Goemon, sang et silence ! (13)

Avant de repartir pour Brest avec son oncle, Yves avait fixé un rendez-vous à Annick Le Bihan. Elle était venue, mais ses yeux sombres disaient l’inquiétude avant même qu’elle n’ouvre la bouche. Yves crut qu’elle regrettait cette nuit où elle s’était abandonnée à lui.Mais non. Son premier mot fut une gifle :

— Qui a prévenu les gendarmes ?

Yves resta un instant interdit, puis répondit comme si la chose allait de soi. Son voisin, dit-il. Un homme prudent, qui craignait de revoir le fest-noz se transformer en champ de bataille, et qui avait jugé bon de souffler aux gendarmes que les Bihan et les frères Le Guen se retrouveraient sous le même toit.Il parlait avec une assurance tranquille, persuadé de dire la vérité.

Ce qu’il ne savait pas, c’est que Marie, de son côté, avait laissé échapper quelques mots… assez pour que la femme du chef comprenne. Et dans ce pays où les secrets courent plus vite que le vent sur la lande, il n’en fallait pas davantage pour sceller un destin.

Un silence lourd s’installa entre Yves et Annick. On entendait au loin le cri des mouettes et le ressac, sourd et obstiné, qui cognait contre les rochers. Elle baissa les yeux, comme si la mer seule pouvait lui offrir des réponses. Lui, il sentit grandir en lui cette vieille méfiance des siens, ce pressentiment que chaque geste, chaque parole, pèse d’un poids que nul ne mesure sur l’instant.

— Annick, dit-il d’une voix basse, tu me caches quelque chose.

Elle releva brusquement la tête. Dans son regard brillait cette lueur âpre, celle des femmes de leur terre, droites mais écrasées sous le poids des rancunes familiales.

— Ce n’est pas moi, souffla-t-elle. Mais les mots voyagent, Yves… et ils ne reviennent jamais.

Il comprit alors que l’affaire leur échappait. Que d’autres mains, invisibles, tiraient les fils. Dans cette Bretagne où la mer avale les hommes et où les haines durent plus longtemps que les pierres des calvaires, il pressentit que l’histoire n’en resterait pas là.

La nuit tombait. Le vent, gonflé d’embruns, semblait apporter avec lui une menace sourde. Yves eut un frisson, non pas de froid, mais de certitude : ce qui venait de se mettre en marche ne s’arrêterait plus.La nuit enveloppait le bourg, mais le silence entre Yves et Annick avait pris une densité plus lourde encore que l’obscurité. Entre eux, quelque chose s’était brisé, ou peut-être avait simplement changé de nature. Ce n’était plus l’ivresse d’un amour neuf, mais déjà le poids des clans, des rancunes, de ces chaînes invisibles qui tiennent les familles rivées à leurs querelles comme les algues aux rochers.

Car rien ne fut oublié. Les mots de Marie, les soupçons d’Annick, la prudence du voisin, tout cela s’ajouta à ce long registre de griefs que les Bihan et les Le Guen tenaient l’un contre l’autre, génération après génération.

Un jour, elle comprit qu’il n’y avait pas d’issue. Rester, c’était choisir son clan contre son cœur. Partir, c’était trahir sa terre, mais sauver ce qu’elle portait de plus vrai en elle. Elle quitta Kerlouan sans un mot, laissant derrière elle la lande, la maison paternelle, et les rancunes qu’elle refusait d’hériter.

Son absence fut, à sa manière, un coup de tonnerre. Car dans ces pays-là, les départs sont plus infamants que les morts. On supporte mieux les noyés emportés par la mer que les vivants qui s’exilent par choix.Et la haine, elle, continua de monter. Plus sourde, plus vieille, comme un vin noir qui attend son heure.

A suivre…

Août 2025

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

6 réflexions sur « Goemon, sang et silence ! (13) »

  1. Les conflits entre clans sont terribles et perdurent bien souvent au fil des générations, chez les celtes notamment. Dans les sociétés claniques celtiques et romaines, il n’y a pas de familles nobles ou non nobles, ce sont les individus et les lignages aînés de chaque clan qui sont considérés comme les plus nobles et qui sont susceptibles d’être élus aux fonctions nobles.
    Mais ton histoire se passe dans les années 1960, et non pas à l’époque de Roméo et Juliette, intrigue issue d’un conte italien de Luigi da Porto et traduit en anglais et en vers par Arthur Brooke en 1536 sous le titre « The Tragical History of Romeus and Juliet ».
    J’espère qu’Annick ne finira pas comme Juliette.
    Au fait, tu as vu que Nellaïe L’Abeille s’est rendue à la Fête des Goémoniers à Plouguerneau. Tu pourras peut-être lui demander de la documentation concernant ce métier.
    Bises et bonne fin d’après midi – Zaza

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    1. Coucou Zaza

      Oui je savais qu’elle y allait, il y a aussi Fustien Et Paulita qui y sont allé. Ils ont pris des photos. Et Belly m’a déjà envoyé des ouvrages sur les Goémoniers. Très intéressant au demeurant.

      Bisous et bonne soirée.

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  2. Je ne vais pas jouer à la conteuse mais depuis la nuit des temps les humains ne changent pas alors … pourquoi voudrait-on que les clans n’en soient plus. Que les hommes arrivent à s’entendre.

    Tu sais ici, il n’y a pas la mer mais il y a … la terre !

    En tous cas, j’attends une suite mais je ne sais pas quand exactement je la lirai, peut-être maintenant.

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