Quelques parts là-haut vers les sommets ! (5)

Deux jours plus tard, dès que la route fut praticable, les gendarmes tinrent parole. Ils repartirent dans les bois, Michel avec eux, bien décidé à prouver qu’il n’avait pas rêvé.La montée fut pénible, la neige s’enfonçait jusqu’aux genoux, et le vent hurlait entre les sapins. Mais enfin, ils atteignirent le chalet.

Dès les premières secondes, un silence étrange les glaça.Aucune fumée ne sortait de la cheminée. Pas de traces de pas récentes dans la neige. Le bâtiment semblait désert.Ils poussèrent la porte, et la stupeur les saisit.À l’intérieur, le feu était éteint depuis longtemps. Les braises n’étaient plus que poussière froide. La grande pièce était nue, dépouillée, comme si elle n’avait jamais servi. Plus de chaise, plus de couverture, pas même l’ombre d’une assiette ou d’un tisonnier.

Le vieux Michel balbutia :

— Mais… mais je vous jure… il y avait du feu… la vieille… ses mots… vous l’avez entendue, vous aussi !

Le chef des gendarmes, livide, leva sa lampe vers la cheminée. La pierre était sèche, sans la moindre suie récente. Comme si aucun feu n’avait brûlé ici depuis des mois.Un silence lourd tomba sur le groupe.Seule la neige battait contre les vitres gelées, et dans ce vide absolu, les paroles de la vieille revenaient en écho :

“… elle est là… mais pas pour vous…”

Michel se signa maladroitement. Les gendarmes échangèrent un regard incertain.Était-ce eux qui avaient perdu la raison ?Ou bien le chalet, avec ses murs figés dans la neige, avait-il dévoré ses propres habitants ?

Les gendarmes fouillaient pièce après pièce, mais tout n’était que murs nus et silence. Le vieux Michel répétait, de plus en plus paniqué :

— Je vous jure… il y avait du feu, une table, une couverture… et la vieille femme ! Vous l’avez vue comme moi !

Un des gendarmes s’accroupit soudain près de la cheminée.

— Attendez…Il tendit la main et ramassa un petit objet coincé dans une fissure des pierres. Un éclat de plastique coloré, couvert de poussière et de givre. C’était une trousse d’écolier. Usée, griffée, et dessus, écrit au feutre noir, un prénom bien lisible : Antoine.

Un silence écrasant envahit la pièce. Les gendarmes se figèrent, et Michel sentit ses jambes se dérober sous lui.

— Alors… il était là… souffla-t-il, la voix blanche.

Le chef serra la trousse entre ses mains gantées, son regard se perdant dans le vide. Autour d’eux, la maison, dépouillée de toute trace de vie, semblait les observer.Le vent redoubla, sifflant dans les fentes des volets, et dans ce souffle glacé, chacun crut entendre, l’espace d’un instant, un éclat de rire d’enfant.

Les gendarmes se concertèrent dans le silence gelé du chalet. La trousse d’Antoine passa de main en main, lourde comme une preuve impossible.

— Pas un mot, ordonna le chef. Pas à la presse, pas au village. Si on dit qu’on a trouvé ça ici, c’est fini. La panique va tout dévorer.Michel, lui, fulminait.

— Pas un mot ?! Mais c’est le petit, vous entendez ?! Il était là ! Et sa grand-mère aussi ! Vous voulez étouffer ça ?Le chef se pencha vers lui, les yeux durs.

— Si vous parlez, vous serez responsable du chaos que ça va déclencher.Michel hocha la tête… mais déjà ses lèvres tremblaient. Il savait qu’il ne pourrait pas se taire. Pas face à ce mystère, pas face à l’injustice.Et pendant que les gendarmes redescendaient au village, emportant la trousse comme un secret brûlant, ailleurs, sur une route étroite et glacée qui serpentait hors de la vallée, une voiture roulait lentement dans la neige.

À l’intérieur, quatre silhouettes.La vieille femme, son visage buriné éclairé par la lueur des phares. Devant elle, sa fille, les traits tirés, silencieuse.Sur le siège arrière, Antoine, endormi, la tête posée contre la vitre. Et devant, concentré sur la route, un chauffeur au visage fermé, qu’aucun villageois n’aurait su nommer. La voiture s’éloignait, avalée par la nuit blanche. Comme si, dans ce coin de montagne, le mystère venait de s’échapper pour se prolonger ailleurs.

La neige fouettait le pare-brise, et le moteur ronronnait péniblement dans la montée. L’habitacle était chaud, mais une tension glaciale emplissait l’air.

Mélanie se pencha légèrement vers le conducteur. Sa voix, basse mais ferme, trancha le silence :

— Tout s’est bien passé. Le chauffeur, un homme large aux épaules raides, ne répondit pas d’abord. Ses yeux restaient fixés sur la route, ses mains crispées sur le volant. Finalement, il souffla :

— Tu es sûre d’avoir voulu ça ?Mélanie eut un sourire bref, sans joie.

— Sûre ? Ça fait des années que j’attendais ce moment. Des années qu’il me faisait passer pour folle, qu’il murmurait derrière mon dos que je n’étais pas stable. Jusqu’à m’envoyer… là-bas. Ses yeux se perdirent un instant dans le vide, comme si elle revivait l’odeur froide des couloirs, les portes qui claquent, les regards de pitié des infirmières.

— Un hôpital psychiatrique, tu te rends compte ? Moi, médecin, chirurgienne… enfermée comme une malade dangereuse.La vieille femme, assise à côté d’Antoine, laissa échapper un petit rire sec, presque un craquement.

— Il n’a jamais compris que c’est lui qui portait la folie… pas toi.Mélanie serra les poings.

— Ce village l’a cru. Tous l’ont crû, Le boucher, un notable, un homme solide, un époux irréprochable. Et moi, la femme instable, trop brillante, trop différente.Ses yeux brillèrent dans l’ombre, durs comme la glace sur les vitres.

— Alors oui… c’est une vengeance. Qu’ils parlent, qu’ils inventent, qu’ils s’empoisonnent de rumeurs. Qu’ils finissent par croire à leurs propres cauchemars. C’est lui que je voulais briser. Et je sais que j’y suis arrivée.

Le chauffeur jeta un coup d’œil dans le rétroviseur. Antoine, roulé dans son manteau, dormait paisiblement, ignorant tout de cette conversation.Un silence pesant s’installa. Puis Mélanie reprit, d’une voix plus douce mais vibrante de détermination :

— Qu’il me cherche… qu’il cherche son fils… qu’il croie qu’il l’a perdu. Et quand la peur aura tout rongé, il comprendra ce que c’est, d’être seul contre tous.

Dehors, la route disparaissait sous la neige. La voiture semblait glisser dans un monde sans repères, comme si elle roulait déjà loin de la réalité du village, vers un territoire où les légendes deviennent vérité.

A suivre…

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

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