La mer, gardienne des mémoires (9)

Cher Erwan,

Je t’écris depuis le Finistère Sud de la Bretagne, là où la mer est d’un vert si pâle qu’on dirait qu’elle hésite entre la lumière et la pluie.

Je suis Peter O’Donnell, le frère d’Arthur — celui que tu as sans doute connu sous le prénom de Tristan. Je crois que tu te doutes déjà de qui je parle.Arthur ne m’avait pas raconté grand-chose, mais il t’avait mentionné plusieurs fois. Il disait que tu étais un ami vrai, un peu discret, mais solide.Si je t’écris aujourd’hui, c’est à cause d’une lettre.Elle est arrivée chez mes parents, en Irlande, il y a quelques jours.Elle portait comme destinataire “Tristan O.”, mais c’était bien notre adresse, celle de Kilmore Bay.

À l’arrière, quelqu’un avait ajouté à la main : “De la part d’Erwan Le Goff — Plouézec, Côtes-d’Armor. Aux bons soins de Lou”Alors j’ai compris qu’elle était destinée à mon frère Arthur de sept ans mon aîné.

Je l’ai ouverte — je m’en excuse.J’y ai découvert les mots d’une jeune femme, Lou, écrits avec une émotion qui m’a bouleversé.

Elle parlait de “Tristan”, de silences, de vérités cachées, et d’une mer qui rend parfois ce qu’elle prend.

J’ai compris qu’elle écrivait à mon frère.Arthur a eu un accident sur la route de Roscoff.Il devait embarquer pour rentrer en Irlande, mais il n’est jamais arrivé au port.Depuis, il est chez nos parents, dans le coma.Le médecin dit qu’il peut entendre, mais qu’il ne répond pas.Ma mère lui parle tous les jours, comme s’il pouvait encore lui repondre.

Aujourd’hui je me demande si inconsciemment il n’attend pas Lou.

Je suis venu ici, en Bretagne, pour retrouver la retrouver. Pas pour remuer le passé, mais pour qu’elle sache la vérité.Je sais qu’elle n’est plus à La Réunion — quelqu’un m’a dit qu’elle était revenue vivre dans le coin. Du reste son courrier est posté de Locronan.Je t’écris pour te demander ton aide, Erwan.Tu es, je crois, le seul qui puisse me mettre sur sa trace.Je ne veux rien imposer à personne, seulement remettre un peu d’ordre dans ce que mon frère a laissé derrière lui — des silences, des mensonges peut-être, mais aussi de l’amour.

Je suis à Plogonec dans un gîte, je te donne mon adresse Au flot Bleu . Tu trouveras facilement si le coeur t’en dit de venir me retrouver.Je reste quelques jours encore.

Merci d’avance, Erwan.Pour lui, et pour elle.

Peter O’Donnell

Peter posa la lettre sur le bureau de la petite chambre d’auberge.Le timbre breton se mêlait à la légère odeur de café et d’embruns.Il l’avait relue plusieurs fois, chaque mot pesait sur son cœur, et pourtant il savait qu’il fallait l’envoyer.

Erwan doit savoir. Il doit comprendre ce qu’il s’est passé avec Arthur… et peut-être qu’il pourra m’aider à retrouver Lou.

Il sortit la lettre et rejoignit le bureau de poste du village, en traversant les ruelles étroites où la pluie fine faisait miroiter les pavés.Chaque pas semblait le rapprocher et en même temps le tenir à distance de la jeune femme qu’il cherchait.

Après avoir posté l’enveloppe, il resta un instant sur le seuil du bureau de poste, regardant le vent soulever les branches des ajoncs sauvages.Lou.Elle était ici, quelque part, et chaque village, chaque chemin côtier, pouvait être le bon.

Peter n’avait aucune carte, aucune certitude, seulement la force d’avancer et l’instinct d’un frère qui voulait comprendre ce que son frère avait vécu, et de quelqu’un qui voulait réparer le silence laissé derrière lui.Il reprit sa route le long du sentier côtier, son sac sur l’épaule, ses pensées tournées vers Lou, vers Erwan, et vers Arthur, endormi loin d’ici, en Irlande.

Le vent fouettait son visage, et il se dit que parfois, les histoires humaines étaient comme les vagues : imprévisibles, puissantes, et capables de changer de direction en un instant.Et au fond de lui, il savait que la lettre envoyée à Erwan était la première pierre de ce chemin encore à parcourir.

A suivre…

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

4 réflexions sur « La mer, gardienne des mémoires (9) »

  1. Peter est sur la bonne voie et se rapproche de Lou un message d’espoir pour qu’elle connaisse la vérité du silence d’Arthur alias Tristan.

    bonne journée ÉvaJoe. Bisous, bisous. Zaza

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