Goémon,sang et silence ! (10)

Depuis la disparition de Michel, la maison n’avait plus la même odeur. Le sel et le goémon s’étaient dissipés peu à peu, remplacés par le silence et la poussière. Marie, qui autrefois courait sur l’estran avec son panier, avait pris une décision : elle ne mettrait plus jamais les pieds dans les champs d’algues. Trop de souvenirs. Trop de blessures.

Elle partit donc chez sa belle-sœur, entraînant avec elle le petit Erwan. Là, entre les murs tièdes d’une maison qui sentait le lin et la cire, elle apprit la patience d’un autre travail : la broderie. Ses doigts, habitués à la rudesse des algues, se mirent à glisser sur le fil et les motifs. Le petit Erwan, assis à ses côtés, l’observait en silence.

Parfois, il s’endormait au rythme du va-et-vient de l’aiguille. D’autres fois, il tentait de tracer ses propres arabesques maladroites sur un vieux chiffon. Marie y voyait un apaisement, un fil ténu qui la reliait encore à la vie après le chaos.

Léa, quant à elle, avait pris une autre direction. Pensionnaire au collège des sœurs de la Charité, elle découvrait un univers nouveau, strict et réglé au son de la cloche. Les dortoirs glacés, les longues études du soir, mais aussi la chaleur des amitiés naissantes entre filles qui, comme elle, cherchaient leur place. Elle avait le cœur partagé : d’un côté, la douleur d’être loin des siens, de l’autre, la fierté de réussir et de se savoir soutenue par la mémoire de son père. Dans la rigueur des leçons, dans l’odeur de l’encre et du papier, Léa forgeait déjà l’esprit tenace qui, plus tard, la mènerait vers son destin.

C’est le jour où Yves est venu voir Jean pendant une permission de trois jours qu’ils prirent place dans le village à la place de leur père. Au café il y avait une veillée Annick, la promise de Jean lui avait dit de venir.

Ce soir-là, l’air sentait le cidre et la fumée de bois. Dans l’auberge du bourg, les hommes parlaient bas, les femmes tricotaient, les chaises raclaient sur les dalles. On avait commencé par évoquer la pêche, les récoltes, les nouvelles du port, mais bientôt, comme toujours, la conversation glissa vers Marie et ses enfants.

— C’est pas une vie de laisser le goémon, disait une vieille voix éraillée. Michel doit s’en retourner dans sa tombe.

Et Léa, au collège des sœurs… quelle idée ! Pour quoi faire ? Une fille, ça doit savoir tenir une maison, pas remplir des cahiers, lança un autre, goguenard.

Un silence gêné passa, avant qu’une voix plus jeune n’ajoute, ricanante :

— La vérité, c’est qu’ils se prennent pour meilleurs que nous. Jean avec ses airs sérieux, Yves qui croit qu’il va dompter la mer à l’école des mousses… Bah ! Ce sont des fils de rêveur, pas de travailleur.

À ces mots, les frères Le Bihan éclatèrent de rire. Ils étaient là, adossés au comptoir, le regard brillant de malice mauvaise. L’un d’eux, levant son bol de cidre, lança assez fort pour que tout le monde entende :

— Comme leur vieux, toujours à parler, jamais à agir ! Des penseurs, pas des hommes.

La porte s’ouvrit alors d’un coup, claquant contre le mur. Jean entra, suivi d’Yves, large d’épaules malgré ses quatorze ans. Le silence retomba dans la salle, les regards se baissèrent, mais les Le Bihan soutinrent l’affront, un sourire au coin des lèvres.Jean s’avança lentement, la mâchoire serrée.— Tu répètes ça, si t’es un homme.

Le rire se mua en provocation.— Toi, au fest-noz, on t’a jamais vu danser. T’es raide comme un piquet, bon qu’à bêcher ta terre. Pas étonnant que ton père ait fini comme ça…

A suivre…

Août 2025

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

5 réflexions sur « Goémon,sang et silence ! (10) »

  1. Marie semble trouver un apaisement à broder et à garder Erwan avec elle.
    Léa travaille dur pour décrocher un bon métier.
    Quant à Jean et Yves, revenus dans le bourg, se retrouve en face des frères Le Bihan, ennemis jurés de la famille.
    La suite ??? Une belle bagarre, je suppose !
    Bises et bonne soirée – Zaza

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  2. Bien pour Marie qui brode et peut garder son petit avec elle, c’est important tout ça.

    Léa fait ses études au collège, ça aussi c’est bien, elle pourra avoir un métier qui lui plaira. Et si elle devenait l’institutrice du village et éduquait les enfants du village, au grand dam de ceux qui …

    Pour ce qui arrive, y aura-t-il bagarre avec les Le Bihan ? je le pense.

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  3. Tout est super pour Marie, pour le petit Erwan et pour Léa !!! Mais, pour Jean et Yves, c’est autre chose, hélas !!! Cela peut mal tourner mais ce peut être aussi tout autrement … à voir, hein, Eva Joe. Bonne soirée de ce dimanche. Bisous

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