Goémon, sang et le silence ! (20)

Léa dormait enfin, mais moi je tournais en rond.
Plus je repensais aux paroles confuses de Malo et de Ti’ Yann, plus je sentais qu’on les avait poussés à endosser une histoire qui n’était pas la leur. Deux gamins n’inventent pas d’eux-mêmes un meurtre, encore moins avec autant de détails. Quelqu’un leur avait mis ces mots dans la bouche.

Et ce quelqu’un, je le savais au fond de moi, ne pouvait être qu’un proche. Un homme du village. Peut-être même… un membre de la famille.

Alors, forcément, je pensais à Erwan.

Le petit dernier des Le Guen, devenu un adulte replié sur lui-même. Depuis des années, il peignait. Des bateaux, la mer, des ports bretons, des marins anonymes. Mais derrière ces couleurs, il y avait autre chose. Dans ses toiles, les vagues n’étaient jamais paisibles : elles engloutissaient. Les mâts se brisaient. Et souvent, dans un coin, à peine visible, un corps flottait, les yeux ouverts, ou un visage tiré vers le fond. Certains tableaux donnaient froid dans le dos.

— C’est sa manière de parler, disait Léa. Il peint ce qu’il ne dit pas.

Et moi je commençais à me demander si, à travers ses pinceaux, Erwan ne hurlait pas une vérité qu’il refusait de confier autrement.

Si ses marins noyés n’étaient pas seulement des cauchemars, mais le reflet de ce qu’il avait vu, enfant.
Ce qu’il savait.
Ce qu’il cachait depuis vingt ans.

Au petit matin mais à une heure convenable je me rendais chez Marie, c’était encore là qu’Erwan habitait.

La pluie s’était arrêtée une heure plus tôt, mais le sol luisait encore entre les pavés, comme une peau mouillée. Yann hésita un instant sur le seuil de la petite maison, puis frappa.La porte mit du temps à s’ouvrir.

Erwan apparut, une silhouette maigre, voûtée, les cheveux en bataille. Il portait un vieux pantalon de velours élimé, taché de gouttes sombres qu’on devinait être de la peinture. Sur lui, un chandail de marin trop grand, aux coudes usés, et par-dessus un tablier couvert de traces d’ocre et de bleu. Ses mains, tachées elles aussi, gardaient l’odeur de l’huile et du lin.

— Yann, fit-il d’une voix basse, étonné.

— Entre !

L’intérieur était saturé d’odeurs de térébenthine et de sel. Dans l’atelier, des toiles s’alignaient contre les murs. La plupart représentaient des bateaux, mais toujours en lutte avec les vagues, toujours au bord du naufrage.

Sur certaines, on distinguait des silhouettes d’hommes, minuscules, les bras tendus vers le ciel ou happés par l’eau noire. Des visages blafards émergeaient parfois, à demi noyés.

Yann s’avança, mal à l’aise. Les yeux de ces noyés semblaient le suivre.Erwan, lui, avait déjà repris son pinceau. Comme si sa visite n’était qu’un contretemps.

— Tu voulais me parler.

— Léa m’avait parlé de tes toiles, mais je ne m’attendais pas à cela. Tu ne peins jamais le ciel bleu de Bretagne.

— Cela m’arrive, tu veux les voir mes toiles.

— Oui, j’aimerais bien, et puis pour chez nous j’aimerais bien t’en acheter une.

— Comme celle-là !

J’étais sidéré, Erwan était capable de peindre des marines, des pastels . Entre celles noires et rouges parfois je voyais un village breton avec ces murs blancs et ses fenêtres aux volets bleus, un petit port de pêche, des bateaux fendant les flots. De véritables chefs d’oeuvres.

— En vends-tu quelquefois ?

— Oui plus que tu ne peux penser, j’ai une petite galerie à Brest, tu peux demander à ma mère, c’est elle qui m’a fait tous les rideaux.

— Alors vends-moi celle-là, où l’on voit l’ombre de ton père tirant le goémon. Puis la mer et le goémon qui sèche. Elle est très typique d’une période en partie disparue.

— Merci Yann reviens quand tu veux.

A suivre…

Septembre 2025

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

6 réflexions sur « Goémon, sang et le silence ! (20) »

  1. Ah la!la! Je suis partagée. D’un côté, il y a cette enquête à mener. Un meurtrier à découvrir.

    mais de l’autre, il y a un artiste dans son atelier! Et de belles toiles à contempler, à acheter ! Et là, bien sûr, mon cœur penche pour l’artiste! Je pense au mien d’atelier! A mes huiles et mes pastels!

    😉

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