Goémon, sang et silence ! (12)

— Alors, vous aimez toucher à nos femmes ? lança l’aîné d’une voix rauque.

La tension monta d’un coup. Les matelots se rapprochèrent, prêts à riposter. Les injures fusèrent, les menaces éclatèrent, quand soudain une voix claqua dans la nuit :

— Halte-là !

Des silhouettes surgirent de l’ombre : les gendarmes, fusils sur l’épaule, képis luisants à la lune. En embuscade, ils n’avaient rien perdu de la scène.

— Assez ! Vous deux, dit le brigadier en désignant les frères Le Bihan, on vous emmène à la brigade. C’est vous qu’on surprend en embuscade, pas eux. Les Le Bihan protestèrent, hurlèrent à la provocation. Mais les gendarmes restèrent de marbre. On les emmena sous les regards du village entier, certains choqués, d’autres soulagés.

Jean et Yves restèrent immobiles, le souffle court. Leurs camarades éclatèrent de rire, soulagés. Yves lança à son frère, à voix basse :

— Tu vois, ce soir c’est pas nous qu’on ramasse.

Jean esquissa enfin un sourire, rare et bref.Pour la première fois depuis la mort de leur père, ils avaient le sentiment que le vent commençait à tourner.

Au moment de partir un des gendarmes s’arrête à la hauteur de Jean et Yves et leur dit :

Demain matin ce n’est pas la peine de vous présenter à la brigade, nous comprenons que vous êtes les victimes d’une cabale. Les frères Le Bihan vous ont accusé à tort. Évitez désormais de les provoquer.

Tandis que les frères Le Bihan, encore ivres, étaient conduits par les gendarmes jusqu’à la brigade pour dessaouler et calmer leurs ardeurs, le village sombrait dans un étrange silence. Le fest-noz s’éteignait peu à peu, les couples rentraient en titubant, et seuls quelques échos de bombarde flottaient encore au-dessus des toits.

Jean, sans un mot, avait entraîné sa nouvelle conquête — l’ancienne fiancée de Loïc Le Bihan — vers la grève. Là, à l’abri des regards, sous une barque renversée, ils s’abandonnèrent l’un à l’autre. Les planches, usées par le sel, craquaient doucement, et les vagues accompagnaient leur souffle. Pour Jean, c’était un mélange de victoire et de désir, comme s’il volait à son ennemi plus qu’une fiancée : une revanche, une promesse d’avenir.

À quelques rues de là, Yves n’avait pas suivi son frère. Lui avait préféré la discrétion du grenier à foin. Avec Annick Le Bihan, la cadette, il monta l’escalier grinçant, le cœur battant à tout rompre. Sous la charpente basse, baignée de lune, il lui avoua son souhait : la garder en mémoire, nue, avant son départ pour l’école des matelots. Elle se prêta d’abord au jeu, timide, avant de céder à la fougue du jeune homme. Et bientôt, le foin craqua sous leurs étreintes.

Le lendemain du fest-noz, le port vibrait encore des échos de la nuit passée. Jean, fier comme un coq, avait la main posée sur l’épaule de sa promise.

Elle marchait à ses côtés, tête haute, sans même un regard pour Loïc qui traînait, sombre et muet, de l’autre côté de la place. Leurs pas résonnaient sur les pavés, et partout on les saluait.

Bien joué, Jean ! cria un vieux goémonier en levant sa pipe. Tu lui as soufflé la plus belle ! Jean éclata de rire, sa voix claire couvrant le bruit des mouettes.

Yves, lui, avait encore l’air d’un gamin pris en faute, mais un gamin heureux. Dans ses yeux, une flamme nouvelle brillait : Annick. Elle s’était approchée discrètement, lui effleurant la main d’un geste rapide, presque invisible. Il sentit son cœur bondir dans sa poitrine.

— Alors, petit matelot, lança un voisin en riant, tu vas revenir souvent aux permissions, pas vrai ?

Yves rougit, haussa les épaules. Mais au fond de lui, il le savait : il reviendrait, encore et encore, juste pour la revoir.

L’air sentait l’algue sèche et le goémon brûlé dans les champs voisins. Le soleil tapait sur les toits d’ardoise. Tout semblait léger, presque insouciant. Pour les frères, c’était comme si une page se tournait : après les années de deuil, de rancunes, le village enfin semblait les reconnaître, les applaudir.

A suivre…

Août 2025

Avatar de Inconnu

Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

7 réflexions sur « Goémon, sang et silence ! (12) »

  1. Quelle revanche pour Yves et Jean.
    Et de surcroit, draguer la sœur Le Bihan pour Yves et la promise de l’aîné des frères Le Bihan, il fallait le faire…
    Par contre, petite question :
    Qui a prévenu les gendarmes de se poster à l’endroit du guet-apens pour que les gendarmes que ce soient, Yves et Jean, les victimes ???
    Bises et bon mardi – Zaza

    J’aime

  2. ah ben les voilà les gendarmes hihi

    bon je trouve ça un petit peu scabreux cette affaire ou les filles fricote avec les deux zigotos.

    elles vont se mettre en danger à la fin

    J’aime

Répondre à ANNE GUILLARD Annuler la réponse.