ne reviennent jamais.

Il comprit alors que l’affaire leur échappait. Que d’autres mains, invisibles, tiraient les fils. Dans cette Bretagne où la mer avale les hommes et où les haines durent plus longtemps que les pierres des calvaires, il pressentit que l’histoire n’en resterait pas là.

La nuit tombait. Le vent, gonflé d’embruns, semblait apporter avec lui une menace sourde. Yves eut un frisson, non pas de froid, mais de certitude : ce qui venait de se mettre en marche ne s’arrêterait plus.La nuit enveloppait le bourg, mais le silence entre Yves et Annick avait pris une densité plus lourde encore que l’obscurité. Entre eux, quelque chose s’était brisé, ou peut-être avait simplement changé de nature. Ce n’était plus l’ivresse d’un amour neuf, mais déjà le poids des clans, des rancunes, de ces chaînes invisibles qui tiennent les familles rivées à leurs querelles comme les algues aux rochers.

Car rien ne fut oublié. Les mots de Marie, les soupçons d’Annick, la prudence du voisin, tout cela s’ajouta à ce long registre de griefs que les Bihan et les Le Guen tenaient l’un contre l’autre, génération après génération.

Un jour, elle comprit qu’il n’y avait pas d’issue. Rester, c’était choisir son clan contre son cœur. Partir, c’était trahir sa terre, mais sauver ce qu’elle portait de plus vrai en elle. Elle quitta Kerlouan sans un mot, laissant derrière elle la lande, la maison paternelle, et les rancunes qu’elle refusait d’hériter.

Son absence fut, à sa manière, un coup de tonnerre. Car dans ces pays-là, les départs sont plus infamants que les morts. On supporte mieux les noyés emportés par la mer que les vivants qui s’exilent par choix.Et la haine, elle, continua de monter. Plus sourde, plus vieille, comme un vin noir qui attend son heure.

A suivre…

Août 2025

Goémon, sang et silence ! (12)

— Alors, vous aimez toucher à nos femmes ? lança l’aîné d’une voix rauque.

La tension monta d’un coup. Les matelots se rapprochèrent, prêts à riposter. Les injures fusèrent, les menaces éclatèrent, quand soudain une voix claqua dans la nuit :

— Halte-là !

Des silhouettes surgirent de l’ombre : les gendarmes, fusils sur l’épaule, képis luisants à la lune. En embuscade, ils n’avaient rien perdu de la scène.

— Assez ! Vous deux, dit le brigadier en désignant les frères Le Bihan, on vous emmène à la brigade. C’est vous qu’on surprend en embuscade, pas eux. Les Le Bihan protestèrent, hurlèrent à la provocation. Mais les gendarmes restèrent de marbre. On les emmena sous les regards du village entier, certains choqués, d’autres soulagés.

Jean et Yves restèrent immobiles, le souffle court. Leurs camarades éclatèrent de rire, soulagés. Yves lança à son frère, à voix basse :

— Tu vois, ce soir c’est pas nous qu’on ramasse.

Jean esquissa enfin un sourire, rare et bref.Pour la première fois depuis la mort de leur père, ils avaient le sentiment que le vent commençait à tourner.

Au moment de partir un des gendarmes s’arrête à la hauteur de Jean et Yves et leur dit :

Demain matin ce n’est pas la peine de vous présenter à la brigade, nous comprenons que vous êtes les victimes d’une cabale. Les frères Le Bihan vous ont accusé à tort. Évitez désormais de les provoquer.

Tandis que les frères Le Bihan, encore ivres, étaient conduits par les gendarmes jusqu’à la brigade pour dessaouler et calmer leurs ardeurs, le village sombrait dans un étrange silence. Le fest-noz s’éteignait peu à peu, les couples rentraient en titubant, et seuls quelques échos de bombarde flottaient encore au-dessus des toits.

Jean, sans un mot, avait entraîné sa nouvelle conquête — l’ancienne fiancée de Loïc Le Bihan — vers la grève. Là, à l’abri des regards, sous une barque renversée, ils s’abandonnèrent l’un à l’autre. Les planches, usées par le sel, craquaient doucement, et les vagues accompagnaient leur souffle. Pour Jean, c’était un mélange de victoire et de désir, comme s’il volait à son ennemi plus qu’une fiancée : une revanche, une promesse d’avenir.

À quelques rues de là, Yves n’avait pas suivi son frère. Lui avait préféré la discrétion du grenier à foin. Avec Annick Le Bihan, la cadette, il monta l’escalier grinçant, le cœur battant à tout rompre. Sous la charpente basse, baignée de lune, il lui avoua son souhait : la garder en mémoire, nue, avant son départ pour l’école des matelots. Elle se prêta d’abord au jeu, timide, avant de céder à la fougue du jeune homme. Et bientôt, le foin craqua sous leurs étreintes.

Le lendemain du fest-noz, le port vibrait encore des échos de la nuit passée. Jean, fier comme un coq, avait la main posée sur l’épaule de sa promise.

Elle marchait à ses côtés, tête haute, sans même un regard pour Loïc qui traînait, sombre et muet, de l’autre côté de la place. Leurs pas résonnaient sur les pavés, et partout on les saluait.

Bien joué, Jean ! cria un vieux goémonier en levant sa pipe. Tu lui as soufflé la plus belle ! Jean éclata de rire, sa voix claire couvrant le bruit des mouettes.

Yves, lui, avait encore l’air d’un gamin pris en faute, mais un gamin heureux. Dans ses yeux, une flamme nouvelle brillait : Annick. Elle s’était approchée discrètement, lui effleurant la main d’un geste rapide, presque invisible. Il sentit son cœur bondir dans sa poitrine.

— Alors, petit matelot, lança un voisin en riant, tu vas revenir souvent aux permissions, pas vrai ?

Yves rougit, haussa les épaules. Mais au fond de lui, il le savait : il reviendrait, encore et encore, juste pour la revoir.

L’air sentait l’algue sèche et le goémon brûlé dans les champs voisins. Le soleil tapait sur les toits d’ardoise. Tout semblait léger, presque insouciant. Pour les frères, c’était comme si une page se tournait : après les années de deuil, de rancunes, le village enfin semblait les reconnaître, les applaudir.

A suivre…

Août 2025