Les eaux troubles du Canal Saint-Martin

1943 : Louise Morel à l’hôpital Hotel Dieu (11)

Le couloir sentait l’alcool à brûler et la lessive froide.La pluie glaciale frappait les vitres, et le couvre-feu étouffait la ville.

Paul Devernay franchit la porte de la dernière chambre du service, tenant son dossier serré contre lui.

Louise Morel reposait à demi, le visage pâle sur l’oreiller.Une mèche sombre lui barrait le front, et sa main gauche, bandée, reposait sur la couverture. L’infirmière, silencieuse, s’écarta.

— Elle a été repêchée hier soir, murmura-t-elle. Canal Saint-Martin, près du pont de la Grange-aux-Belles. Pas de papiers sur elle. Pas d’explications.

Paul posa le dossier sur la table de chevet, caressant du regard la couverture froissée.

— Louise, dit-il doucement, je suis Paul Devernay. Vous m’entendez ?

Elle bougea faiblement. Ses yeux s’ouvrirent, clairs et effrayés.

— Où suis-je ?

— À l’hôpital. Vous avez été retrouvée dans le canal. Vous êtes vivante.Un frisson la parcourut.

— Encore… ?

— Encore quoi ? demanda Paul.

Elle murmura, presque pour elle :

— L’eau… c’était noire… et une voix… quelqu’un m’appelait.

— Vous vous souvenez de son visage ?

— Non… mais la voix… je la connais.

Elle ferma les yeux, la bouche tremblante.

— Et puis… il a dit “Laurent”.

Paul sentit un froid lui remonter l’échine.Il sortit le carnet de notes de son père et le feuilleta, trouvant le même prénom écrit dans la marge des dossiers de 1910.

— Laurent… mon père. Il a enquêté sur votre famille, Louise.Elle cligna des yeux, confuse.

— Ma famille… ma mère, mes tantes… elles vont venir ?

Paul secoua la tête doucement.

— Pas encore. Pour votre sécurité, elles ne doivent rien savoir.

Louise fronça les sourcils, effrayée :

— Pourquoi ?

— Parce que certaines vérités sont trop lourdes. Trop anciennes. Mais vous n’êtes pas seule. Je serai là pour vous.

L’infirmière revint et tendit une carte chiffonnée :

— Votre mère a demandé à être prévenue. Elle est à quelques rues.Paul la rangea dans sa poche.

— Elle saura que vous êtes vivante. C’est tout ce qu’elle peut savoir pour le moment.Louise se laissa aller contre l’oreiller.

— Et… le canal ? demanda-t-elle à voix basse.

Paul soupira.

— Le canal ne noie pas. Il garde. Et il nous montre, parfois, ce qu’on doit comprendre pour survivre.

Un silence s’installa. Dehors, une sirène résonna dans la nuit, longue et triste.Paul reprit le dossier de son père et le posa sur ses genoux.

— Voyons voir ce que ton passé nous apprend…

Pour la première fois, Louise sentit qu’elle pouvait faire confiance à cet homme.Entre eux deux, un fil invisible commençait à se tendre : la mémoire d’une famille, un secret vieux de presque un siècle, et la promesse que cette fois, elle survivrait.

A suivre…

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

4 réflexions sur « Les eaux troubles du Canal Saint-Martin »

  1. Paul n’a pas suivi les directives de son chef, il est obstiné le garçon. Avec Louise vivante, le dossier de son père et les notes de Bertin l’enquête risque d’avancer. Bises et bonne soirée, EvaJoe. Zaza

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