La descente se fit presque machinalement. Armand laissa filer les skis sur la neige dure, sans vraiment voir la piste devant lui. Le vent giflait son visage, mais ce n’était pas le froid qui le faisait frissonner. Les mots de Masson tournaient dans sa tête, s’entrechoquaient comme des cailloux dans un torrent. Convoqué à la gendarmerie… avis de recherche… disparition suspecte… aide extérieure ou intérieure…
Il savait que cet homme parlerait, forcément. Que le moindre doute, le plus petit sous-entendu pourrait déclencher une enquête plus large. Et s’ils remontaient jusqu’à lui ? Jusqu’à Mélanie ?Il sentit la peur se glisser en lui, froide et méthodique, la même peur que celle qu’il avait vue dans les yeux de ses patients avant qu’on ne les enferme.
Tout ce qu’il avait construit — leur refuge, leur secret, leur fragile bonheur — reposait sur un mensonge dont il devenait soudain conscient du poids. Devait-il prévenir la police, se présenter à Grenoble, expliquer, dire qu’il l’avait simplement aidée à s’en sortir, qu’elle n’était pas folle, qu’il avait voulu réparer une injustice ?Ou devait-il se taire, protéger Mélanie, quitte à devenir complice, menteur, criminel aux yeux de la loi ? La neige filait sous lui, les arbres défilaient, et la montagne, immense et muette, ne lui offrait aucune réponse.Le monde qu’il avait sauvé tenait désormais dans le souffle d’un choix : parler… ou disparaître avec elle, à jamais.
La neige avait cessé de tomber, laissant sur les toits des chalets une poudre blanche immobile, presque irréelle. Le Chamois, perché sur la crête, vibrait du brouhaha des skieurs venus se réchauffer. Derrière la grande baie vitrée, Mélanie et Antoine étaient installés à une table près du feu, deux silhouettes discrètes dans le vacarme des rires et des verres.Antoine dessinait distraitement sur le set en papier, les joues encore rouges de la descente. Mélanie, elle, regardait sans vraiment voir les skieurs qui passaient devant la terrasse. Elle savait qu’Armand descendait la noire du Roc Noir avant de les rejoindre. D’habitude, elle aimait cette attente : la vision rassurante de sa silhouette qui apparaissait soudain dans la pente, les bâtons plantés avec précision, la démarche élégante d’un homme sûr de lui.Mais ce jour-là, une inquiétude sourde lui tenait la poitrine, sans qu’elle sache pourquoi.
La piste noire se changeait en rouge à quelques mètres du restaurant, et les skieurs y passaient en file rapide. Elle scrutait chaque combinaison, chaque casque, le cœur battant plus fort à mesure que les minutes s’écoulaient. Antoine releva la tête, souriant :— Il va venir, maman. Tu verras, il arrive toujours un peu en retard, mais il arrive.Elle hocha la tête, caressant machinalement la main de son fils. La salle bourdonnait, la chaleur du feu la rendait presque fiévreuse. Et soudain, parmi la foule mouvante de la piste, elle aperçut Armand.Il descendait bien, mais plus lentement qu’à l’ordinaire. Sa trajectoire manquait de fluidité, comme s’il portait un poids invisible. À mesure qu’il approchait du restaurant, Mélanie sentit que quelque chose avait changé.Il s’arrêta juste devant la terrasse, leva les yeux vers la baie vitrée. Leurs regards se croisèrent.Un instant, elle lut dans les siens une ombre qu’elle ne connaissait pas encore — un doute, une peur, peut-être un secret qui venait de renaître.
Armand ôta ses gants, fit signe qu’il la rejoignait. Et tandis qu’il franchissait la porte du Chamois, Mélanie sentit au fond d’elle que, sans comprendre comment, la montagne venait de ramener avec lui un morceau du passé qu’ils avaient tout fait pour enfouir.
Armand entra dans le restaurant d’altitude encore couvert de neige, le souffle court. Le brouhaha du restaurant l’enveloppa aussitôt, mêlé d’odeurs de vin chaud et de soupe fumante.
Mélanie leva les yeux vers lui. En un seul regard, elle comprit : quelque chose s’était passé. Il sourit pourtant, ce sourire doux et calme qu’elle connaissait bien, mais ses yeux restaient ailleurs.
— Tout va bien ? demanda-t-elle à voix basse, alors qu’il s’asseyait en face d’eux.
— Oui, oui, répondit-il, trop vite. Juste un peu de monde sur la piste.
Il prit un air détendu, essuya la buée de ses lunettes de soleil. Antoine, inconscient du trouble, lui raconta sa chute dans la neige, ses exploits d’ados.
Mélanie hochait la tête, mais son regard glissait sans cesse vers la porte d’entrée. Quelque chose dans la posture d’Armand, dans la tension de sa mâchoire, la prévenait d’un danger invisible.
Et le danger entra.La porte s’ouvrit brusquement, laissant un souffle glacé balayer la salle. Renaud Masson retira ses gants, se secoua la neige des épaules et balaya la pièce du regard. Armand sentit son estomac se contracter. Le hasard venait de se transformer en menace.
— Antoine, murmura-t-il en gardant les yeux baissés, va chercher ton casque. Nous allons redescendre par la bleue, d’accord ?
Le garçon acquiesça, heureux de l’idée d’une nouvelle descente. Mélanie, elle, ne posa aucune question. Son visage avait pâli, mais sa voix resta calme :
— Je règle, et je te rejoins dehors.
Quelques secondes plus tard, elle se leva, l’air de rien. Antoine trottinait déjà vers la sortie, ses skis claquant contre le plancher. Mélanie prit une grande inspiration, se redressa, et traversa la salle. Elle passa à moins de deux mètres d’eux. Renaud parlait à une femme élégante — sa compagne, sans doute. Il riait, tourné vers le bar, mais ses yeux, par réflexe, parcouraient la pièce.
Armand sentit chaque pas de Mélanie, le froissement de son manteau, le souffle qu’elle retenait.Elle sortit. La porte se referma doucement. Armand compta mentalement. Cinq minutes. Dix. Quinze.
Alors seulement, il se leva.Renaud le vit et leva la main, surpris et ravi.
— Armand ! Quelle coïncidence , on ne se voit pas de cinq ans, et là deux fois dans la même journée ! Venez donc. Je vous présente ma femme. Armand força un sourire, serra la main de la jeune femme.
— Enchanté.
Renaud poursuivit, baissant un peu la voix :
— Je crois… je crois que j’ai aperçu tout à l’heure, dehors, une femme qui ressemblait à Madame Permet. Vous savez, cette affaire dont on parle encore…
Armand fit mine de se retourner, cherchant des yeux la silhouette évoquée.
— Vraiment ? demanda-t-il, la voix posée. Où ça ?
— Là, sur la terrasse. Mais… non, sans doute une ressemblance.
Armand garda le regard fixé vers la vitre, jouant son rôle jusqu’au bout. Il resta un instant immobile, comme s’il scrutait la piste. Puis il haussa les épaules, feignant la légèreté :
— À La Plagne, tout le monde se ressemble un peu sous un bonnet et une écharpe. Et puis vous la voyez d’exposer à quelques kilomètres de son mari. Non je ne le pense pas.
Il prit congé d’eux quelques instants plus tard, un sourire courtois aux lèvres.Dehors, la neige recommençait à tomber. Cent mètres plus bas, Mélanie et Antoine glissaient déjà sur la piste bleue, leurs silhouettes avalées par le voile blanc.
Armand remit ses gants. Le mensonge venait de s’épaissir — et il savait, au fond, qu’il ne pourrait pas continuer à le tenir éternellement.
A suivre…

Coucou Eva Joe.
Ce Renaud Masson est une véritable menace…
Et en plus de cela, il me semble un sacré « fouille merde »… Il va falloir le faire taire !
Bises et bon mardi – Zaza
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Aand est un malin il va lui couper l’herbe sous les pieds … Hihi
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Que vas-tu faire maintenant pour redresser la situation, sinon, c’est l’enfer.
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Tu vas vite le savoir, ce que tu lis aujourd’hui devait paraître hier. Et aujourd’hui est prêt à être envoyé….
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J’ai comme l’impression qu’ils vont s’en sortir !!!
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