OÙ EST MADELEINE ? (3)

Ils firent une liste sur un coin de cahier

  1. Allez voir à la mairie s’il existe encore des archives
  2. Fouiller dans les vieilles photos de classe, dans l’ancienne école ( demandez la clef)
  3. Interrogez leurs parents, les plus anciens du village
  4. Fouillez la cabane de fond en comble.

Le samedi suivant, ils passèrent à l’action. À la mairie, ils eurent du mal à convaincre la secrétaire. Mais quand elle vit leurs mines sérieuses, elle les laissa feuilleter un vieux registre poussiéreux.

— Voilà, fit Thomas en pointant du doigt. Madeleine M… Elle habitait bien au village. En l’année 1968 une jeune collégienne est portée disparue. Malgré des fouilles minutieuses elle n’a jamais été retrouvée. Les enquêteurs ont privilégiés la fugue. Ils se regardèrent, un peu glacés. À l’école, ils restèrent de longues minutes devant les photographies en noir et blanc accrochées au mur. Et soudain, Inès la vit.

— Là ! C’est elle !Une adolescente aux cheveux sombres, le regard sérieux. En dessous, un prénom écrit à la main : Madeleine.

Le soir, chacun rentra avec la mission de questionner ses parents, ses grands-parents. La plupart haussèrent les épaules. Mais la grand-mère de Margot, elle, pâlit en entendant le prénom.

— Madeleine… Tu as entendu parler de cette histoire, toi aussi ? dit-elle d’une voix basse. C’était une gentille fille. Discrète. Elle a disparu du jour au lendemain… Et tu sais quoi ? La cabane… c’était son coin préféré.

Margot sentit son cœur s’emballer. Elle serra le papier retrouvé la veille. Et dans sa tête, une seule question tournait :Pourquoi ce message avait-il refait surface, maintenant ? Les jours suivants, chaque membre de la bande ramena un petit bout du puzzle. Léo avait interrogé son père, qui se souvenait vaguement que “l’affaire Madeleine” avait été un choc pour tout le village, mais qu’on n’en parlait plus. Inès avait découvert, dans une vieille armoire de son oncle instituteur, un cahier d’élèves de l’époque : le prénom de Madeleine y apparaissait, ses notes, ses devoirs. Elle était une excellente élève. Dans la marge on avait noté.  » Où es-tu Madeleine ? Il y avait des dessins merveilleux, ainsi qu’un carnet de notes où l’oncle d’Inès avait noté : les possibilités de cette jeune fille sont une pure merveille, la laisser partir dans la voie choisie. Son oncle s’occupait du CM2 , autrefois appelée septième. C’était l’année transitoire avant de partir à Villefranche sur Saône en sixième. La même année elle avait passé son certificat d’études et elle était sortie première du canton. Son oncle avait reçu les félicitations de l’académie.

Il y avait aussi des coupures de journaux dans un vieux carton où son oncle et un journaliste avait poussé l’enquête beaucoup plus loin. Pour son oncle c’était trop tard il ne pouvait pas l’aider. Il avait quitté ce monde suite à un accident de motos. Mais le journaliste, elle lisait son nom. Elle le nota dans son carnet. Disparue après les honneurs sur le journal ( Y-a-t-il un rapport disait le journaliste Hugo Chavas).

Son oncle ajoutait départ volontaire ou instrumentalisé… Début juillet on entendait plus parler de Madeleine Martin, ses parents à leur tour quittèrent le village comme des voleurs. Les uns les avaient croisés à la boulangerie, les autres devant l’école. Et le lendemain tout ce petit monde avait disparu.

Thomas, lui, avait entendu son grand-père marmonner :

— Tu sais Thomas, elle est partie après avoir eu les honneurs du journal, elle voulait être comédienne c’est ton père qui la côtoyait bien qui me l’avait dit. D’autres disent qu’elle n’a pas disparu toute seule. Qu’elle avait rendez-vous dans la forêt… mais avec qui ? Ça, personne ne l’a jamais su.

Chaque information rendait l’affaire plus mystérieuse.Alors, deux jours plus tard un matin, ils décidèrent de retourner à la cabane.

En approchant, Margot sentit un frisson lui parcourir l’échine. La cabane semblait exactement comme ils l’avaient laissée. Pourtant, à l’intérieur, un détail avait changé : sur la table poussiéreuse, il y avait une nouvelle feuille, plus grande cette fois. Léo s’approcha prudemment, comme si elle pouvait mordre. Il la déplia. Les lettres étaient plus nettes, comme si elles venaient tout juste d’être tracées :

“Vous êtes proches. Continuez.”

Personne n’osa parler. Le papier qu’ils avaient trouvé la première fois reposait pourtant toujours dans la poche de Margot.

— Comment… comment c’est possible ? balbutia Inès.

— Quelqu’un veut nous guider, dit Thomas, les yeux brillants. Soit Madeleine… soit quelqu’un qui connaît son secret.

A suivre…

Copyright septembre 2025

OÙ EST MADELEINE ? (2)

— On devrait peut-être demander aux parents… ou aux grands-parents, dit Inès en triturant la manche de son sweat.

— T’es folle ! Ils vont nous dire de ne plus mettre les pieds ici, protesta Léo. Et si c’était vraiment une vieille affaire, ils vont nous forcer à tout oublier. Surtout si dans cette forêt il y a eu une disparition.

— Justement, répliqua Margot en serrant le papier dans sa main. Si on n’en parle pas, on n’aura jamais la réponse.

Un débat s’engagea. D’un côté, ceux qui voulaient en parler aux adultes. De l’autre, ceux qui préféraient garder le secret et mener l’enquête par eux-mêmes. Finalement, comme souvent, la curiosité l’emporta.

— Bon, trancha Thomas. On n’en parle à personne pour l’instant. On rentre, et ce soir, on cherche. On fouille Internet, les vieux journaux, tout ce qu’on peut trouver. S’il y a eu une disparition, ça doit être marqué quelque part.

Ils hochèrent tous la tête, un peu excités, un peu inquiets aussi. Avant de quitter la cabane, Margot glissa le papier plié dans la poche intérieure de sa veste. Elle avait l’impression qu’il brûlait contre son cœur. Comme si les mots de Madeleine n’avaient pas fini de résonner.

Sur le chemin du retour, personne ne parla beaucoup. La forêt semblait différente, plus lourde, comme si elle les observait. Arrivés à l’entrée du village, ils se séparèrent en vitesse, avec la promesse de se retrouver le lendemain après les cours. Dans trois jours ils seraient en vacances. Ils auraient largement le temps de résoudre cet énigme.

Ce soir-là, dans leurs chambres respectives, ils pianotèrent frénétiquement sur leurs claviers. “Disparition Madeleine + nom du village”. “Jeune fille disparue forêt”. “Vieilles affaires non résolues”.

Au bout d’une heure, ce fut Margot qui tomba sur quelque chose. Un article de journal, jauni et numérisé. La date : plus de trente ans auparavant. Le titre :“Une adolescente introuvable après une promenade en forêt.”Et le prénom… Madeleine.

Le lendemain, à la récréation, la bande se retrouva derrière le gymnase. Margot brandit son téléphone, l’écran allumé.

— Regardez. J’ai trouvé ça hier soir.

Ils se penchèrent tous. L’article de journal, tremblotant en noir et blanc, apparaissait.

“Une adolescente introuvable après une promenade en forêt. La jeune Madeleine D…, 14 ans, n’a plus donné signe de vie depuis…”

— C’est elle… souffla Inès, les yeux ronds.

— Ouais, confirma Thomas. Et l’endroit… c’est bien notre forêt.

Un silence. Puis Léo frappa dans ses mains.

— Bon. On a un vrai mystère. Par quoi on commence ?

A suivre…

Copyright Septembre 2025

OÙ EST MADELEINE ? (1)

Margot, Léo Thomas Inès, Pedro, Camélia et José s’ennuyaient. Comme souvent. Alors, pour tuer le temps, la petite bande avait décidé d’aller se balader en forêt. Rien de prévu, juste marcher, rigoler, chercher un peu d’aventure. Au bout d’un sentier, derrière un rideau d’arbres, ils tombèrent sur une cabane. Elle avait l’air vieille, un peu bancale, mais pas complètement abandonnée. Intrigués, ils poussèrent la porte grinçante et entrèrent.L’intérieur était sombre, poussiéreux. Une table, deux chaises, quelques toiles d’araignée. Rien de très excitant…

Ils avaient emporté leur repas de midi, sur la table Margot étala une jolie nappe à carreaux rouges et blanc, sorti une grosse salade du jardin que sa mère Carole leur avait fait. Une bonne vinaigrette, puis Thomas mis lui un bon morceau de rosbif qui restait avec de la mayo, ou du ketchup ou de la moutarde. Léo quant à lui leur distribua des petits fromages de chèvres que sa mère leur avait préparé et pour finir des cerises que Pedro le dernier de la bande avait rapporté, car son père avait un grand verger et il vendait ses cerises le long de la Nationale.

Avant de manger José qui faisait claquer son chewing-gum cherchait ou le déposer. En riant Margaux lui dit :

—Tu veux le retrouver après le repas.

— Tu es bête Margaux, j’en ai d’autres, non je veux le jeter.

— Met -le dans ce papier et jette-le en arrivant chez toi. Ne va pas polluer la nature.

Après le repas Margot remarqua quelque chose de coincé sous la table.

— Regardez, fit-elle en se baissant. Y a un papier là-dessous. Au début, personne n’y prêta attention. Juste un vieux bout de papier plié en quatre, pas plus grand qu’une demi-boîte d’allumettes. Ils rigolèrent, prêts à le laisser là. Mais Margot, elle, insista. Elle le déplia soigneusement. Les autres se penchèrent aussitôt autour d’elle. Les mots, tracés à l’encre pâlie, tremblaient comme une main qui avait écrit trop vite, ou sous la peur :

« Au secours ! Aidez-moi. — Madeleine »

Un silence tomba dans la cabane. Pas de date, pas de lieu. Juste ce prénom, un peu ancien, presque oublié : Madeleine.

— Vous connaissez, vous, une Madeleine ? demanda Léo en fronçant les sourcils.

— Pas au collège, en tout cas, répondit Inès.

— Peut-être une vieille du village ? proposa Thomas.

Ils se mirent à réfléchir, cherchant dans leur mémoire. Des histoires, ils en avaient entendu. Des rumeurs aussi. Mais une disparition ?

— Attendez… murmura Margot. Il y a bien eu quelque chose, non ? Une histoire bizarre que les anciens racontaient ?

— Tu parles de la fille qui n’est jamais revenue de la rivière ? lança Léo.

— Non, ça c’était une légende, corrigea Thomas. Mais… je crois qu’il y a eu une vraie disparition. Y a longtemps.

A suivre…

Septembre 2025

Une histoire pour ados , mais vous serez mes premiers lecteurs s’il voit je jour… Un jour… Mon petit fils a 17 ans bientôt un adulte, je dois me dépêchez à lui faire lire cette histoire….

Goémon, sang et silence ! (23)

C’est à l’auberge du village où logent Yann et Léa que tous les deux ont fait signe à Jean le frère aîné de Léa. La pièce était petite et sombre. Léa et Yann avaient choisi cette demeure pour rester à l’écart, afin de mener leur enquête loin de leurs familles. Le vent de la mer s’engouffrait par les fenêtres, apportant l’odeur du sel et du goémon, rappelant à Yann les récits qu’Erwan avait peints et racontés à Brest.

Léa était dans leur chambre pendant que Yann raccompagnaient les enfants. Jean les attendait dans la salle principale, assis sur une chaise usée, les mains croisées sur ses genoux. Son regard était grave, attentif, comme s’il pressentait que le passé allait refaire surface.

— Merci d’être à l’heure, la marée n’attend pas : dit-il lentement. Je sais que vous avez des questions.

Yann s’avança, posant calmement une main sur l’épaule de Léa pour l’encourager. Puis il retourna les peintures d’Erwan pour voir sa réaction. Mais il ne les regarda pas. Il fixait sa sœur.

— Jean, nous voulons comprendre ce que tu as vu cette nuit-là, tout ce que tu peux nous dire. Même ce qui à tes yeux te semble insignifiant. Cela peut-être le cri d’une mouette, un juron au loin, le vent, les vagues, le clapotis de l’eau sur une barque, le hennissement d’un cheval proche ou lointain. Les rires d’une femme des sanglots. Tu vois ce que je veux dire.

Jean hocha la tête, cherchant ses mots.— Je me souviens… de la peur, du bruit, des gestes… tout était confus… et je ne sais pas si on peut croire un enfant de quatre ans… mais j’ai vu certaines choses… Tu as raison je me souviens du hennissement d’un cheval, il me semblait prêt. J’ai pensé il y a une personne qui est sur ce cheval, ils ne viennent jamais seuls les animaux. Mais je n’ai jamais vu distinctement qui étaient ces gens. Juste un éternuement preuve qu’une autre personne se trouvait sur les lieux en même temps qu’Erwan et Moi.

Jean fixa les dessins que Yann avait apportés, les vagues sombres, les ombres mouvantes, les éclats de lumière. Il reconnut dans ces formes abstraites la peur et le chaos de cette nuit, mais aucun détail précis n’indiquait le coupable.

Je n’ai jamais cru qu’un enfant pourrait tout comprendre, mais là, je vois ce qu’il a ressenti, dit Jean en hochant la tête.Le silence pesa un instant. Yann nota chaque mot, chaque pause, chaque hésitation. Ces fragments, combinés aux souvenirs et dessins d’Erwan, allaient former le fil rouge de l’enquête, révélant le chaos de cette nuit sans jamais trahir l’identité du coupable.

La pièce était à peine éclairée par la flamme vacillante d’une lampe à pétrole. La lumière tremblotante jetait des ombres instables sur les murs, creusant les traits de Jean, accentuant la gravité de son visage. Dehors, le vent faisait grincer les volets ; on entendait, par instants, les rafales de pluie contre les vitres.Jean s’était penché sur la toile laissée par Erwan. Son doigt suivit lentement les contours sombres, comme si le geste le replongeait dans le passé.— C’est ça, murmura-t-il. C’est ce que moi j’ai vu. Une ombre… celle d’un homme. Là, il avance. Ici, il suit mon père. Si Erwan n’avait pas été là, je l’aurais suivi. Mais pour ce gamin, c’était trop dangereux. Déjà, pour l’empêcher de crier, j’ai dû lui mettre la main sur la bouche.

Léa, assise près de la table, sursauta à ces mots. Ses yeux se levèrent vers lui, brillants d’inquiétude.

— Tu as dû lui faire peur.

Jean secoua la tête. Sa main restait posée sur la toile, tremblante.

— Non… pour lui c’était comme un jeu. Enfin, pas sur le coup : la lune qui nous éclairait me le montrait tout affolé. Mais en repartant, je lui ai dit que c’était un jeu avec Papa et moi, et lui.

Un silence lourd s’installa, seulement troublé par le tic-tac d’une horloge au mur. Jean baissa la tête, la voix plus basse encore :

— Après ça, je lui ai demandé de ne jamais rien dire.

Léa s’approcha, posa une main sur son bras. Sa voix était douce mais ferme.

— Alors promets-moi d’aller le délivrer de ce secret. Trop lourd pour lui, trop douloureux. Tu lui dois la vérité. Pour lui, et pour son avenir.

Jean ferma les yeux un instant, hocha la tête sans un mot. Puis, après avoir vidé son verre de cidre d’un geste brusque, il enfila sa veste. La porte s’ouvrit sur un courant d’air froid ; sa silhouette s’effaça dans la nuit, laissant derrière lui la lampe tremblotante et le silence de la pièce.

Après le repas pris à l’auberge, Léa et moi avions prolongé la soirée d’une bolée de cidre. La nuit était tombée sur Kerlouan. Un vent salé battait les volets de l’auberge. Dans la salle commune, l’air sentait la bière, le cidre et la laine mouillée.

Yann et Léa s’étaient assis dans un coin sombre, observant sans en avoir l’air. Au comptoir, deux hommes en vareuse de marin discutaient à voix basse. L’un portait une casquette enfoncée sur le front, l’autre roulait sa cigarette entre ses doigts.

— Trop de morts, toujours au même endroit, souffla le premier.
— Chut, tais-toi ! Tu veux qu’on nous entende ?

Yann tendit l’oreille, mais les voix s’éteignirent. Les deux hommes se turent en les apercevant.

De l’autre côté de la pièce, la vieille Soizic, assise dans son éternelle chaise près du feu, tricotait un pull gris. Ses mains noueuses, veinées, allaient et venaient avec une précision mécanique. Quand Léa passa près d’elle, la vieille leva les yeux. Ses prunelles sombres brillèrent un instant à la lueur des flammes.

— Les enfants parlent trop, dit-elle d’une voix cassée. Mais ce ne sont pas leurs mots. Ils répètent ce qu’on leur a mis dans la bouche.

Puis elle replongea dans son tricot, comme si rien n’avait été dit. Les aiguilles claquèrent dans le silence, plus effrayantes que n’importe quel cri.

Ici ou là des mots à demi-murmurés. Des regards fuyants, des silences trop lourds pour être innocents. Alors nous avons compris. Ici, beaucoup savent. Mais personne ne parlera.

Nous en étions convaincus : jamais nous ne saurions la vérité. Sauf, peut-être, si un jour, dans un testament, l’un d’eux trouvait enfin la force de se délivrer… Ou pire encore, si l’aveu venait de notre propre famille.

Et ce soir-là, tandis que la nuit s’épaississait sur Kerlouan, nous avons compris que les morts ne reposaient pas seulement au cimetière : ils hantaient encore les vivants.

Un dernier mot :

La Bretagne est une terre de légendes, de secrets et de mystères. Ses falaises, ses grèves battues par la mer, ses villages serrés autour d’une chapelle, tout y porte l’empreinte d’un passé qui ne disparaît jamais vraiment.

Ici, les rancunes se transmettent parfois comme les biens de famille, et les silences en disent plus long que les paroles.

Ce récit n’est pas seulement celui d’une enquête inachevée : c’est celui d’une mémoire qui se dérobe, d’histoires murmurées au coin d’une table, de vérités enterrées sous les goémons et les tempêtes. La Bretagne ne livre pas toujours ses secrets. Peut-être est-ce ce qui la rend si attachante, et si insaisissable.

FIN

Copyright Août et Septembre 2025

Goémon, sang et le silence ! (22)

Nous remercions Cathy pour son accueil chaleureux et son repas délicieux. Mais, au-delà de la visite de courtoisie, Léa et moi n’oublions pas que nous sommes en service. Puisque nous sommes à Brest, nous décidons d’en profiter pour passer à la même agence immobilière où Cathy et Erwan ont trouvé leur maison : à notre tour, nous espérons dénicher un petit havre de paix.

Erwan accepte de nous accompagner, visiblement heureux. Dans la voiture, il bavarde avec sa sœur ; la conversation glisse bientôt vers les enfants, ce qui fait briller les yeux de Léa tant ce désir lui est cher. À ma surprise, j’entends Erwan confier que Cathy attend un bébé. Léa s’étonne qu’il ne nous en ait rien dit. Il lui répond alors, plus grave, que Cathy a déjà connu deux fausses couches et qu’il préfère attendre avant d’annoncer la nouvelle au reste de la famille. Elle lui promet aussitôt de garder le secret.

La visite à l’agence se termine dans un mélange d’enthousiasme et de rêves éveillés. Nous sortons avec des prospectus, des adresses griffonnées, et dans les yeux de Léa je lis déjà les couleurs d’un futur jardin, les rideaux qu’elle accrocherait aux fenêtres.

Cathy est repartie travailler, nous laissons Erwan en Centre ville il recherche un magasin pour bébés. Nous sourions lorsque Léa lui donne une adresse. Nous avons sous les yeux un autre Erwan.

Après cet intermède délicieux , nous reprenons la route vers Kerlouan, le ton change. Le paysage défile, plus sombre à mesure que nous approchons du village. C’est Léa qui, la première, brise le silence

— Et si nous revoyions les enfants ? propose-t-elle soudain. Malo et Ti’Yann.

— Pourquoi eux ?

— Parce qu’ils savent plus qu’ils ne disent, répond-elle sans détour. Leur récit est bancal, appris par cœur. Quelqu’un leur a mis des mots dans la bouche, j’en suis certaine. Et tu devrais commencer à me connaître Yann, je suis têtue.

Je sens que l’idée germe en moi, solide. Une audition informelle, sans pression, loin des adultes qui les surveillent. Je suis songeur, Léa, elle, fixe la route comme si déjà elle voyait l’endroit où nous pourrions les interroger.

Le vent du large nous parvient à travers la vitre entrouverte, chargé d’embruns. Brest s’efface derrière nous, avec ses promesses de maisons et de vies nouvelles. Devant, le village nous attend, avec ses secrets et ses mensonges.

Nous voici arrivés à notre petite auberge. Je monte prendre mon uniforme pendant que Léa va chercher son neveu et Ti’Yann, ils jouaient sur la grève non loin de Jean qui les surveillait. Léa en quelques mots lui dit qu’au vu de ce qu’ils ont vu des dessins d’Erwan, elle va les montrer aux deux garçons. C’est plus ludique qu’un interrogatoire et surtout plus informelle. Jean a toute confiance en sa sœur, il donne son accord, pour le fils de Gwendal, Léa en fait son affaire.

Tout est prêt lorsqu’ils arrivent à l’auberge. Malo voit ça d’un sale oeil, il le dit ouvertement à sa tante.

— Traîtresse !

— Malo tu trouves que c’est une manière de parler à ta tante.

— Je te demande pardon, mais je suis grand tu aurais pu me le dire, je serais venu quand même.

La petite salle attenante à l’auberge était glaciale. Les vitres embuées laissaient filtrer une lumière blafarde. Une odeur de suie froide et de planches humides imprégnait les murs.Yann s’était assis en face des enfants. Son uniforme de gendarme, accentuait sa sévérité. Pourtant, sa voix restait douce.

Malo, les coudes sur la table, fixait obstinément la montre qu’il avait sortie de sa poche. Le tic-tac régulier semblait couvrir le silence. Ses bottines boueuses balançaient nerveusement sous la chaise.

Ti’Yann, lui, triturait un morceau de ficelle rêche, les doigts sales, les ongles noirs de terre.

— Alors, reprit Yann, raconte-moi encore. Vous dites que c’est vous… qui l’avez tué ?Le silence pesait, seulement troublé par le craquement du bois dans le poêle éteint.

— Oui, répondit Ti’Yann, la voix trop haute, trop tendue. C’est moi. Malo a suivi.

Je notais sur mon carnet que leur version avait changé, ce n’était plus Malo qui s’accusait mais Ti’Yann.

Malo hocha la tête, mais ses yeux, brillants, disaient autre chose : la peur, la confusion. Yann se pencha en avant, ses mains jointes.

— Tu es bien sûr de toi ? Parce que moi, je crois que tu veux protéger quelqu’un. N’est-ce pas ? Un battement de paupières, un souffle court. La ficelle glissa des doigts de Ti’Yann et tomba sur le sol. Malo détourna les yeux vers la fenêtre embuée.

Un instant, Yann crut qu’ils allaient tout avouer. Mais les lèvres se pincèrent, et le silence retomba, plus lourd encore.

Alors Léa fit son apparition les bras chargés des peintures d’Erwan et en étala une ou deux sur la table. Malo se mit à trembler et le fils de Gwendal pris son élan pour s’enfuir. J’avais prévu leur réaction mais à ce point j’en étais ébahi.

A suivre…

Septembre 2025