Quelques parts là-haut vers les sommets ! (10)

Lorsqu’Armand rentra chez lui, après deux jours passés à la clinique de l’Edelweiss de Chambéry, il était près de vingt heures.

Dans sa main, il tenait le journal du matin.Il avait soigneusement entouré un article, un article qui fit blêmir Mélanie en le découvrant.

DISPARITION INQUIÉTANTE À AIME

Ce vendredi soir, le jeune Antoine Permet, âgé de quinze ans, a disparu. L’adolescent suit un bac professionnel en alternance dans une boulangerie d’Aime, où il travaille chez son oncle, Joseph Permet.

Il a été aperçu pour la dernière fois aux abords de la route menant à Grenoble. Selon la police et la gendarmerie, il pourrait s’agir d’une fugue ou d’un rendez-vous avec un automobiliste qui l’aurait pris en charge.

Au moment de sa disparition, Antoine portait un anorak bleu sombre à parements blancs, un pantalon noir, et des bottes en fourrure dont la couleur n’a pas été précisée.

Le bus l’avait déposé à l’intersection des routes menant à Aime-village et à Aime-la-Plagne. Le jeune garçon devait rejoindre le vieux village, où vit son père, boucher de métier.

Toute personne l’ayant aperçu entre 17 h et 20 h est priée de contacter la police ou la gendarmerie.

Mélanie relut l’article sans parvenir à reprendre son souffle. Chaque mot résonnait comme un reproche : Elle posa lentement le journal sur la table, les doigts tremblants.

— Ils ont mis son nom, souffla-t-elle, la voix étranglée.Armand, appuyé contre le buffet, observait la flamme vacillante de la lampe.

— C’était inévitable, répondit-il, cela fait déjà cinq jours, c’est même étonnant que l’article passe si tard, comme si son père n’avait signalé son absence que récemment.

Elle leva vers lui un regard interrogatif .

— Tu crois qu’ils savent quelque chose — Non, pas encore. Mais ça viendra et plus vite que nous le pensons. Il ne faut pas oublier de prévenir notre avocat.

Mélanie détourna les yeux, fixant le vide. Une tension sourde s’était installée dans la pièce, non pas entre eux, mais autour d’eux, comme un étau qui se resserrait.

— On ne va pas attendre la fin des vacances, dit-elle brusquement. On rentre à Chambéry dès la fin de la semaine.

Armand hocha la tête sans discuter.

— Oui. Ce sera mieux. Là-bas, on se fera plus discrets.

— De toutes façons il ne le verront dans aucune gare ni par la route ni par chemin de fer.

— Nous ne dirons rien à Antoine, il est heureux, demain tu te souviens que nous allons skier. Ce sera un bon test pour voir si on le reconnaît.

— Dis-moi Mélanie tu aimes jouer avec le feu. À ce moment Mélanie pris un fou rire, c’était ses nerfs qui lâchaient, je ne voulais pas la voir retomber dans les moments sombres de sa vie. Mais il était normal qu’elle soit au courant.

C’est à ce moment qu’Antoine descend de sa chambre, à la tête qu’il fait je vois qu’il y a quelque chose qui cloche.

— Que ce passe-t-il mon grand ?

— Beau-Papa je suis recherché, vous m’aviez promis que c’était légal.

— Ça l’est plus ou moins, disons pas légal mais pas illégal. Ta mère n’a jamais été déchue de ses droits, ton père a tout manigancé. Éloignement, internement, tentative d’assassinat. Il fallait qu’elle disparaisse un certain temps pour lui laisser croire qu’il était arrivé à ses fins.

— Je n’aurais jamais voulu vivre avec lui si je l’avais su. Mais on va partir plus tôt que prévu ?

—Nous allons skier vendredi et nous allons aviser. Et maintenant file au lit demain c’est journée ski.

Mélanie regarde du balcon de leur chalet le soleil se levé. C’est une belle journée en perspective. Avec Armand ils ont décidés qu’ils prendraient la route dès les pistes fermées. Ils rouleraient de nuit. Ils avaient rempli la voiture , ils ne leur resteraient qu’à mettre les skis.

En attendant, Armand installait les skis sur le toit de la voiture. Celle qu’ils avaient loué pour récupérer Antoine, Armand l’avait fait déposer par son fils né d’un premier mariage, il était monté avec la voiture de son père de Grenoble et il l’avait laissé dans le garage du chalet. Deux jours plus tard il était reparti rendre la voiture de location. La voiture avait été louée au nom de sa femme. Terraz était un nom passe partout dans les deux Savoie. Eux avaient un chalet et leur voiture était en panne. Ils étaient insoupçonnables.

Mélanie n’avait rien de la femme qu’on imaginait après dix années d’ombre et de silence. Sa silhouette restait droite, presque élégante, comme si les murs de l’hôpital n’avaient pas réussi à plier cette colonne de volonté.

Son visage portait les traces d’une fatigue ancienne : les traits un peu creusés, une pâleur qui refusait de disparaître, mais ses yeux — larges, clairs, intenses — semblaient avoir gardé toute la précision d’un scalpel. On disait autrefois qu’elle pouvait décider de la vie d’un homme en montagne d’un seul regard, et ce pouvoir n’avait pas disparu.

Celle qui avait été chirurgienne des urgences, habituée au froid, au sang, à la vitesse de la mort qui approche, n’avait pas perdu son sang-froid. Mais derrière cette maîtrise affleurait une tension plus intime : une inquiétude qui la rendait nerveuse, presque fiévreuse.

Elle souriait peu, parlait juste assez, comme si chaque mot risquait de la trahir. Pourtant, quand son fils apparaissait dans la pièce, une autre femme naissait en elle : une chaleur subite, une tendresse inaltérable, presque sauvage, celle d’une mère qui avait traversé l’enfer et qui désormais n’avait plus qu’une mission — protéger l’enfant qu’on lui avait volé. Elle vivait désormais auprès d’Armand qui l’aimait.

Armand Valgrange avait l’élégance tranquille des hommes qui n’ont plus rien à prouver. À cinquante ans, son visage gardait une beauté solide, adoucie par la douceur de son regard et le pli presque rieur de sa bouche.

Ses cheveux, déjà striés de gris, ne faisaient que renforcer cette impression de maturité rassurante. Il n’avait pas l’assurance tapageuse des séducteurs tardifs, mais la présence discrète de ceux qui savent écouter et comprendre.

Il était psychiatre, et cela se sentait dans chacun de ses gestes : une patience naturelle, une attention entière posée sur ceux qui lui parlaient. Beaucoup le trouvaient charmant, d’autres impressionnant ; elle, Mélanie avait trouvé en lui un port, un refuge.

Son amour pour sa jeune épouse avait quelque chose de profond, presque fervent. Il l’aimait avec l’intensité d’un homme qui sait la fragilité du bonheur, et cette passion mêlée de bonté faisait de lui non pas un maître, mais un allié. Dans ses bras, elle n’était plus une ancienne patiente, ni une fugitive aux yeux du monde, mais simplement une femme aimée.

On ne pouvait les voir ensemble sans ressentir un étrange mélange de tendresse et de tension contenue. Armand Valgrange, calme et mesuré, semblait entourer sa jeune épouse d’un halo de sécurité, comme s’il la protégeait non seulement du monde extérieur mais de tout ce qui aurait pu réveiller les blessures enfouies de son passé.

Elle, à ses côtés, portait encore la fragilité de ses années d’enfermement, mais la chaleur de son regard sur lui trahissait une force nouvelle, forgée dans l’adversité.

Ils n’avaient pas besoin de mots pour se comprendre : un geste, un léger contact de main, suffisait à sceller la confiance et l’amour qui les unissaient. Aux yeux des autres, ils formaient un couple harmonieux, presque idéal, mais derrière cette apparence paisible se cachait une réalité plus complexe. C’était une mère prête à tout pour son fils, un mari prêt à franchir les limites de l’éthique pour protéger ceux qu’il aimait. Ensemble, ils étaient un rempart contre le monde, un petit univers où la tendresse et le danger se mêlaient en silence.

Antoine ne sait plus s’il saura faire du ski, cela fait dix ans qu’il n’est plus remonté sur des planches.

Armand lui a dit de commencer par des choses simples et que tout reviendra petit à petit.

Le soleil frappait fort sur les pistes de La Plagne, et Antoine glissait avec l’aisance d’un ado qui redécouvre la neige. Il riait à gorge déployée à chaque petite chute, ses joues rouges d’excitation et de froid.

Mélanie le suivait, skis bien accrochés, un sourire rare et lumineux illuminant son visage marqué par des années d’ombre. À côté, Armand la suivait d’un pas tranquille, observant Antoine avec cette patience infinie qui le caractérisait, prêt à intervenir au moindre faux pas.

Pour un instant, la neige, le vent et le soleil créaient une bulle où rien d’autre n’existait. Antoine parlait de ses sensations, Mélanie répondait avec patience, chaque mot imprégné d’une tendresse qu’elle n’avait jamais pu exprimer pleinement avant. Et Armand, derrière eux, laissait la scène se dérouler, conscient que ce moment, fragile et parfait, était un rare instant de paix volé à un monde qui ne leur pardonnerait jamais leur geste.

Le repas de midi fut juste un sandwich tire du sac à dos d’Armand, et à nouveau les descentes. Antoine n’en finissait plus d’enchaîner les bleues, puis les rouges. Armand skiait sur une noire, lorsqu’il vit lors d’une de ses montées un confrère de Grenoble dans la Clinique Aux Gentianes, là précisément où était Mélanie lors de son internement abusif. Masson le regardait, il était en famille,femme et enfants. Lorsque son télésiège s’arrête il voit sur ce dernier l’attend. Ils ne se sont pas vu depuis cinq ans. Il doit vouloir le saluer. Il ne va pas l’éviter. Heureusement qu’Antoine et Mélanie l’attendent au restaurant d’altitude le Chamois sur la piste rouge.

La cabine s’arrêta dans un léger heurt, les skis raclant la glace au moment où Armand posa pied sur la neige tassée. Il redressa la tête, prêt à s’éloigner vers la piste, quand une voix derrière lui le cloua sur place.

— Valgrange ? Armand Valgrange, c’est bien vous ?

Il se retourna. Devant lui, emmitouflé dans une combinaison bleue, se tenait le docteur Renaud Masson, un confrère qu’il n’avait pas revu depuis plus de cinq ans — le psychiatre responsable du service où Mélanie avait été internée.

— Renaud… quelle surprise. Vous ici ?L’autre sourit, un peu gêné.

— Des vacances. Et vous ? Vous travaillez encore ?

— De temps à autre. Et vous, toujours à Saint-Clair ?

— Toujours. Enfin… jusqu’à ce que cette histoire revienne sur le devant de la scène.

Armand sentit une ombre glisser sur la neige entre eux.

— Quelle histoire ? demanda-t-il avec un calme étudié.

— Cette femme… Mélanie Permet. Vous vous souvenez sans doute ? L’avis de recherche a été publié de nouveau. Son ex-mari soutient qu’elle aurait enlevé leur fils. J’ai été convoqué à la gendarmerie de La Plagne ; ils veulent mon avis sur son état mental.Il fit une pause, cherchant dans le visage d’Armand un signe, une réaction.

— C’est étrange, reprit-il. Elle a disparu pendant mes vacances. Et si je ne me trompe pas, c’est vous qui m’avez remplacé à l’époque ? Et lorsque je suis revenu de mon colloque de Melbourne vous n’y étiez plus. J’ai appris du reste il y a peu de temps que vous deviez remplacer votre père dans une clinique privée sur Genève.

— Oui on vous a bien renseigné, mon père venait de faire une crise cardiaque et j’ai dû le remplacer au pied levé.

Le silence entre eux pesa comme une chape. Le vent souleva un pan de neige autour de leurs skis. Armand le fixa longuement, ses yeux d’un bleu froid sans expression. Alors revenant à sa question il.lui dit :

— Oui, murmura-t-il. J’y étais.

Renaud fronça les sourcils.

— Je me suis toujours demandé si elle avait eu de l’aide. De l’extérieur… ou de l’intérieur.

Armand sourit, lentement. Un sourire sans joie.

— L’intérieur, dites-vous ? Peut-être. Il arrive qu’un médecin voit l’enfer de trop près et décide qu’il ne peut plus laisser un être humain y mourir.Renaud le regarda, interdit.

— Vous voulez dire que…

— Je veux dire, répondit Armand d’une voix basse, qu’il y a des lieux où la folie n’est pas chez les patients, mais chez ceux qui les enferment.

Il remit ses gants, ajusta ses bâtons.

— Depuis ce jour-là, je n’ai plus jamais eu de nouvelles d’elle.

Il s’éloigna lentement vers la pente, laissant Renaud figé, pris dans le froid et l’incertitude, incapable de savoir si son confrère venait de lui faire une confession… ou de lui tendre une menace.

A suivre …

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

7 réflexions sur « Quelques parts là-haut vers les sommets ! (10) »

  1. Coucou EvaJoe.

    Oh là là ! Il fallait qu’Armand rencontre le chef de service de l’hôpital où était internée Mélanie. Çà craint du boudin !🤣

    je rebondis sur mon compte du 3 octobre.: j’avais noté le nom de famille de Guérin pour le boucher interrogé par l’OPJ. Quid de Permet dans l’annonce du journal ??? Et puis, tu parles de Joseph Permet, l’oncle boulanger, frer du boucher et père de Mathieu.

    Mais alors, tu changes les noms rien que pour nous embrouiller ???😉😂🤣

    Bises et bonne soirée. Zaza

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  2. Je ris en lisant votre échange à toutes deux.

    Je m’aperçois que parfois je m’embrouille mais enfin de compte ce n’est pas trop de ma faute !!!! Non, je rigole, je n’ai pas besoin de toi pour cela.

    Toujours est-il que l’ironie du sort a fait qu’un ancien collègue remarque Armand. Zut, ce devait être un peu trop tranquille pour toi.

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