Goémon, sang et silence ! (3)

À Kerlouan, quand le vent d’ouest soufflait, la petite maison des Kerbihan semblait trembler sur ses assises de granit. Le goémon séchait en tas sur la grève, les dunes de Meneham gardaient leur silhouette fantomatique dans la nuit, et la lampe à pétrole éclairait la cuisine d’une lueur vacillante.

Marie Le Guern, la maîtresse de maison, s’affairait près du foyer. Ses mains, rudes et solides, ne connaissaient pas le repos : une brassée de bois à remettre, un bol à remplir, un fichu à resserrer. Ses joues rouges et ses yeux gris-bleu trahissaient la fatigue, mais aussi une fierté muette. Dans sa robe de toile sombre, son tablier taché et ses sabots de bois, elle semblait porter à elle seule le poids du foyer.

Autour de la grande table de chêne, les quatre enfants attendaient. Les deux garçons aînés, Jean et Yves, gardaient leurs épaules voûtées de fatigue. À quatorze et seize ans, ils travaillaient déjà comme des hommes. On les voyait souvent, au matin, les jambes dans l’eau glacée, tirer les lourds tas de goémon jusqu’aux charrettes. Leurs mains étaient déjà calleuses, leurs visages hâlés par le vent salé, et pourtant, dans leurs yeux brillait encore l’espoir enfantin de revoir leur père franchir le seuil. Les deux plus jeunes, jouaient à chuchoter, mais se taisaient dès que la porte craquait sous le vent.

Soudain, un pas résonna dans la ruelle. Les enfants se dressèrent d’un bond. La porte s’ouvrit.

Michel Kerbihan entra.
Il emplissait l’encadrement, silhouette robuste, la vareuse de toile bleue et le pantalon de velours côtelé encore humides de sel. Ses bottes de caoutchouc frappaient le sol avec un bruit sourd. Sa casquette de marin à la main, il secoua ses épaules larges comme pour se délester de la mer elle-même.
Son visage buriné, creusé de sillons profonds, portait la barbe de trois jours et ce regard sombre, intense, qui inspirait le respect à ses camarades. Mais auprès des siens, ses traits se radoucissaient : il posa la casquette, s’approcha de la table et déposa une main immense sur l’épaule de son fils aîné.

« Alors, dit-il d’une voix grave, on m’a gardé un peu de soupe ? »

Un sourire, fugace, passa sur les lèvres de Marie. Ce soir-là, malgré la rudesse du jour, la maison des Kerbihan reprit son souffle autour du père.

A suivre….

Août 2025

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

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