Erwan est parti ce matin pour Brest. Il m’a demandé la permission, mais je ne l’accuse de rien. Je lui ai dit que je lui rapporterais ses toiles et que je viendrais avec sa sœur. Il va habiter avec sa fiancée.
C’est une maison bretonne, simple et robuste, comme on en voit souvent par ici.
Erwan est appuyé à la fenêtre, remplaçant avec soin des pierres de granit qui ont dû tomber. Lorsqu’il nous aperçoit, un sourire éclaire brièvement son visage, mais il disparaît aussitôt.
Plus tard, Lénaïg me confiera qu’à ce moment, il revivait certains des épisodes les plus sombres de leur histoire familiale.
Toute la famille pensait d’abord que son problème était lié au fait qu’il n’avait pas été admis à l’école de gendarmerie.
Cette nuit je m’étais assis devant sa toile, je me suis souvenu qu’Erwan, à quatre ans, avait déjà gardé en lui des éclats de cette nuit.
Les vagues, le bruit des objets, la peur, le contact rassurant… tout était là, immortalisé dans ses coups de pinceau, même si lui ne comprenait pas encore ce qui s’était réellement passé. Ces souvenirs fragmentaires, mêlés à ses émotions, allaient guider son regard et ses dessins, et finalement nous permettre, à nous, de reconstituer le chaos de cette nuit.
Erwan fixait sa toile, les doigts tachés de bleu et de vert. Devant lui, un petit bateau semblait se briser contre des vagues sombres, mais ce n’était pas seulement la mer qu’il peignait : c’était la mémoire de cette nuit, celle qu’il avait vécue à quatre ans, et qu’il n’avait jamais vraiment oubliée.
« Je me souviens… » murmura-t-il pour lui-même, la voix étranglée par des années de silence.Mais ce souvenir n’était pas un récit clair. C’était un assemblage de sensations :
le claquement sec d’une porte, le bruit sourd d’un objet qui tombait sur le sol, le fracas de ses propres pas sur les pierres froides.
Il se souvenait du goémon humide que l’on sentait jusque dans ses narines, du sel mêlé à quelque chose de métallique, une odeur qui lui avait donné un haut-le-cœur à quatre ans, et qui le faisait frissonner encore aujourd’hui.Il montrait ses dessins à Yann :
« Regarde… ici », dit-il en pointant les vagues qui semblaient engloutir un corps noirci. « Je ne savais pas ce qui se passait. Je voyais juste les ombres bouger, et j’avais peur… tellement peur.
Erwan se rappelait aussi de la main qui le serrait, le corps qui le protégeait, le seul repère dans ce chaos confus. Le reste était flou : les gestes précis, les voix des adultes, le déroulement exact de ce qui avait frappé son père… tout cela restait incompréhensible, mélangé dans une peur viscérale qu’il n’avait jamais pu nommer à cet âge.
Ses dessins, pourtant, racontaient la vérité que les mots ne pouvaient pas : des éclats de sensations, des émotions, des formes sombres et mouvantes, des traces de panique et de solitude. À travers chaque coup de pinceau, Erwan reconstituait ce qu’il avait vécu, en faisant parler ses souvenirs fragmentaires et sensoriels.
« Je voyais… mais je ne comprenais pas », dit-il encore, en laissant la pointe du pinceau trembler sur la toile.
Et pourtant, tout était là. Tout… sauf les mots pour le dire.
Pour Yann, chaque détail du dessin et de la parole d’Erwan était un indice précieux. Il n’y avait pas de noms, pas d’explications claires, mais le chaos de cette nuit et la peur de l’enfant donnaient enfin à l’enquête une dimension tangible. Et pour Erwan, chaque toile était un pont vers son passé, un moyen de faire parler ce qu’il avait vu, senti et compris à quatre ans, maintenant qu’il avait vingt-cinq ans.
Soudain il est agité, sa voix tremble et il’nous dit
— Celui… celui qui m’a pris la main, qui l’a serrée, et qui m’a emmené à la maison après m’avoir recouvert de son corps… Qui m’a caché des hommes en noir, c’est Jean. Mon frère… lui aussi était là.
Ses yeux fixaient les toiles, cherchant à traduire des souvenirs fragmentaires que les mots ne pouvaient pas contenir.
— Je me souviens… des bruits… des chocs… dit-il lentement. Mais je ne sais pas qui exactement… juste la peur… les gestes… et le chaos…Lénaïg serra sa main. Yann observa attentivement les traits, les couleurs et les mouvements : chaque coup de pinceau était un indice, un fragment de mémoire sensorielle. Rien ne montrait une silhouette identifiable, mais la tension et la peur étaient palpables.
Nous avons finis notre journée après un repas que nous avait fait Catherine qui travaille à l’Office de Tourisme à Brest. Elle nous a promis de veiller sur son amour.
A suivre…
Septembre 2025

Pauvre petit Erwan…
Comment ne pas être traumatisé par un tel spectacle.
Bises et bon vendredi – Zaza
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4 ans, c’est jeune pour tout comprendre mais l’essentiel ne s’oublie pas. Alors, ses peintures son là pour en témoigner le tout … quelle belle fin de cette page de la part de Catherine. Merci Eva Joe et bonne soirée de ce vendredi. Bisous
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4 ans les souvenirs sont vague, le traumatisme bien présent
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4 ans. On garde la sensation, les bruits enfin tout ce qui constitue la scène mais le dire … comment ? Avec quels mots. Indicible.
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Des images, incompréhensibles pour un enfant de 4 ans, qui ont marqué sa mémoire. Des années après, un choc, un un évènement peuvent provoquer leur émergence
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