OÙ EST MADELEINE ? 8

Le lendemain, ils montèrent tous les trois dans la vieille camionnette bleue du père d’Hugo . La route serpentait entre les vignes, puis s’ouvrit sur la plaine de la Saône. Villefranche apparut, plus bruyante, plus vivante que leur village endormi.

À la bibliothèque, l’air sentait le papier et la cire. Derrière le comptoir, une bibliothécaire les conduisit vers les archives locales : de grands journaux reliés, rangés année par année.

— Voilà l’année 1968, dit-elle en déposant un énorme volume sur la table. Les mois sont indiqués par des couleurs différentes que vous retrouverez aussi pour 1969 et ainsi de suite.

Le père s’installa dans un coin, feuilletant distraitement un magazine, tandis que les ados se penchaient fébrilement sur les pages jaunies.Ils tournèrent les feuilles avec soin, lisant les annonces, les faits divers, les petits articles de la région. Et soudain, Maud s’immobilisa.

— Regardez! Dans un encart minuscule, à la troisième page, il était écrit :« Une jeune fille du Beaujolais signalée disparue. Madeleine L 15 ans, aurait été aperçue à Villefranche. La gendarmerie recherche tous les témoignages. »Les yeux des ados s’écarquillèrent. Leur enquête venait de franchir une nouvelle étape : Madeleine avait bel et bien été vue à Villefranche… Mais ensuite, plus rien. Thomas s’approcha du coin où son père feuilletait distraitement un magazine.— Papa… regarde.Il posa le journal jauni devant lui, l’index pointé sur l’encart.« Une jeune fille du Beaujolais signalée disparue. Madeleine L, 15 ans, aurait…. »Le père resta figé. Ses yeux parcoururent la ligne une fois, puis deux. Sa main se crispa sur le papier.

— Madeleine… murmura-t-il.

Sa voix était rauque, presque étranglée. Les ados échangèrent un regard surpris.

— Vous la connaissiez bien ? demanda Margot timidement.L’homme reposa le journal avec lenteur.

— Bien sûr que je la connaissais. Elle était de notre village… et moi, j’avais 17 ans à l’époque.Il eut un petit rire amer. J’étais fou d’elle. Mais mon père me surveillait de près. Dans notre famille, on ne badinait pas avec les fréquentations. Alors je me contentais de la regarder de loin.

Le silence s’installa. Pour la première fois, les ados percevaient leur enquête autrement : ce n’était pas seulement un mystère ancien, c’était une histoire qui avait touché les cœurs, bouleversé des vies autour d’eux.Le père reprit, plus grave :

— Quand elle a disparu, tout le monde au village a eu peur. Certains disaient qu’elle avait été enlevée, d’autres qu’elle avait fugué… Moi, je savais qu’elle était amoureuse. Mais je n’ai rien pu dire. À 17 ans, avec mon père derrière moi, je n’étais qu’un gamin impuissant.Il passa une main sur son visage, comme pour chasser un souvenir douloureux.

— Si elle a été vue à Villefranche, alors c’est qu’elle a réussi à rejoindre son Espagnol. Mais après, plus rien. Margot serra le médaillon dans sa poche.

— Peut-être que c’est à nous, maintenant, de trouver ce qui s’est passé, ajouta Margot.

Le père de Thomas releva la tête. Ses yeux brillaient d’une lueur étrange, mélange de nostalgie et de détermination.

— D’accord, dit-il. Je vous aiderai. On va chercher ensemble.Les ados se plongèrent à nouveau dans les archives. Thomas tournait les pages avec soin, tandis que Maud lisait chaque colonne à voix basse. De temps en temps, le père levait la tête pour leur indiquer où chercher.

— Là… regardez, dit-il en désignant un encart daté de quelques jours plus tard.« Deux jeunes gens aperçus à la gare de Villefranche. Témoins incertains : il pourrait s’agir d’un saisonnier espagnol et d’une adolescente. La gendarmerie poursuit ses investigations. »

Les adolescents retinrent leur souffle.— C’est eux, souffla Inès. Ça ne peut être qu’eux !Mais en feuilletant encore, ils ne trouvèrent plus rien. Le silence des journaux après octobre 1968 pesait lourd.Le père s’appuya contre le dossier de sa chaise, pensif.

— Vous savez, il y a peut-être quelqu’un qui pourrait nous en dire plus.

— Qui ça ? demanda Hugo, les yeux brillants.

— Monsieur Delorme, dit le père. À l’époque, il travaillait à la gare de Villefranche, comme employé des chemins de fer. C’était un type curieux de tout, il connaissait tout le monde et il se souvenait de tout. Si quelqu’un a vraiment vu Madeleine et Alejandro, c’est lui.

Thomas s’exclama :

— Et il est toujours vivant ?

— Oui, répondit son père. Il a quatre-vingts ans passés maintenant, mais il habite encore du côté de Gleizé, chez sa fille.

Margot sourit.

— Alors il faut aller le voir.

Le père acquiesça, un éclat de jeunesse traversant son regard.

—D’accord. On ira demain.Aujourd’hui je vous emmène faire du bateau sur la Saône. Lorsque je vais pêcher, je pars non loin de Villefranche-sur-Saône, de Port Rivière plus exactement. Allez vener vous avez passé beaucoup de temps dans vos recherches.

Les adolescents se regardèrent, excités. Quelle bonne idée avait eu le père de Thomas.

Dans la voiture, Margot étudiait scrupuleusement, les indices qu’ils avaient recueuillis, c’était un véritable puzzle. Il commençait à s’assembler, pièce par pièce. Demain, peut-être, un vieil homme ouvrirait une nouvelle porte sur le destin de Madeleine et d’Alejandro.

À Suivre…

Copyright septembre 2025

OÙ EST MADELEINE ? 7

— Bonjour madame, dit Thomas poliment. Excusez-nous… On fait une recherche sur l’histoire du village. Est-ce que, dans les années soixante, vous avez loué une chambre à un saisonnier espagnol ?

La femme fronça les sourcils, puis hocha lentement la tête.

— Oh… vous voulez parler d’Alejandro. Oui, je m’en souviens bien. J’étais enfant, mais mes parents en parlaient souvent. Il avait logé ici, dans une petite chambre du haut.

Les ados échangèrent un regard brûlant d’excitation.

— Il était seul ? demanda Maud.

— Au début, oui, répondit la femme. Un garçon travailleur, très discret. Et puis… quelques mois plus tard, il est revenu accompagné d’une jeune fille. Toute douce, timide. Je crois qu’elle s’appelait Madeleine. Margot sentit le médaillon peser dans sa poche. Le puzzle s’assemblait.

— Vous savez ce qu’ils sont devenus ? souffla Hugo.

Au début, un silence était tombé comme une chape de plomb. Puis la femme avait raconté ce qu’elle savait, et de fil en aiguille la pelote se déroulait. Villefranche sur Saône avait été soit un point de départ soit une période dure pour Madeleine, c’est ce que chacun ressenti. Puis la femme ajouta :

— Je sais seulement qu’après quelques semaines, Alejandro est parti. Mon père avait dit qu’il cherchait du travail dans une grande ville. Lyon, peut-être, ou Villefranche. La fille l’attendait ici quelques jours, puis elle a disparu aussi. Un silence lourd s’installa. Les ados comprirent qu’ils touchaient à quelque chose d’énorme : Madeleine et Alejandro n’avaient pas disparu dans la forêt. Ils avaient pris la route d’ailleurs, d’une autre vie.

— Lyon… répéta Thomas. Ça veut dire que si on continue, il faut suivre leur trace jusque-là. Margot hocha la tête. Ses yeux brillaient d’une détermination nouvelle.

— Alors nos vacances ne font que commencer.

Les jeunes hésitaient puis Margot plus hardie posa la question que tous auraient voulu poser:

Peut-on monter voir votre chambre s’il vous plaît, nous aimerions nous imaginer comment ils vivaient autrefois.

La femme Lambert hésita un instant, puis finit par leur dire :

— Si vous voulez, vous pouvez monter. La chambre où il dormait n’a presque pas changé depuis… On l’a fermée après son départ. Le cœur battant, les ados gravirent l’escalier grinçant. L’air du premier étage sentait le bois ancien et la poussière. La femme poussa une porte basse, révélant une petite pièce mansardée. Un lit de fer, un vieux placard, une chaise : c’était tout. Le papier peint s’écaillait, et un rayon de soleil filtrait à travers les volets mal fermés.

— C’est là qu’il dormait, dit-elle simplement.

Les jeunes se dispersèrent, fouillant avec précaution. Hugo ouvrit le placard, bien cordialement ntendu il était vide. Thomas souleva le matelas : rien qu’un nuage de poussière. Margot, elle, s’agenouilla près de la chaise, ses doigts glissant sur le bois usé. Elle sentit une petite aspérité.

— Attendez ! Elle gratta doucement, et un morceau de papier jaunit apparut, coincé sous l’assise. Elle le déplia avec précaution. Les autres se penchèrent. C’était un ticket de train, froissé, à moitié effacé. Mais on pouvait encore lire :

Villefranche-sur-Saône → Lyon-Perrache Date : octobre 1968. Le silence tomba.

— Il est parti à Lyon, murmura Thomas. C’est sûr.

— Seul ? demanda Inès.

— Oui, lui répondit Margaux, enfin je ne sais lequel des deux est parti, ce n’est pas noté sur le billet. Mais ce billet c’est la preuve qu’un des deux n’a pas pu partir.

— Ou alors dit Léo, Madeleine a eu peur , Saint-Joseph n’est pas si loin de chez nous. On a pu la reconnaître et au dernier moment elle est retournée chez nous et est allée se cacher dans la forêt. Et c’est la raison pour laquelle on a retrouvé son courrier.

— Tu extrapoles dit Margot mais que s’est-il passer ?

La question resta suspendue. Car sur le dos du ticket, griffonné à la hâte au crayon, apparaissaient quelques mots :

« M. — Attends-moi à la gare. »

Margot sentit un frisson lui parcourir l’échine. M… comme Madeleine.

Ils se regardèrent, excités et troublés à la fois. Le mystère s’épaississait : Alejandro était bien parti vers Lyon, mais tout indiquait que Madeleine devait le rejoindre.

— On tient un vrai fil, dit Hugo. Maintenant, il faut savoir si elle est montée dans ce train… ou si quelque chose l’en a empêchée.

La petite chambre, silencieuse depuis quarante ans, venait de livrer un secret capable de bouleverser leur été.

Le soir même, la petite bande se retrouva chez Thomas. Sur la table de la cuisine, le ticket de train jauni trônait comme une pièce à conviction.

Villefranche, souffla Maud. On doit y aller. C’est le seul moyen de savoir s’ils ont vraiment pris ce train.Thomas regarda son père, assis au bout de la table, qui observait la scène en silence.— Papa… tu pourrais nous emmener, demain ? Juste un aller-retour. On veut chercher des infos.

Le père haussa les sourcils.

— À Villefranche ? Et qu’est-ce que vous espérez trouver, vous, une bande de gamins ?

Hugo s’empressa de répondre :

— On veut consulter les vieux journaux, monsieur. Peut-être qu’il y a eu des articles à l’époque.

L’homme soupira, mais ses yeux s’étaient adoucis. Il se souvenait, lui aussi, de la disparition de Madeleine, cette histoire chuchotée au village.

— C’est d’accord. Demain matin, je vous emmène à la bibliothèque municipale. Mais je vous préviens : si vous traînez ou si ça tourne en bêtise, c’est fini.Les ados échangèrent des regards excités. Ils avaient gagné une étape cruciale.

En sortant ils décident que Margot Léo et Thomas iront. Les autres restent ici et essayent de profiter un peu de leurs vacances car leur esprit est en plein effervescence.

A suivre

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OÙ EST MADELEINE ? 6

C’etait le mois de juillet, les vacances venaient à peine de commencer tandis que la plupart des ados du village profitaient de la rivière ou des soirées autour du terrain de foot, eux passaient leurs journées à courir d’un endroit à l’autre, le nez dans les registres et les oreilles grandes ouvertes aux récits des anciens.

À la mairie, l’air était lourd et sentait la poussière chaude. Les volets à moitié fermés n’empêchaient pas le soleil de brûler la pièce. Les registres qu’on leur posa sur la table semblaient dormir depuis des décennies.

Ils les feuilletèrent, la sueur coulant sur leurs tempes, les doigts tachés d’encre et de poussière. Et soudain, Hugo tapa du doigt sur une page :

— Là ! Regardez ! Sous Vendanges , septembre 1968, ils lurent tous ensemble :

— Moreno Alejandro, dit Alex. Un silence s’abattit, rompu seulement par le bruit des voitures dehors.

— C’est lui… murmura Margot, le cœur serré. Plus bas, une adresse apparaissait : Logement saisonnier – ferme des B… à Saint-Joseph.

Les garçons se regardèrent, excités.

— On y va ! dit Thomas. On a le temps, on est en vacances. On peut filer demain matin à Saint-Joseph.

En sortant de la mairie, ils furent éblouis par la lumière dorée du soir. La place du village résonnait des voix, on sentait aussi l’odeur du foin fraîchement coupé flottant dans l’air. L’été, la liberté et le mystère s’entremêlaient. Margot serra le médaillon trouvé dans la cabane.

— Alejandro Moreno… Si on le retrouve, on retrouvera peut-être Madeleine.

Le lendemain matin, ils enfourchèrent leurs vélos. L’air sentait déjà la poussière et la vigne chauffée. La route montait et descendait à travers les collines du Beaujolais, avec ses rangs de ceps bien alignés et ses murets de pierres sèches qui retenaient la terre. Ils avaient mis pieds à terre, pour attendre les retardataires et aussi boire l’eau fraîche puisée à la source avant de partir. Léo râlait, c’était sa deuxième crevaison depuis le départ d’Arnas. A croire que tous les méchants du coin lui plantaient des clous dans ses pneus. Il était le seul à crever, il n’était pas à prendre avec des pincettes. Personne n’osait lui lancer une boutade. Il remonta tant bien que mal sur son vélo et la fin de la route se passa sans autre problème notoire.

— On se croirait dans une chasse au trésor, souffla Margot, les cheveux collés sur son front par la chaleur.

Ils pédalaient en file indienne, le bruit des pneus crissant sur le gravier, et parfois une bourrasque chaude leur ramenait l’odeur des caves où dormaient les tonneaux.Vers midi, ils atteignirent Saint-Joseph. Le village était assoupi sous le soleil : les volets clos, les rues désertes, seulement le ronron d’un tracteur lointain dans les vignes.

— On va à la ferme des B… ? proposa Thomas. Ils traversèrent une cour où caquetaient quelques poules blanches, un coq majestueux avec des plumes aux couleurs magnifiques,les accueilli comme des visiteurs de renom. L’ombre rare d’un tilleul les protégea un instant. Une maison massive, crépie d’ocre pâli, se dressait au bout. Une vieille femme sortit sur le pas de la porte, s’essuyant les mains sur son tablier.

— Vous cherchez quelque chose ? demanda-t-elle, un peu méfiante. Margot prit une grande inspiration.

— Bonjour madame… On fait un travail pour l’été, sur l’histoire des vendanges. Est-ce que vous vous souvenez des saisonniers d’autrefois ?La vieille dame haussa un sourcil.

— Les saisonniers ? Oh, il y en a eu des dizaines… Mais… attendez. Vous parlez pas d’un Espagnol, par hasard ? Les cœurs des ados s’emballèrent.

— Si ! s’exclama Hugo. Alejandro… Moreno !bUn sourire éclaira soudain le visage ridé.

— Oui, lui. Un brave garçon. Il est venu plusieurs années de suite. Toujours poli, travailleur. On l’appelait Alex, pour simplifier. Les ados se regardèrent, comme électrisés.

— Vous savez ce qu’il est devenu ? demanda Maud d’une voix tremblante.

La femme eut un soupir, ses yeux se perdant dans le souvenir.

— Oh, ça remonte à loin… Mais je me rappelle d’une chose. Un été, il n’est pas venu seul.

Un silence tomba aussitôt dans la cour.

— Il avait une jeune fille avec lui. Une toute jeune, timide. Belle comme un ange. Ils avaient l’air de cacher quelque chose… ou de fuir. Margot sentit le médaillon peser lourd dans sa poche. Elle n’avait plus aucun doute : cette jeune fille, c’était Madeleine.

— Et… vous savez ce qu’ils ont fait ? Où ils sont allés ?

— Pas vraiment, répondit la vieille dame. Ils venaient parfois ici, donner un coup de main. On les voyait dans les vignes, discrets, toujours ensemble. Mais un jour… ils ont disparu. Plus personne n’a jamais su pourquoi.Les ados restèrent un moment silencieux. La chaleur, le chant des moineaux, tout paraissait suspendu.

— Vous n’avez rien remarqué d’autres ? demanda Thomas, la voix pressante.

La vieille dame hésita. Puis elle hocha la tête.

— Je me rappelle d’une seule chose : Alejandro venait souvent chercher du pain au village, chez le boulanger. Il n’y allait jamais seul. La jeune fille l’accompagnait toujours. Peut-être que lui ou sa famille en savent plus. Les yeux des ados brillèrent. Ils tenaient une nouvelle piste. Le boulanger de Saint-Joseph… Peut-être que sa famille avait gardé la mémoire de Madeleine et d’Alejandro.Le petit groupe traversa la place de Saint-Joseph. L’air vibrait de chaleur, et une odeur de pain chaud flottait autour de la boulangerie. La vitrine ancienne, aux lettres dorées un peu effacées, semblait sortie d’une autre époque.

— Vous croyez qu’ils vont se souvenir ? demanda Hugo en essuyant la sueur de son front.

— S’ils venaient tous les jours chercher du pain, oui, répondit Margot.

Ils poussèrent la porte, et une clochette tinta doucement. Derrière le comptoir, un homme d’une soixantaine d’années les accueillit avec un sourire fatigué.

— Bonjour les jeunes. Qu’est-ce que je peux vous servir ?Thomas hésita, puis osa :

— On ne vient pas vraiment pour acheter du pain… On fait une sorte d’enquête. C’est, à propos d’Alejandro Moreno. Un Espagnol qui venait ici dans les années soixante. Le boulanger eut un petit sursaut. Ses yeux se plissèrent, comme s’il fouillait dans sa mémoire.

— Moren, oui. Ça me dit quelque chose. Attendez… vous parlez bien du grand brun qu’on appelait Alex ?

— Oui ! s’exclama Maud. C’est lui !

Un silence tomba dans la boutique. Le boulanger posa ses mains sur le comptoir.

— J’étais gamin à l’époque, mais je me souviens très bien. Il venait souvent avec une fille. Plus jeune que lui. Elle ne parlait presque pas.Les ados retinrent leur souffle.

— Vous savez qui c’était ? demanda Margot.

Le boulanger secoua lentement la tête.

— Pas de nom… Mais je me rappelle de son visage. Elle était jolie, un peu triste. On les voyait marcher ensemble, comme s’ils avaient peur de se perdre.Il fit une pause, puis ajouta, un jour, ils ne sont plus revenus. Personne n’a jamais su s’ils étaient partis vers Lyon, ou ailleurs. Mais je me souviens d’une chose étrange : Alejandro avait demandéà mon père s’il connaissait quelqu’un chez qui louer une chambre…Les ados échangèrent un regard brûlant d’excitation.

— Et ? Votre père a trouvé ?

Le boulanger hocha la tête.

— Oui. Une chambre, dans une vieille maison à l’entrée du village. La maison des Lambert.Un nouveau fil venait de se tendre devant eux.

— On doit aller voir cette maison, chuchota Hugo. Tout de suite.

La maison des Lambert se dressait un peu à l’écart du village, derrière un vieux portail de fer rouillé. C’était une bâtisse massive en pierres dorées, avec des volets fermés et un jardin envahi d’herbes hautes.

— On dirait qu’elle dort depuis des années, chuchota Margot.

Ils osèrent frapper à la porte. Après un long moment, une femme d’âge mûr apparut, un foulard noué sur la tête. Elle les regarda, intriguée.

À suivre

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OÙ EST MADELEINE ? 5

Tout à coup, une pensée traversa Thomas :

— Si Madeleine est encore vivante, elle doit avoir l’âge de nos parents… ou un peu plus… 45 ans. Peut-être qu’elle a une famille maintenant. Peut-être que son enfant a notre âge…

Le silence tomba. Tous prirent conscience que ce qu’ils tenaient entre les mains n’était pas seulement un vestige du passé, mais un lien direct avec quelqu’un qui avait vécu ce secret toute sa vie.

— On doit réfléchir… murmura Margot. On ne peut pas juste se lancer à la recherche d’une inconnue sans savoir où chercher. Et si la gendarmerie avant nous ne l’a jamais retrouvé comment nous détective en herbe allons- nous y arriver ?

La boîte, la lettre et le médaillon reposaient là, comme un puzzle qu’ils devaient résoudre. Mais pour le moment, le mystère restait entier.Thomas avait aussi sollicité sa grand-mère, cela rejoignait ce que Maud et Margot leur avait dit mais voici ce qu’il a entendu lors de sa visite à sa grand-mère.

Tiens j’ai fait une découverte avec Margot, on a retrouvé une lettre vieille de trente ans qui dormait sous une table.

— Raconte Thomas tu as tes yeux qui brillent, c’est une nouvelle enquête ?

— C’est possible Granny

— Ah… Madeleine… Bien sûr que je me souviens d’elle. Une jolie fille, discrète, toujours dans l’ombre de son frère aîné.Thomas pencha un peu plus son visage, impatiente.

— Granny… est-ce que tu sais qui était son amoureux ?

La vieille dame hésita, puis finit par parler, sa voix basse et posée comme si elle se confiait à un secret.

— Ce garçon n’était pas du village. Il venait travailler dans les fermes, parfois chez les viticulteurs, pour les vendanges. On disait qu’il se débrouillait bien, qu’il était courageux. Il avait vingt ans, l’âge du frère de Madeleine.

— Et… c’est comme ça qu’elle l’a connu ?

Un sourire triste passa sur le visage de la grand-mère.

— Oui. Son frère emmenait souvent Madeleine quand il allait au bal, dans les villages alentours. Même ici, à la salle communale. Elle adorait danser. Et c’est là qu’elle a croisé ce garçon. On les a vus plusieurs fois ensemble. Personne ne s’en inquiétait trop. Les Lopez savaient que leur fils Diego s’occupait de sa sœur, hélas un soir de bal elle n’est jamais revenue. Et le lendemain une enquête était ouverte pour disparition.

Thomas sentit son cœur battre plus vite. Tout prenait forme : le frère, les bals, ce garçon de vingt ans qui travaillait dans les fermes…

— Tu crois qu’il était vraiment amoureux d’elle ? demanda-t-il ?

— Oh oui, j’en suis persuadée. Mais à l’époque, vingt ans et quinze ans… tu comprends ? Les familles n’auraient jamais accepté.

Thomas ne disait rien, il était perdu dans ses pensées. Il se revoyait dans la cabane, découvrant le médaillon en forme de cœur. Il était presque sûre qu’il venait de ce garçon.Ce soir-là, quand il retrouva les autres, il raconta tout. Léo en resta bouche bée.

— Alors son amoureux était un saisonnier ? Ça veut dire qu’il n’était pas d’ici… Il a pu l’emmener n’importe où ! Lopez c’est espagnol, Pedro ton père tu pourrais lui demander s’il les connaissait les Lopez, ils habitaient à côté de la Grand-mère de Maud.

— Ça marche , tu sais que nous venons juste de revenir dans le village. Mais mon père n’avait qu’une idée après que ses cerisiers ont été détruits à cause de l’autoroute, c’était de revenir chez son père. C’est la raison pour laquelle nous sommes de retour.

— Alors, lui dit Maud, s’il travaillait dans les fermes et chez les viticulteurs du coin. Forcément, certains anciens doivent encore se souvenir de lui. Et pourquoi pas ton grand-père Pedro. Tous comprirent qu’une nouvelle piste venait de s’ouvrir. Ils n’avaient plus seulement l’histoire de Madeleine. Ils avaient maintenant un nom à chercher : celui de ce garçon mystérieux de vingt ans qui avait tout changé.

Chez les viticulteurs Martin, le vieux ronchon les avait bien accueilli, son fils connaissait bien Margot, aussi il ouvrit sa porte aux deux jeunes filles, mais la grand-mère assise sur un rocking-chair se souvenait mieux que les autres. Elle n’était pas avare pour tailler la bavette à la jeunesse.

— Oh oui, ce garçon venait chaque année. Grand, brun, toujours souriant. Il plaisait aux filles, c’est vrai. Mais avec Madeleine… c’était pas pareil. On voyait bien qu’ils s’étaient trouvés.

— Et son nom ? demanda Maud, impatiente.Elle fronça les sourcils, cherchant dans sa mémoire.

— On l’appelait Alex, pour faire simple. Mais je suis presque sûre que ce n’était pas son vrai prénom. C’était un Espagnol. Son vrai nom sonnait… comment dire… différent.

Les ados échangèrent un regard excité.

— Espagnol ? répéta Margot.— Oui, confirma la vieille dame. Son nom de famille était… Moreno, je crois. Oui, Alex Moreno. Mais parfois, ses amis l’appelaient « Alejandro ».Un silence suivit. Les adolescents se regardèrent comme si la pièce venait de s’illuminer. Enfin, ils tenaient quelque chose de concret : un nom, un visage, une origine.

— Alex… Alejandro Moreno, murmura Thomas.

Margot serra le médaillon dans sa main.

— C’est lui. Ça ne peut être que lui.Désormais, ils avaient une piste sérieuse.

Si Madeleine avait fui avec lui, alors peut-être qu’elle vivait encore, quelque part, sous un autre nom.

A suivre …

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OÙ EST MADELEINE ? (4)

Et sans vraiment s’en rendre compte, ils comprirent tous la même chose : ils venaient de se lancer dans une enquête bien plus grande qu’eux. Le dimanche matin, les garçons décidèrent de retourner seuls dans la forêt.

— On doit chercher des indices, dit Thomas. Si Madeleine venait souvent ici, il reste peut-être quelque chose.

— Ou quelqu’un, ajouta Léo, mi- sérieux, mi blagueur.

Ils s’enfoncèrent dans les bois. Plus ils avançaient, plus les arbres se faisaient épais. La lumière passait à peine à travers le feuillage. Ils marchaient en silence, tendus, leurs pas craquant sur les branches mortes. À part des plants de myrtilles, une vieille chaussure d’homme, une casquette qui était trop récente pour appartenir à Madeleine, un peigne à myrtille que Léo s’empressa de mettre dans son sac à dos comme si c’était lui qui l’avait perdu. De maigres indices sans aucun rapport avec leur recherche.

Les arbres se resserraient autour d’eux, et bientôt le soleil disparaissait. Ce qui fit dire à Léo

— Faites gaffe, si on se perd, on est mal.

— Ferme-la tu me files la gerbe, imagine que cette fille se soit perdue dans la forêt et que nous retrouvions son corps.

— Stop cria Thomas, tu lis que des polars pour essayer de nous faire peur.

— Bon on repart, ça ne sert à rien, ce n’est pas trente ans plus tard que l’on peut trouver des indices, et je n’ai nullement envie de retrouver son corps.

— Tu as juste la trouille.

Pendant ce temps-là, du côté des filles, Maud avait fait une découverte. Sa mère lui avait appris qu’avec sa mère, donc sa grand-mère, elles avaient participé aux recherches quand Madeleine avait disparu. Madeleine avait un an de moins que la maman de Maud. Mais elle la connaissait bien. Elles habitaient dans des maisons jumelées. Après sa disparition , ses parents avaient quitté le village. Ils avaient un garçon plus grand. C’est tout dont elle se souvenait.

Maud insista pour aller voir sa grand-mère. La vieille dame vivait désormais dans une petite maison près de la rivière. Elle accueillit sa petite-fille avec un sourire fatigué, mais ses yeux s’assombrirent quand Maud prononça le prénom :

— Mamie est-ce que tu te souviens de la jeune fille qui s’appelait Madeleine. Elle a disparue en 1968. Un long silence, puis la vieille femme soupira :

— Tout le village a cherché… On a fouillé la forêt, les chemins, les rivières. On n’a jamais trouvé son corps. Alors, certains ont pensé au pire. Mais moi… moi, je crois qu’elle s’est enfuie. Maud fronça les sourcils.

— Enfuir ? Pourquoi ?

— Parce qu’elle avait un secret. Personne n’en parlait à l’époque, c’était la honte. Mais Madeleine avait fauté. Dans un petit village ou tout se sait ,ou tous se taisent. Une chappe de plomb a envahi le village et nul a osé en reparler. N’allez pas remuer le passé.

Maud sentit son cœur bondir. Elle nota chaque mot dans sa tête. Un bébé. Une fugue. Un secret étouffé.

— Elle n’est jamais revenue ? demanda-t-elle, la gorge serrée.La vieille dame haussa les épaules, les yeux perdus dans le passé.

— On ne l’a jamais revue.

Pendant que les garçons exploraient la forêt, Margot prit le bus pour aller voir son grand-père, le père de sa mère. Marcel était à la maison de retraite. Elle adorait l’y retrouver, mais aujourd’hui, son cœur battait plus vite que d’habitude. Elle attendit un moment dans le grand salon où les pensionnaires lisaient ou jouaient aux cartes, puis son grand-père arriva, la veste que Margot lui avait tricoté sur les épaules.

Quand Margot prononça le prénom de Madeleine, elle vit son visage changer. Un voile passa dans ses yeux. Son grand-père était policier sur Villefranche sur Saône, il s’était coordonné avec les gendarmes de Belleville pour organiser des battues. Il était étonné que cette histoire malheureuse, vieille de trente ans ressurgisse. Il fit signe à sa petite fille de quitter la salle à manger pour se rendre dans le petit salon attenant où à cette heure de la journée il n’y avait personne qui regardait la télévision.

— Qui t’a parlé d’elle ? demanda-t-il d’une voix basse.

— Personne… Enfin… On a trouvé un papier, en forêt. Dans une cabane. Un appel au secours signé Madeleine.

— Fais moi voir ce papier ? Te connaissant je suis certain que c’est toi qui a fait cette découverte.

Son grand-père était très perspicace, il connaissait bien sa petite fille. Elle avait déjà élucidé des petites enquêtes qu’il lui avait soumis. Mais là il se doutait bien qu’elle s’attaquait à un gros morceau. Le grand-père resta silencieux longtemps, le regard fixé sur la fenêtre. Puis il soupira, il était prêt à lui donner des pistes, sur ce qu’il avait appris, mais connaissant sa mère, cette dernière allait le gronder s’il entraînait sa petite fille trop loin. Surtout que cette gamine avait du flair. Elle ferait une bonne enquêtrice.

— Madeleine… Oui, je me souviens. Toute la commune a cherché quand elle a disparu. Des semaines entières. On n’a jamais retrouvé son corps. Certains disaient qu’elle s’était noyée, d’autres qu’elle s’était perdue dans la forêt.Il marqua une pause, puis ajouta d’un ton plus grave :— Mais moi… j’en avais fait part à mes chefs, et je pense toujours à la même chose. Je pense qu’elle est partie avec son amoureux. C’était un grand homme bien brun , il travaillait à ramasser les cerises chez le père Michalon, et chez les Martin,le raisin. Entre les deux il aidait de çi-de-là, Il se louait chez les paysans. Lui c’était un bel homme. Environ une vingtaine d’années. Madeleine avait un frère de vingt-ans, il emmenait sa sœur dans les bals . Il devait la surveiller. Et il a dû faillir car…

— Papy est-ce que tu penses que Madeleine attendait un bébé ?

— Chut ! Ne dis rien, je ne sais pas je ne l’ai jamais su. En tous les cas au bout de huit jours on en parlait plus et les Lopez avaient quitté le village. Un matin leur maison était vide même que la grand-mère de ton amie Maud a fait intervenir les pompiers pour faire fermer les volets. Il faisait un bruit terrible.

Margot resta un moment immobile, la tête pleine d’échos. Madeleine, un bébé, une fuite… Et si l’enfant de Madeleine avait survécu, aujourd’hui il aurait leur âge à eux.Margot sut alors que la vérité se cachait entre les arbres de cette forêt. Et que le papier retrouvé dans la cabane n’était que le début

Les garçons, quant à eux plus ils avançaient, plus ils comprenaient qu’ils ne trouveraient rien de concret. Le temps avait effacé les traces, avalé les sentiers, recouvert les moindres marques d’une épaisse couche de mousse et de silence. Alors, ils prirent une décision.

— On retourne à la cabane, dit Thomas. Si Madeleine venait souvent ici, elle a peut-être laissé quelque chose. Pas dehors, mais dedans. Ils firent demi-tour et, après une marche prudente, arrivèrent devant la vieille bâtisse. Elle paraissait toujours fragile, mais solide malgré les années, comme si elle avait tenu debout pour garder son secret.À l’intérieur, la lumière filtrait à peine par les planches disjointes. Léo examina les murs. Hugo passa ses doigts sous la table où le premier message avait été trouvé. Thomas, lui, s’agenouilla près du plancher.— Attendez, chuchota-t-il. Il venait de sentir sous ses mains une latte qui sonnait creux. Tous retinrent leur souffle. Ensemble, ils soulevèrent la planche vermoulue.En dessous, il y avait une petite boîte métallique, rouillée mais intacte, genre boîte à sucre.

— Une cachette ! s’exclama Léo, la voix tremblante. Ils ouvrirent la boîte. À l’intérieur, plusieurs choses s’entassaient : une photo noir et blanc pliée, une lettre jaunie, et… un petit médaillon en forme de cœur. La photo représentait une adolescente, souriante, aux cheveux sombres : Madeleine. À ses côtés, un garçon beaucoup plus vieux qu’eux. Il n’y avait aucun nom d’inscrit sauf une phrase ce petit cœur pour toi mon amour.

La lettre, elle était adressée “à celui qui trouvera” et semblait parler d’un grand départ.Les garçons se regardèrent. Ils venaient de mettre la main sur un véritable trésor de mémoire.

— Faut prévenir les filles, dit Hugo. Et surtout Margot, elle est capable de trouver ce que personne n’y est arrivée jusqu’à présent. Souviens-toi de l’enquête en plein hiver…

— On s’en fiche, nous savons de quoi elle est capable. Elle va lire entre les lignes, puis n’oublie pas son grand-père était policier, il lui a peut-être donne des pistes car, là ça change tout.

Les garçons restèrent figés devant la boîte ouverte. Chaque objet semblait respirer le passé.

— C’est vraiment incroyable, murmura Thomas. Ils prirent délicatement la lettre. Les mots étaient soigneusement alignés, une écriture mais elle ne disait rien sur un endroit où la retrouver. Juste des phrases courtes, tristes, et pleines d’espoir :

— « Si un jour quelqu’un trouve ceci, sachez que j’ai dû partir… Mais je pense encore à vous tous. Prenez soin de ceux que vous aimez. »

— Elle ne dit rien sur où elle est partie… soupira Hugo.

— Oui, mais ça confirme qu’elle a choisi de s’enfuir, dit Léo. Elle était seule, et elle voulait disparaître…Le petit médaillon attira leur attention. Margot, qui les avait rejoints, le prit dans sa main. C’était un cœur simple, avec une gravure presque effacée.

— Ce doit être de ce cœur dont parle son amoureux dit-elle doucement.

A suivre…

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