Huit jours plus tard ils se marièrent. la cérémonie avait été simple. Juste quelques mots échangés dans la petite mairie en pierre claire, baignée par la lumière dorée d’un après-midi de mai. Les mains de Thomas dans celles de Shana. Un regard qui disait plus que n’importe quel serment.
Elle portait une robe fluide , sans éclat superflu. Lui, un costume sombre, sobre, élégant. Autour d’eux, peu de monde. Quelques proches, des collègues triés sur le volet. Le Commandant Lambert lui-même, debout au fond, droit comme un I accompagné de son épouse Olga. Leur petite fille Manon accompagné de son mari Mathieu et de leurs enfants Béa et Tom, ainsi que Baptiste avec sa femme Angélique et leurs jumeaux Cédric et Celine. Pour rien au monde Manon n’aurait raté le mariage de son petit frère. Le capitaine Morel était présent.
Mila tenait l’alliance de son père et Maël l’alliance de sa mère. Mais c’est en sortant que l’étrangeté sublime les frappa. Il y avait un grand silence, mais de part et d’autre des marches de la mairie, il y avait quatorze hommes et femmes, parfaitement alignés, en une double haie d’honneur, en costumes noirs, cagoulés de noir également — comme sur le terrain. Aucun visage visible. Juste leurs yeux de différentes couleurs. Une rose tenue à la main : rouge pour les hommes, blanche pour les femmes.
Les tiges étaient droites, les fleurs inclinées vers eux, comme un hommage. Pas un mot. Pas un mouvement.Thomas, en descendant les marches avec Shana à son bras, ralentit. Il les reconnut sans les voir. Il connaissait leur posture, leur respiration. C’était son groupe. Ceux qu’il avait menés en mission. Ceux qu’il aurait suivi les yeux fermés.
Shana les fixa, elle aussi. Elle aurait pu être parmi eux pour un mariage. Elle aurait pu porter cette cagoule, cette rose, cette posture tendue. Mais elle n’avait aucun regret. Thomas s’arrêta au bas des marches. Le silence était presque sacré.
Alors, l’un des tireurs d’élite s’avança. Un grand homme à la carrure massive s’approcha lentement, puis tendit sa rose rouge à Thomas.
— Pour la cible que tu ne perdras jamais de vue, » dit-il d’une voix grave.
Puis il se tourna vers Shana avec une rose blanche et ajouta :
— « Et pour celle qui t’a touché en plein cœur. »
Il retourna prendre sa place sans un mot. Derrière les cagoules, il n’y avait plus de soldats, plus d’ombres, juste une famille silencieuse. Shana regarda Thomas, émue au-delà des mots.
— Ils te respectent.
— Non, dit-il. Ils nous respectent.
Alors, dans ce couloir de silence et de loyauté, main dans la main, ils avancèrent. Lentement, ensemble. Derrière eux Mila et Maël et leurs cousins cousines. Les adultes étaient dans la cour et prenaient des photos où filmaient.
Et sans un seul applaudissement, sans une seule fanfare, ils vécurent le moment le plus fort de leur vie.
Le soleil déclinait doucement derrière les arbres. La lumière dorée traversait les pans de toile, diffusant sur les visages un éclat d’ambre tendre. Les assiettes étaient presque vides, les conversations roulaient doucement sur les nappes blanches, lorsque Thomas, se leva.
Le silence tomba presque naturellement. Il n’était pas en uniforme, mais dans son costume sombre, il dégageait la même autorité tranquille. Celle qu’on n’impose pas, qu’on incarne.Il leva son verre, sans sourire, mais avec cette intensité dans le regard qu’on lui connaissait.
— Je ne suis pas doué pour les grandes déclarations. Je préfère les décisions nettes, les ordres clairs, et les silences utiles.
Un léger rire parcourut la tablée.
— Mais aujourd’hui, je ne parle pas comme chef d’unité. Ni comme Commandant. Je parle comme un homme qui, pour la première fois de sa vie, a eu peur de vivre heureux.Il jeta un regard à Shana, assise à sa droite. Ses yeux se radoucirent immédiatement.— Shana est entrée dans ma vie comme une brèche dans un mur, franche, inattendue, brillante. Elle n’a pas eu besoin de me convaincre. Elle a juste été là, présente rien que pour moi, et je me suis rendu.
Il inspira un instant, posant son verre.
— Ce que vous voyez aujourd’hui, ce n’est pas juste un mariage. C’est une alliance. Deux soldats, deux âmes cabossées, qui ont choisi de poser les armes, l’un pour l’autre. Et d’en fabriquer une nouvelle. Une bien plus précieuse : l’amour.
Un silence, puis les verres se levèrent. Une émotion discrète. Beaucoup de regards qui se baissent, par pudeur.
Mais Shana se leva alors, doucement. Elle porta ses doigts à la table pour s’y appuyer. Ses yeux étaient brillants, mais sa voix était claire.
— Il fut un temps où je croyais que l’amour n’était pas fait pour moi. J’ai connu la douleur, la peur, la perte de confiance. J’ai été brisée, à une époque où j’aurais voulu disparaître. J’étais une victime. Mais ce que j’ai compris avec le temps — et avec beaucoup de cicatrices que vous ne voyez pas — c’est qu’on peut être une victime un jour, et une survivante le lendemain. Et qu’après avoir survécu, on peut apprendre à vivre… Puis à aimer. Et c’est là que tu entres en scène, Thomas avec ton calme, ta droiture, ton regard perçant de tireur d’élite, mais surtout ton cœur immense, qui m’a vue toute entière. Tu as vu mes failles, mes ombres, mes silences… Et tu ne m’as jamais demandé d’être parfaite. Tu m’as juste tendu la main. Patience après patience, tu m’as appris à me relever, à faire confiance, à rire à nouveau. Je ne t’ai pas seulement choisi comme mari. Je t’ai choisi comme refuge. Comme partenaire de vie. Comme père de nos enfants. Tu m’as montré qu’un passé douloureux ne nous condamne pas à un futur sans lumière.
Thomas très ému, mis sa main sur la bouche de Shana, puis l’embrassa passionnément, mais sa femme lui dit :
— Je n’ai pas terminé Thomas. Merci à toi, mon amour, de m’avoir appris qu’on peut renaître, qu’on peut aimer après la peur, et qu’on peut construire quelque chose d’infiniment beau, même après avoir été détruite.
Un silence attentif. Elle sourit.
— Tu es l’homme le plus exigeant que j’aie rencontré. Tu diriges des missions impossibles, tu fais tomber les murs, et tu ne te laisses jamais le droit à l’erreur. Tu veux toujours protéger. Mais aujourd’hui, tu as accepté de me recevoir et d’accepter.
Elle posa une main sur son ventre encore invisible.
— Ce qu’on porte là, c’est peut-être pas venu au bon moment. Mais c’est venu du bon amour. D’une nuit où le monde tombait, et où on a décidé de ne pas tomber avec.
Elle le regarda droit dans les yeux, elle leva son verre.
— À nous, Thomas. Et à l’inconnu qu’on ne craint plus.
Les applaudissements furent sobres, mais profonds. Pas bruyants, juste respectueux, comme dans une cérémonie officieuse, que seuls ceux qui ont connu le terrain comprennent.
Puis Thomas et Shana disent ensemble à leurs enfants Mila et Maël :
Mila, Maël il va falloir trouver des prénoms commençant par la lettre M plusieurs pour que nous ayons le choix.
C’est par un éclat de rire que se termine le discours en duo de Thomas et Shana.
Puis, la tente s’était vidée doucement, les éclats de voix remplacés par le bruissement des arbres. La nuit s’était posée comme un voile de velours sur le domaine.
Dans la chambre qu’on leur avait préparée, simple, sobre, presque monacal, Shana s’était allongée, encore en robe, les cheveux défaits. La lumière tamisée d’une lampe posée au sol dessinait des ombres souples sur les murs. Thomas entra en silence après s’être assuré que tout était bouclé, comme toujours.
Il s’arrêta quelques secondes à la regarder. Elle tourna la tête vers lui. Son visage n’exprimait pas de tristesse. Juste cette lucidité qu’elle portait en elle, dans les bons comme les pires moments.
— C’est pour demain matin, n’est-ce pas ? demanda-t-elle sans détour.
Il ne répondit pas tout de suite. Il posa sa montre, sa ceinture, son téléphone. Des gestes millimétrés. Et finalement :
— Oui. Avant l’aube.
Elle se redressa, s’assit sur le lit. Sa robe glissa légèrement sur ses épaules.
— Tu ne veux pas me dire où ? Il secoua la tête.
— Je ne peux pas.
Un silence. Il s’assit à côté d’elle, sans la regarder encore.
— C’est pour combien de temps ?
— Je ne sais pas. Mais toi par contre , après demain tu vas travailler au bureau en binôme avec Morel. Lundi matin à dix heures tu as rendez-vous avec le Colonel. Tu n’iras plus sur le terrain, tu me le promets.
Elle posa doucement sa tête sur son épaule.
— J’essayerai, tu crois que ce sera la dernière fois qu’on se touche comme ça avant longtemps ? Il prit sa main, entrelace leurs doigts. Il sentait la fragilité nouvelle de sa peau, la fine chaleur de ce lien si jeune encore.
— Je l’espère pas. Mais si c’est le cas… alors je veux que cette nuit compte.
Il se tourna vers elle. Leurs deux fronts se touchèrent.
— Pas pour le sexe. Pas pour le corps. Pour l’instant. Pour la mémoire. Pour que, chaque nuit où je serai loin, je sache exactement comment tu respires. Comment ton cœur bat sous ma main. Comment ta voix me murmure « reviens ».
Elle ferma les yeux, et posa sa paume contre sa nuque.
— Tu reviendras. Parce que tu n’as pas fini de m’aimer. Et que je n’ai pas fini de te faire chier.
Il sourit, enfin, un vrai sourire, rare, précieux.
— Ça, c’est une promesse.
Puis il l’allongea tout doucement, en la tenant contre lui, comme s’il apprenait un nouveau langage. Celui du silence, du respect, de la lenteur. De l’amour qui se dit par le souffle, la peau, la façon dont deux fronts se frôlent dans l’obscurité. Ce n’était pas une nuit de noces. C’était un serment, muet, profond, entrelacé de chair et d’âme.
Et quand l’aube approcha, il la regarda dormir quelques minutes encore.
Puis il partit.
A suivre…
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