Génération 4 (Enfants d’Armand Morel)
Louise Morel (1925–1943) → 4e victime
André Morel (1932–1990) → fonctionnaire, met le sujet sous silence
Marie Morel (1936–2004) → porte le secret à son tour
Chapitre 8 / 1943 : Les noms interdits
Paris — Novembre 1943
La ville ne respirait plus.Elle chuchotait, se cachait, glissait ses regards sous ses manteaux sombres.Les bottes allemandes martelaient les pavés; les brassards français faisaient parfois plus peur encore.
Dans une arrière-salle d’épicerie, Louise Morel lui, regard franc, fichu serré sur les cheveux — écrivait des noms à l’encre violette sur de petites fiches. Pas des adresses d’armes.
— Tu vas te brûler, Louise, murmura un homme, il faisait partie de son réseau, en jetant un œil par-dessus son épaule.On est en guerre, pas à l’état civil. Elle ne leva pas les yeux.
— La guerre ne m’a pas prise ma sœur.Ni ma mère.Ni ma cousine.C’est quelque chose d’autre. Il soupira.
— Et tu crois que remonter des noms…
— Ces noms sont des armes, répondit-elle doucement.Certains secrets valent plus qu’un uniforme.
Elle glissa une nouvelle carte dans une boîte en métal. Des dates, ce sont toujours des hommes — banquiers, ministres, militaires — qui réapparaissent comme des silhouettes derrière un rideau. C’est comme un réseau de sang. Un fil interdit.Son crayon s’arrêta.
— “M L” encore… chuchota-t-elle.Même initiale que… Elle sentit un frisson, comme si quelqu’un l’avait entendue. Puis le plancher gronda. Une botte frappa la porte.
Deux hommes en civil, manteaux impeccables, entrèrent sans demander.Ils n’étaient pas allemands.Ce qui, en ces temps-là, était parfois pire.
— Mademoiselle Morel.Elle se retourna lentement.
— Oui ?
— Nous avons des questions. Pas un mot sur la Résistance. Pas un mot sur l’Occupation. Seulement son nom.Ils savaient.Un faux sourire glissa sur les lèvres du premier homme.
— Vous êtes la fille de Clara Morel n’est-ce pas ?
Louise sentit son cœur se tendre.Ils ne parlaient pas de ravitaillement, ni de tracts.Ils parlaient du nom.
— Je suis française, répondit-elle seulement.Le second homme posa sa main sur la boîte métallique.
— Nous savons ce que vous cherchez.Et ce n’est pas… prudent. Louise se força à sourire.
— Je trie des fiches pour une épicerie.Ce n’est pas un crime, si ?Le premier pencha légèrement la tête.
— Certains arbres généalogiques sont des explosifs.Quand on remonte trop loin, on finit par tomber sur des fondations…Il approcha son visage du sien.— …et certaines doivent rester enterrées.
Un silence.Une menace sans bruit.Il lui rendit la boîte. Pas un mot de plus. Pas une arrestation.Juste une phrase, en s’éloignant :
— Les femmes de votre famille ne savent pas se taire.Ne rejoignez pas leurs tombes. Ils sortirent. Louise resta immobile un long moment.Ses mains tremblaient, mais pas son regard.Elle n’était pas morte.Ils n’avaient pas voulu la faire disparaître — pas encore.Ils avaient voulu l’effrayer.
Mauvais calcul.Elle ouvrit la boîte, les fiches bruissant comme des feuilles mortes.Un nom surgit, marqué d’une étoile par Louise, sa mère, avant elle : »A. de M. »Un patronyme tronqué.Une initiale double.Une lignée d’hommes qui traversait Empires et Républiques.Un fil de sang qui n’aurait jamais dû avoir de branche cachée.La sienne.Elle rangea les fiches dans un sac de toile.Puis elle prit une décision simple :Elle ne fuirait pas.Elle survivrait.Et elle transmettrait — non plus des chuchotements, mais des preuves.La guerre ferait suffisamment de morts.Elle n’ajouterait pas son nom à la liste.
Dossier 1942/44 — Héritage de sang
Paris, janvier 1944
L’hiver s’accrochait aux vitres. Les pavés luisaient sous la pluie fine. Dans un petit appartement du onzième, un homme âgé tournait une clé rouillée dans une boîte de fer.
Le métal gémit.
Bertin soupira.
Trente ans qu’il n’avait pas touché à ce dossier.
Un coup bref à la porte. Il sursauta.
Un homme entra — manteau sombre, regard cerné, cigarette à la main.
Dossier 1942/44 — Héritage de sang
— Inspecteur Paul Devernay, annonça-t-il. Vous vouliez me voir ?
Bertin le détailla longuement avant de répondre.
Même regard que son père. Même façon de se tenir droit, malgré la lassitude.
— Asseyez-vous, inspecteur.
(Il posa la boîte sur la table.)
— Il y a des choses qu’on finit toujours par devoir transmettre.
Devernay s’assit, méfiant.
— De quoi s’agit-il ?
— D’un dossier. Vieux, très vieux. Commencé par un gendarme en 1910.
(Il marqua une pause.)
— Votre père.
Le silence s’installa.
Dehors, un tram gronda dans la rue.
— Mon père ?
— Oui, Laurent Devernay. Il m’avait confié ces notes avant de partir au front.Il disait qu’il touchait à quelque chose… mais qu’il lui manquait la clé.Il n’a jamais eu le temps de la trouver.Bertin ouvrit la boîte.À l’intérieur : des feuillets jaunis, un carnet noirci à la plume, des photos sépia.Et, sur le dessus, un nom souligné trois fois :“Famille Morel — Canal Saint-Martin.”— Vous connaissez cette famille ? demanda Bertin.— De nom seulement.— Alors écoutez-moi bien.(Il posa une main tremblante sur le dossier.)— Depuis près d’un siècle, chaque génération Morel perd sa fille aînée. Toujours au même endroit. Toujours au canal.Paul haussa un sourcil.— Vous me parlez de malédiction ?— Non. D’une régularité. Et d’un silence d’État.Devernay feuilleta rapidement les pages. Des rapports de police, des croquis, un symbole tracé à la marge — une croix brisée dans un cercle.Puis il tomba sur la dernière note de son père :
— “effacer avant transmission.”
— Il avait commencé à comprendre, murmura Bertin.— Comprendre quoi ?— Qu’on ne tue pas ces filles pour ce qu’elles font… mais pour ce qu’elles sont.Paul releva la tête, grave.— Et pourquoi me remettre ça aujourd’hui ?— Parce qu’une autre Morel a été retrouvée hier soir.— Vivante ?— Oui. Louise. Dix-huit ans.(Il marqua une pause.)— Elle ne se souvient de rien. Sauf d’un prénom qu’elle a murmuré avant de s’évanouir.— Quel prénom ?— Laurent.
Le regard de Paul se figea.
Le vieux Bertin hocha simplement la tête.
— Le canal garde la mémoire, inspecteur.
Et parfois, il la rend au mauvais moment.