Goemon,sang et silence. (5)

Le quai était noir de monde. Les chevaux, attelés aux chars vides, barraient la route. Des tas de goémon séchaient encore sur la grève, mais ce jour-là, personne n’était venu pour travailler. Ce jour-là, il s’agissait de défendre la mer.

Michel rentra tard, le sable et le sel encore collés à ses bottes. Le crépuscule peignait la mer de reflets rougeâtres et d’ombres longues. Jean l’aperçut en premier, sur le pas de la porte, et courut vers lui.

— Tu es enfin là, papa ! s’écria-t-il, essoufflé.

Michel sourit, mais ce n’était pas un vrai sourire : il avait dans les yeux une fatigue profonde, comme si le vent et la colère de la journée avaient creusé quelque chose en lui.

— Oui, mon fils… oui… Je suis là.

Il déposa son croc dans l’angle de la grange et s’assit lourdement sur le banc, laissant échapper un souffle long, presque un gémissement. Marie arriva avec une lampe, le visage inquiet :

— Michel… tu es tout blanc… Tu as trop marché ? Trop crié ?

— Juste… un peu de vent et de poussière, répondit-il, en passant sa main sur son front. Rien de grave.

Pour les enfants et pour Marie, il était simplement fatigué. Mais Jean sentit, sans comprendre, que cette fatigue n’était pas ordinaire.

Le vent piquait les joues et l’odeur salée de l’algue humide emplissait leurs narines. Michel portait un sac plus lourd que d’habitude, mais à mi-chemin, il s’arrêta, le dos courbé, et souffla longuement.— Je… je vais poser un instant, dit-il, les yeux perdus sur l’horizon.Jean fronça les sourcils, inquiet, mais ne dit rien. Plus tard, en reprenant le travail, Michel sembla lutter pour suivre le rythme, alors que d’ordinaire, il devançait toujours son fils.

À table, Marie servait la soupe. Michel tremblait légèrement en tenant sa cuillère, un léger geste qu’on aurait pu attribuer à la fatigue. Il s’interrompit plusieurs fois pour reprendre son souffle, et ses mains étaient moites.

— Tout va bien, Papa ?

Demanda Léa, les yeux grands ouverts.— Oui, ma chérie, répondit-il, un sourire forcé. Rien que la chaleur de la soupe…

Jean échangea un regard avec Yves, qui sentait que quelque chose n’allait pas, mais Michel changea rapidement de sujet, parlant des tâches à venir dans le champ.

A suivre

Août 2025

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

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