Les eaux troubles du Canal Saint-Martin (4)

Chapitre 2 : 1854 — Un dé pour une vie

Il y avait d’abord eu l’inquiétude.Puis l’attente.Puis le silence — ce silence dur et tranchant que seule la ville sait imposer lorsqu’elle décide qu’il n’y a rien à dire. Dans la maison Morel, on ne parlait plus de Madeleine.Ou alors, seulement le soir, très bas, comme si son nom pouvait attirer quelque malheur supplémentaire.Sa mère, Anne Morel, gardait toujours une bougie allumée à la fenêtre, chaque nuit.Une flamme fragile, obstinée, qui disait sans paroles :> Reviens-moi. Trouve ton chemin.Deux ans à espérer qu’on cogne à la porte. Deux ans à tendre l’oreille au moindre pas dans le couloir. Deux ans à imaginer mille histoires — toutes moins terribles que la vérité.

Puis, un matin d’automne, alors que les feuilles rousses tapissaient la cour de l’immeuble, un agent de police passa.Pas un officier, pas un gendarme — non.Un simple appariteur, manteau râpé, mains froides, regard fuyant.

— Madame Morel ?

Elle s’essuya les mains sur son tablier, le cœur serré.

— Oui… ?

L’homme hésita.Sa voix chercha à être neutre, mais on entendait le malaise.

— On m’a chargé… enfin, le registre de la préfecture… il y a eu… une jeune fille retrouvée il y a deux ans. Près du canal Saint-Martin, personne ne sait qui elle est, mon chef a vu votre dépôt de plainte pour votre fille. Chez nous elle est classée comme : Non identifiée.

Anne emit un souffle. Plus un mot ne lui sortit de la bouche. Le monde sembla se resserrer autour d’elle — comme si les murs voulaient s’écrouler pour la protéger de ce qui allait suivre.Ou l’ensevelir.Anne porta une main à sa bouche.

— Madeleine ?

— Nous… nous ne pouvons pas l’assurer avec certitude, madame. Mais… on a retrouvé dans ses affaires ce qui pourrait… vous concerner. Vous aviez dit qu’elle était petites mains dans une gr nde maison e couture.

Il sortit un petit paquet de tissu un peu sale mais encore beau. Anne le prit comme on prend un oiseau blessé. Quand elle dénoua la ficelle, un dé rose tomba dans sa paume, tout petit fait pour un doigt d’enfant. Usé à force de jouer plus que de coudre. Elle le reconnut c’était celui de Lison, sa plus petite fille, offert à Madeleine lorsque la cadette avait voulu “faire comme les grandes”.Lison, s’approcha et dit simplement :

— C’est mon dé. Madeleine l’avait pris pour me montrer. Elle voulait m’apprendre. La voix enfantine traversa Anne comme un coup de couteau. Un bruit sourd — c’était elle qui venait de s’asseoir, jambes cédant. Le monde s’effondra sans bruit, sans cri. Ce fut le silence qui tua. L’appariteur posa un papier trempé par la rosée du matin.

— L’affaire… a été classée, madame. Sans suite.On est désolés. C’est tout ce que je peux dire. Anne releva la tête.Pas de larmes.Juste ce regard vide et terrible de celles qui apprennent qu’on a piétiné leur amour comme une poussière de rue.

— On ne sait pas comment cela s’est passé puis elle ajouta merci.

L’homme hésita, puis s’en alla, et tout en partant ajouta , évitez d’en parler autour de vous. Elise dit Lison toucha la main de sa mère.

— Maman… elle va revenir quand même ?

Anne serra le dé dans ses doigts jusqu’au sang.

— Non, ma chérie. Madeleine ne reviendra pas.

Une pause.Puis, dans un souffle presque imperceptible :

— Et ils ne sauront jamais ce qu’ils nous ont pris.

Ainsi naquit la rancœur. Une rancœur discrète, qui ne brise pas —elle attend. Et au fond du coffre familial, à présent doublé du dé rose, on rangea le petit carnet et le morceau de tissu brodé. Une mémoire refusée.Et un héritage invisible venait d’être transmis.Le canal, lui, continuait de couler, indifférent.Mais ce jour-là, dans les veines de la ville, une promesse silencieuse commença à circuler :

Les Morel n’oublieront pas.Même si le monde entier choisit de ne pas se souvenir.

A suivre…

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

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