Une ombre dans l’escalier 9

Sa voix est calme. Mais vide.Elle recule d’un pas. Il avance d’un. Il est grand, trop près. Il sent quelque chose de froid. Pas l’alcool, autre chose, c’est indéfini : il se contrôle, oui il ne laisse rien paraître.

— « Tu veux jouer à la petite mère courage ? Tu crois que ce bébé t’appartient ?

Elle tente de passer, il la plaque brutalement contre le mur. La main sur sa bouche. L’autre, déjà descendue, brutale, intrusive. Shana se débat, mord, frappe. Il l’a serre plus fort, la tient plaquée contre lui.

— Tu crois que t’es la première ?

Elle lui écrase le pied avec son talon, hurle à travers sa paume. Il relâche une seconde. Elle en profite. Elle lui donne un coup de coude, s’échappe, court. Elle ne se retourne pas. Elle entend juste sa voix, loin derrière.

— Ce bébé n’est pas à toi. Mais tu vas payer pour l’avoir laissé vivre.

Elle court jusqu’à une bouche de métro, se jette dedans. Elle descend deux, trois volées de marches, tremble, pleure sans un son. Un agent de la RATP la regarde bizarrement. Elle se redresse. Elle essuie son visage. Elle ne dira rien. Elle ne peut pas. Une rame passe elle ne la prends pas. Elle regrette son vélo. Dans l’enveloppe il y a deux cent € en quatre billets de cinquante, et cinquante euro en cinq billets de dix. Elle en prend un et s’achète au guichet encore ouvert sur sa ligne un billet.

Elle descend à la station d’avant, elle va faire un détour, et s’il attendait devant la porte du quatrième. Shana a peur, elle pousse la porte puis elle monte les marches quatre à quatre, comme si les étages pouvaient la sauver. Le souffle court, les mains tremblantes, le cœur au bord de la gorge.

Chaque pas dans l’escalier en colimaçon est un combat contre la panique. Contre ce qu’elle vient de vivre. Ce qu’elle ne peut pas dire. Pas maintenant…

Elle pousse la porte de la chambre, haletante. Et s’arrête net. Un homme est assis sur l’unique chaise. Ce n’est pas l’homme en noir. Celui-ci est en civil, mais on voit tout de suite qu’il est flic : posture rigide, regard qui détaille chaque mouvement. Myriam se lève aussitôt.

— Shana ! Tu vas bien ?

Shana hoche la tête, mécaniquement. Elle n’ose pas s’approcher tout de suite du bébé. L’homme se lève aussi.

— Capitaine Louvel. Brigade des mineurs.

A suivre…

Copyright juin 2025

Une ombre dans l’escalier 8

Mais revenons en arrière lorsque Shana quitte sa chambre de bonne…

Lorsque Myriam l’appelle elle sursaute, ne sait plus où elle est. Puis rapidement, sans bruit elle se prepare. Myriam lui a préparé un thé chaud et une biscotte beurrée. C’est une véritable maman songe Shana.

Dans son couffin bébé, dort. Elle s’est promis de revenir vite. Elle n’a pas le droit d’être en retard. Pas aujourd’hui.

Lorsqu’elle pousse la porte de l’immeuble, le petit matin est encore humide et brumeux. Peu de gens dans la rue. Juste les livreurs, les éboueurs, les silences parisiens.

Et…Lui, l’homme…Il est là de l’autre côté du trottoir. Debout, immobile, comme une tache d’encre dans la brume.

Le même homme., il est grand, son éternel chapeau noir, sa canne au pommeau d’argent.

Shana s’arrête net, le souffle coupé. Il ne la regarde pas. Il fixe la façade de l’immeuble, comme s’il attendait que quelque chose — ou quelqu’un — en sorte. Elle hésite. Puis baisse la tête, traverse la rue en diagonale, le plus loin possible de lui, et disparaît au coin.

Quand elle ose se retourner, il n’est plus là. Ce matin elle n’a pas retrouvé sa bicyclette, volée, qui lui a fait ça ? Elle court. Le café où elle travaille est déjà en effervescence. Les machines ronronnent, les clients habituels râlent sur les croissants, les collègues sont tendus. Shana s’efforce de sourire, de servir, de tenir. Elle tient bon jusqu’à midi.

C’est à ce moment que la patronne l’appelle. Tous la nomme « la mère Michelle », car elle a perdu son chat. Elle lui fait signe de la suivre dans la réserve loin des regards des autres.

Michelle, de son prénom Rose est une femme sèche, tirée à quatre épingles, les lèvres pincées et les yeux pleins de jugement.

Elle tend une enveloppe à Shana.

— Voici ta paie, celle d’hier et celle d’aujourd’hui. Quant à ta prime de fin de mission il ne faut pas rêver.

Shana lève les yeux, surprise. Pourquoi parle-t-elle de fin de mission. Qu’ai -je fait ?

Entre les deux femmes un silence glacial, puis la Mère Michelle lui assène ses mots :

— Parce que tu ne reviendras pas demain. Je viens d’apprendre ce que tu caches. Une voisine t’a vue. Tu courais avec un bébé sanguinolent, elle a vu le cordon sur le sol. Shana blêmit.

— Ce n’est pas ce que vous croyez…Lui dit-elle dans un souffle.

Mais la patronne l’interrompt sèchement.

— Je ne veux pas savoir. Je ne garde pas de gamines qui se prostituent et accouchent dans la clandestinité. Mon établissement a une réputation. Bonne chance. Pars maintenant, on t’oubliera, tu es personne.

Elle tourne les talons. La sentence est tombée.

Shana reste là, seule, les doigts tremblants sur l’enveloppe. Elle ne pleure pas. Elle ne peut pas. Elle ne sait pas encore si elle doit fuir, hurler ou frapper.Le monde vient de se refermer un peu plus.Et dehors, quelque part, un homme au chapeau noir attend.

Shana marche, son sac bat contre sa hanche, ses pensées sont en vrac. Perdre son travail, c’est perdre son oxygène. Elle pense au bébé. À Myriam. À ce qu’elle va dire, faire, inventer. Elle traverse la rue, sans regarder. Puis soudain un froid s’insinue en elle.

Il y a quelqu’un derrière elle. Trop près, elle accélère. Il accélère aussi. Elle tourne, prend une rue secondaire, étroite, à l’angle du vieux théâtre. La rue est vide elle a dû le semer. Une ombre se détache du mur. Il est là avec un grand manteau, de sa main gauche il fait rebondir sa canne dans sa main droite de plus en plus vite comme si il l’a menaçait et envisageait de lui la casser sur le dos.

Il n’est plus derrière elle mais face à elle, comme s’il savait où elle allait. Il la prend par le bras et tout en la secouant lui jette au visage :

— Tu t’en sors bien pour une clandestine.

A suivre…

Copyright juin 2025

Une ombre dans l’escalier 7

La lumière grise de l’aube filtre à peine à travers la lucarne crasseuse. Paris est encore endormie, mais dans la petite chambre de bonne, le monde a déjà basculé. Shana est partie travailler à l’aube, un peu à contrecœur, les yeux gonflés de fatigue et d’inquiétude.

Myriam est restée avec le bébé, le nourrissant doucement, son téléphone à portée de main, guettant les bruits de l’immeuble comme une sentinelle.Elle est en train de changer la couche lorsqu’un bruit de sirènes, lointain d’abord, puis plus net, monte jusqu’au septième étage.

Des pas précipités dans l’escalier, des voix. Puis des cris.nMyriam ouvre la porte. Une voisine, les cheveux décoiffés et le regard affolé, monte en courant.

— Ils ont trouvé une femme ! Dans la cave ! Morte !

Myriam blêmit.

— Quelle femme ?

— Je sais pas ! Elle est jeune… y a des flics partout. C’est horrible. Elle avait du sang partout. Et… et y avait des trucs étranges. Médicaux.

Elle descend aussitôt en continuant à parler dans le vide. Myriam referme la porte. Elle reste figée un instant. Le bébé dort à moitié, mais s’agite. Alors elle compose un numéro.

— Alain. C’est Myriam. Je crois que ce n’est pas un simple abandon. Il y a une femme morte dans la cave. Il faut que tu viennes. Et appelle quelqu’un de confiance dans la police. Pas n’importe qui.

Elle raccroche, croise les bras. L’air est lourd. Son regard se pose sur le bébé, qui pousse un petit gémissement.Et soudain, les pièces commencent à s’emboîter dans sa tête.Un bébé déposé vivant, juste lorsque l’on sait que Shana revient de son travail. S’il pleure elle devrait s’arrêter. Dans le cas contraire qu’aurait -t-il fait? Sa mère est morte faute de soins, des forceps abandonnés le placenta est près du corps ainsi que le cordon ombilical , tout ça dans une cave…

Ce n’est pas une tragédie isolée. C’est une filière. Un crime organisé. Et ce bébé est une trace, un témoin. Elle s’approche doucement du bébé.

— T’as pas été abandonné, toi. T’étais soit voué à une mort certaine, soit l’homme comptait sur Shana. Ce n’était que des suppositions. Comment avait-il déplacé le corps ? Sûrement cette nuit car hier Shana en déposant son vélo leur en aurait parlé.

Myriam le prend contre elle. Elle sait maintenant qu’elle ne doit pas juste l’aider à survivre.Elle doit le protéger. Et retrouver ceux qui ont fait ça.

A suivre…

Copyright juin 2025

Une ombre dans l’escalier. 6

— Bonsoir ! Vous montez ? , lance une voix plus jeune, essoufflée

— Je descendais.

— Ah, parfait. Pardonnez-moi.

Des bruits de passage, deux corps qui se frôlent. Puis, quelques secondes plus tard : trois petits coups, discrets, à la porte.

— Shana ? C’est moi, Alain le médecin.

Elle ouvre aussitôt. Un homme d’une cinquantaine d’années entre, vêtu d’un manteau sombre, un sac en bandoulière. Il retire ses gants d’un geste rapide et voit le bébé dans ses bras. Son regard se transforme.

— Bon sang… Il est minuscule.

Il pose son sac sur le lit, sort un stéthoscope, une lampe fine, des lingettes, des gants. Shana s’efface, le bébé passe de ses bras à ceux du médecin.

— Vous avez eu beaucoup de chance. murmure-t-il en le palpant avec délicatesse. Mais il faut l’alimenter très vite. Et surveiller sa température. Il jette un coup d’œil à Shana.

— Tu as très bien réagi. Tu lui as peut-être sauvé la vie. Tu l’as arraché à une mort imminente.

Elle ne répond pas. Elle regarde la porte. Elle pense à l’homme. À sa voix. Et à cette étrange question sur un « chaton ».

Le docteur Alain prend son temps. Malgré l’urgence, chaque geste est précis, presque cérémonieux. Il palpe doucement l’abdomen du bébé, vérifie sa température, son tonus musculaire. Il garde un visage neutre, mais Shana remarque qu’il serre un peu trop les lèvres.

— Il a dû naître quelques minutes avant que tu ne le trouves, il a à peine trois heures quatre au plus. L’accouchement n’a pas dû être médicalisé. Il y a encore des traces visibles… Il s’interrompt, puis reprend, plus bas

— L’enfant a été nettoyé sommairement, puis abandonné très vite. Probablement par quelqu’un qui voulait qu’il ne survive pas.

Shana serre les poings et ajoute :

— Et il va s’en sortir ?

Le docteur hoche lentement la tête.

— Je crois que oui. Grâce à toi. Mais il est encore très fragile. Il faut le nourrir maintenant.

Comme s’il avait été appelé par les mots, un gémissement s’échappe de la bouche du bébé. Pas un cri, mais un souffle de vie. Alain sourit légèrement, soulagé.

À ce moment-là, la porte s’ouvre doucement. Myriam entre, les bras chargés de sacs. Elle referme vite derrière elle, en jetant un regard à l’escalier, comme si elle s’attendait à y voir quelqu’un. Puis elle dépose le tout sur le lit : des biberons, des couches, des lingettes, une petite couverture d’un bleu pâle avec des étoiles brodées. Même un pyjama minuscule, encore dans son emballage, et surtout un couffin. Shana observe, interdite.

— J’ai pris tout ce qu’il faut pour la nuit et demain. S’il a besoin de plus, je m’en occuperai.

Alain hoche la tête, attrape un biberon stérile, prépare un mélange avec une routine fluide, presque attendrie. Il tend le petit biberon à Shana.

— C’est mieux si c’est toi. Il te connaît déjà.

Elle le prend, maladroite. Le bébé tète, d’abord hésitant, puis avec une voracité désespérée. Une larme coule sur la joue de Shana sans qu’elle s’en rende compte. Myriam, en retrait, observe la scène.Et pendant un instant — juste un — son regard se voile. Un éclair dans ses yeux, ce n’est pas de la tristesse, c’est plus une douleur tenace, brute. enfouie.

Mais Shana ne le voit pas. Pas encore. Elle ne sait pas que cette couverture, ce pyjama, ces petits objets préparés comme s’ils attendaient depuis longtemps… n’ont pas été achetés ce soir. Ils étaient déjà là, chez Myriam dans son armoire, cela fait déjà un an, parce qu’elle aussi avait attendu un bébé, et qu’un jour, ce bébé a disparu.

À suivre

Copyright juin 2025

Une ombre dans l’escalier 5.

Les pas s’arrêtent juste devant la porte. Shana ne bouge plus. Le bébé dort dans un demi-sommeil. Elle ne sait pas. Son cœur bat si fort qu’elle croit l’entendre dans tout l’étage. Il y a un grand silence.

Puis, brutalement trois coups secs à la porte. Pas violents, mais autoritaires. Elle serre le bébé un peu plus fort contre elle.

— Mademoiselle…

Sa voix est rauque. Elle la reconnaît aussitôt. C’est lui. Le vieil homme à la canne.

— Excusez-moi de vous déranger à cette heure. Je montais et… il m’a semblé entendre des vagissements, tout à l’heure, dans l’escalier. Comme un chaton, vous n’auriez pas trouvé un petit animal, par hasard ?

Il parle doucement, presque avec bienveillance. Mais Shana sent un soupçon de curiosité trop précise dans sa voix. Comme s’il savait. Ou croyait savoir. Elle ne répond pas tout de suite. Sa gorge est sèche.

. Non Monsieur rien vu

A nouveau un silence. Derrière la porte, il ne bouge pas. Elle imagine son visage pâle, ridé, tout près du bois. Peut-être qu’il tend l’oreille. Peut-être qu’il sent quelque chose. Et si le bébé pleure maintenant ? Et s’il entend ? Mais le bébé reste immobile, lové contre elle. Elle sent son souffle tiède sur sa peau, comme un fil ténu entre le monde et le néant.

— Très bien… , reprend finalement l’homme, avec un ton plus distant. Ce quartier est plein de fantômes sonores, parfois. Bonne soirée, Mademoiselle.

Il redescend une marche, lentement, la canne frappant à nouveau les pierres du mur. Une… deux… trois. Puis soudain, une autre série de pas monte dans l’escalier. Plus rapides, décidés. Shana retient son souffle. L’homme s’arrête.

A suivre…

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