Les eaux troubles du Canal Saint-Martin.

1968 : Le carnet rouge chapitre 14

Émile Devernay se souvenait de ce jour,assez pour comprendre que son père cachait quelque chose, mais pas encore assez pour savoir que cette connaissance allait lui coûter cher.

Paul Devernay était parti à l’aube, comme toujours, disant qu’il devait « vérifier un dossier ancien ».
Ses bottes résonnèrent dans l’escalier, puis plus rien. Un silence qui contrastait avec le bruit des bottes sur le sol de Paris.
Le calme parfait d’un appartement parisien en été.

Émile resta immobile quelques minutes, comptant lentement jusqu’à cinquante.
Puis il entra dans la chambre d’ami.

Sous l’oreiller, exactement là où il l’avait caché une semaine plus tôt, reposait le carnet rouge.
Une couverture râpée, un fermoir au laiton brisé,et sur la première page, un nom presque effacé :

Morel.

Il l’ouvrit. Il tomba sur des arbres généalogiques, des dates, des croix noires. Des annotations rapides, nerveuses. Une page surtout retenait son attention : une ramification isolée, entourée de trois cercles, et ce mot griffonné au crayon :

Époque de l’Empire, femme ou homme… Qui était-ce ?

Emile pris la loupe dans la collection de timbres de son père il lu la signature Devernay là il en était certain mais le prénom était illisible. Son grand-père qu’il n’avait pas connu était mort à la guerre. Serait-ce lui qui avait signé ? Ce n’était pas son père puisqu’il le cherchait ce carnet . Il fallait le remettre dans le bureau de son grand-père. En espérant que la cousine de son père n’en ai pas pris connaissance.

Puis une page plus loin, encore le même nom de famille

Louise Morel — transmission par la nièce → E Morel, la protéger à tout prix. Une rencontre fortuite ferait l’affaire, son cousin vieux célibataire exempté de la guerre pourrait faire l’affaire….

Émile sentit son cœur cogner dans sa poitrine.Il ne comprenait pas, mais il savait : cette page-là, précisément celle-là, avait quelque chose que son grand-père ne voulait pas qu’on voie. S’il avait caché si soigneusement son carnet c’est qu’il avait peur que l’on reconnaisse cette E…Morel.

Il la déchira soigneusement, la plia, et la glissa dans la poche intérieure de sa chemise.Le soir venu, son père rentra, épuisé, le front perlé de sueur.

— Emile as-tu trouvé le carnet rouge ?

— Papa ? Dit Émile timidement.

— Oui, mon garçon ?

— J’ai… je t’avais pris quelque chose.

—Je sais car je l’avais trouvé et depuis il n’y était plus. Où l’as-tu mis ?

— Je ne sais plus

Paul se figea. Puis pris d’une colère incommensurable il frappa son fils pour la première fois. Longtemps après Emile se souvenait de cette gifle. Il s’était précipité dans la chambre d’amis. Puis Émile lui tendit le carnet rouge.Le visage de son père changea — comme si un fantôme venait d’entrer dans la pièce.

— Où as-tu trouvé ça ?— Sous l’ oreiller de la chambre d’amis, là où a dormi ta cousine Evelyne.

— Evelyne ! Oh mon dieu quelle horreur ! Tu l’as ouvert ? Silence.

— Oui.

Paul ferma les yeux : une prière ou un désespoir, difficile à dire.Il prit le carnet, le serra entre ses doigts.

— Émile… ce que tu as vu ne doit jamais sortir de cette maison.Le garçon hocha la tête, sincère. Mais la page manquante vibrait encore contre sa poitrine, comme un secret vivant. C’est cette page — et cette seule page — qui allait un jour guider Évelyne Morel, la nièce, vers la vérité enterrée. Et personne, pas même Paul, n’allait s’en rendre compte assez tôt.

A suivre…

Les eaux troubles du Canal Saint-Martin

1960 : La vie tranquille de Louise chapitre 13

Louise Morel n’était plus une Morel depuis longtemps.Elle avait pris un autre nom, Louise Dervaux, le jour où elle avait épousé Étienne, un apprenti charpentier aux yeux clairs, qui ignorait tout de Paris, de ses canaux, de ses secrets.

Après la guerre, elle avait fui la capitale comme on quitte une maison en flammes : sans se retourner, pressée de respirer ailleurs.Elle s’était installée dans un petit village du Loir-et-Cher, une de ces communes où personne ne pose plus de questions que nécessaire.Elle eut trois fils :Roger, l’aîné, sérieux, appliqué, trop sensible pour son propre bien ;Henri, celui du milieu, le plus libre, toujours la valise prête ;Gilbert, le plus jeune, celui qui ressemblait le plus à Louise, avec un regard qui voyait derrière les choses.

Durant des années, Louise vécut comme elle l’avait toujours rêvé : dans le bruit du bois qu’on rabote, les cris des enfants dans le jardin, et les journées qui n’avaient rien de tragique.Mais parfois, surtout le soir, quand ses fils dormaient, elle touchait la cicatrice fine sur son poignet — une trace de ce qui s’était passé au bord du canal.Elle pensait alors à sa mère, à Paris, à sa tante, à ce qu’elle avait fui.Et elle prononçait toujours la même phrase, à mi-voix :

— Qu’ils soient loin. Qu’ils soient libres. Qu’aucune fille ne naisse sous ce nom.Le destin l’avait entendu. Louise ne donna naissance qu’à des garçons.

Le temps passa. Ses fils grandirent, prirent des chemins que Louise aurait été incapable de prévoir. Roger l’aîné partit pour Lyon en 1958, embauché dans une entreprise de transports routiers.Il épousa une institutrice douce, discrète, qui rêvait d’avoir une fille. Ils en eurent deux, mais la première ne survécut pas plus de trois jours.Ce fut sur la seconde, beaucoup plus tard, que reposerait toute la suite.

Henri le second choisit Marseille, attiré par le port, par la mer, par l’odeur du large.Il coupa un peu les ponts avec sa mère, comme si la distance était une nécessité vitale.Il eut deux garçons eux aussi — une lignée de fils qui semblait confirmer la volonté de Louise.

Gilbert le dernier resta à Paris. Contre toute attente.Il devint employé dans une administration sans histoire.Sa vie était si régulière que Louise en prit peur : elle craignait que le passé rouvre les yeux. Mais le pire ne vint pas de lui.

La transmission silencieuse 1963

Louise vieillit. Elle était devenue une femme silencieuse, aux cheveux gris tirés en chignon, aux mains noueuses comme des racines.Elle voyait moins souvent ses fils.La vie, simplement, faisait son travail. Roger, lors d’une de ses rares visites, posa un jour une photo sur la table de cuisine :une fillette de deux ans, blonde, aux yeux bleu clair.

— Maman, je te présente Emma, c’est ta petite fille. Louise approcha la photo, la regarda longtemps. Une fille.La première en ligne directe depuis elle.Elle sentit un froid remonter le long de sa colonne vertébrale.Un vertige ancien, oublié.

— Elle te ressemble, dit Roger, fier

— Oui… souffla Louise. Oui.

Mais Louise ne pouvait pas lui dire ce qu’elle voyait réellement :sur le visage innocent de cette enfant, le retour possible d’un héritage qu’elle avait tenté d’effacer.

Roger était méfiant , il ne dit pas à sa mère qu’ils avaient quitté Lyon, ils étaient de retour sur Paris. il l’adorait sa petite poupée blonde, aux fossettes délicieuses. Emma Morel, née dix ans après le plus jeune de ses frères.

A suivre…

Les eaux troubles du Canal Saint-Martin

La fuite de Louise Morel chapitre 13

La lampe à pétrole du couloir vacillait à chaque courant d’air.Louise observa un dernier instant les ombres des infirmières qui passaient de salle en salle.

— Il faut partir maintenant, murmura-t-elle pour elle-même. Son dossier, miraculeusement, portait la mention :AMNÉSIE PARTIELLE — À OBSERVER.

Un cadeau tombé du ciel. Ou un mensonge médical utile.Elle savait qu’on la croyait perdue, fragile, incapable d’expliquer ce qui s’était passé au bord du canal. Mais sa mémoire revenait par morceaux.Et les morceaux faisaient peur.

Elle glissa hors de son lit, pieds nus d’abord, puis enfila les sabots d’une infirmière laissés contre le mur. Elle avait une robe trop large — celle qu’on donne aux patientes qui n’ont plus d’identité immédiate. Dans la poche, son pouce frotta une petite pièce de cuivre trouée :le talisman que sa mère lui avait donné enfant.Elle se promit intérieurement : Maman doit savoir que je vis.

Elle longea le mur, évita les rondes, se glissa par la porte réservée aux livraisons.L’air glacé la gifla.Paris dormait à moitié, appuyé contre la peur.Il lui fallut une heure pour atteindre la rue de la Forge-Royale.

Devant la fenêtre du premier étage, elle frappa trois fois, comme autrefois.Une silhouette tira le rideau.

— Louise…?

La voix de sa mère s’étrangla.La porte s’ouvrit aussitôt.Sa mère la prit dans ses bras comme si elle tenait un fantôme revenu s’excuser.

— Je ne peux pas rester… dit Louise.

— On va t’aider, mon enfant. Qui te poursuit ?

— Je ne sais pas. Mais ils savent que j’ai vu quelque chose. Et ils ne me laisseront pas tranquille.Sa mère essuya ses joues du revers de sa manche.

— Va chez ta tante Madeleine, à Saint-Mandé. Elle ne pose jamais de questions. Louise hocha la tête.Elle resta seulement une heure dans l’appartement de son enfance : juste assez pour boire un bol de soupe, enfiler un manteau trop grand et récupérer une lettre que sa mère glissa dans sa poche.

Elle partit avant l’aube.Dans la rue silencieuse, elle n’osa pas se retourner.Par réflexe, mais aussi par instinct. Et parce qu’elle savait que la prochaine Morel menacée — comme celles d’avant — ce serait elle.

A suivre…

Les eaux troubles du Canal Saint-Martin

1943 : La course contre le temps (12)

La nuit était tombée sur Paris.
Paul Devernay longeait le canal, le dossier de son père serré contre lui. Chaque reflet sur l’eau semblait murmurer les noms des disparues : Madeleine, Marguerite, Clara… Louise.

Il savait que chaque jour perdu pouvait coûter la vie à d’autres filles de la famille.
Le temps n’était pas de son côté.

Arrivé devant un vieil atelier de couture abandonné, il poussa la porte grinçante.
Le lieu sentait la poussière et la rouille. Sur un bureau branlant, des morceaux de tissu jauni et quelques aiguilles rouillées. Il fit une inspection détaillée, ne laissant rien au hasard.
Et là, sous un vieux tapis, il trouva un carnet de couture appartenant à Clara — génération 3.

Les pages, couvertes de dessins et de notes en marge, portaient un symbole répétitif : un cercle brisé, le même qu’avait remarqué son père dans ses notes.
À côté, une phrase griffonnée :

“Le canal garde tout. La clé est dans la broderie.”

Paul sentit son cœur battre plus fort.
— La clé… murmura-t-il.

Il sortit rapidement une loupe et examina les broderies : certains motifs reproduisaient un schéma précis, presque géométrique, qui révélait un emplacement sur les quais — là où la prochaine génération pourrait être en danger.

À peine eut-il compris que des pas précipités résonnaient derrière lui.
Un individu masqué surgit, cherchant à le surprendre. Paul esquiva de justesse et s’enfuit dans la brume, le carnet sous le bras.

Il savait désormais que le cycle n’était pas rompu et que les filles de la famille étaient toujours menacées.
Mais il avait une piste. Une seule chance de sauver la génération suivante : trouver la broderie cachée et comprendre son code avant qu’il ne soit trop tard.

Dehors, le canal reflétait la lune, immobile et silencieux.
Paul serra le carnet contre sa poitrine : il venait de détecter le fil invisible qui reliait toutes les disparitions depuis Madeleine.

Il n’avait plus une minute à perdre. A pas pressés il rentre chez lui où l’attend sa femme et leur fils aîné.

En rentrant il donne la page du carnet arraché et demande à sa chère femme de lui dire ce que veux dire cette phrase:

Pour ceux qui reprendront l’enq il faut protéger illes nées aussi bien chez les fils Mor que l filles. Les aînées transmettront toujours. endre aux nièces.TENTION ( souligné trois fois)

le ca..et est dans mon bu..eau

Pour ceux qui reprendront l’enquête il faut protéger ( les ) filles nées aussi bien chez les fils Morel que les filles. Les aînées transmettront toujours. Étendre aux nièces. ATTENTION

Le carnet est dans mon bureau.

— Quel bureau ? J’espère que c’est dans celui qui était chez lui. Si c’est au Commissariat c’est raté ils ont tout jeté il y a un an.

— Penses-tu que ton père aurait laissé son petit carnet au Commissariat ? Il a forcément laissé chez lui.

— C’est bizarre il avait dit à Bertin qu’il l’emmenait dans son barda.

— Émile

— Oui Papa

— Tu n’as pas trouvé un carnet rouge dans le bureau de ton grand-père.

— Où ? Car des tiroirs il y en a pleins et même un secret.

— Emmeline chérie, veille à ce qu’il ne casse pas tout. Je repars au boulot.

A suivre

Les eaux troubles du Canal Saint-Martin

1943 : Louise Morel à l’hôpital Hotel Dieu (11)

Le couloir sentait l’alcool à brûler et la lessive froide.La pluie glaciale frappait les vitres, et le couvre-feu étouffait la ville.

Paul Devernay franchit la porte de la dernière chambre du service, tenant son dossier serré contre lui.

Louise Morel reposait à demi, le visage pâle sur l’oreiller.Une mèche sombre lui barrait le front, et sa main gauche, bandée, reposait sur la couverture. L’infirmière, silencieuse, s’écarta.

— Elle a été repêchée hier soir, murmura-t-elle. Canal Saint-Martin, près du pont de la Grange-aux-Belles. Pas de papiers sur elle. Pas d’explications.

Paul posa le dossier sur la table de chevet, caressant du regard la couverture froissée.

— Louise, dit-il doucement, je suis Paul Devernay. Vous m’entendez ?

Elle bougea faiblement. Ses yeux s’ouvrirent, clairs et effrayés.

— Où suis-je ?

— À l’hôpital. Vous avez été retrouvée dans le canal. Vous êtes vivante.Un frisson la parcourut.

— Encore… ?

— Encore quoi ? demanda Paul.

Elle murmura, presque pour elle :

— L’eau… c’était noire… et une voix… quelqu’un m’appelait.

— Vous vous souvenez de son visage ?

— Non… mais la voix… je la connais.

Elle ferma les yeux, la bouche tremblante.

— Et puis… il a dit “Laurent”.

Paul sentit un froid lui remonter l’échine.Il sortit le carnet de notes de son père et le feuilleta, trouvant le même prénom écrit dans la marge des dossiers de 1910.

— Laurent… mon père. Il a enquêté sur votre famille, Louise.Elle cligna des yeux, confuse.

— Ma famille… ma mère, mes tantes… elles vont venir ?

Paul secoua la tête doucement.

— Pas encore. Pour votre sécurité, elles ne doivent rien savoir.

Louise fronça les sourcils, effrayée :

— Pourquoi ?

— Parce que certaines vérités sont trop lourdes. Trop anciennes. Mais vous n’êtes pas seule. Je serai là pour vous.

L’infirmière revint et tendit une carte chiffonnée :

— Votre mère a demandé à être prévenue. Elle est à quelques rues.Paul la rangea dans sa poche.

— Elle saura que vous êtes vivante. C’est tout ce qu’elle peut savoir pour le moment.Louise se laissa aller contre l’oreiller.

— Et… le canal ? demanda-t-elle à voix basse.

Paul soupira.

— Le canal ne noie pas. Il garde. Et il nous montre, parfois, ce qu’on doit comprendre pour survivre.

Un silence s’installa. Dehors, une sirène résonna dans la nuit, longue et triste.Paul reprit le dossier de son père et le posa sur ses genoux.

— Voyons voir ce que ton passé nous apprend…

Pour la première fois, Louise sentit qu’elle pouvait faire confiance à cet homme.Entre eux deux, un fil invisible commençait à se tendre : la mémoire d’une famille, un secret vieux de presque un siècle, et la promesse que cette fois, elle survivrait.

A suivre…