L’enfant de personne /17

Saint Etienne 26 mai 1944

Il est six heure du matin lorsque les portes du train s’ouvrent. Cette  marée humaine qui se déverse sur les quais de la gare semble hypnotisée, les gens sont exténué, fatigué, la nuit a été   longue.
J’ai discuté avec trois jeunes filles qui se rendent à Saint Etienne pour y passer leur Brevet Élémentaire. ( voir bas de page).

Elles sont traumatisé par ce qu’il s’est passé, je les réconforte du mieux que je peux et leur propose que nous fassions la suite du voyage ensemble. La vie continue même en ces temps troublés toutefois je m’étonnais  qu’elles aillent sur Saint Etienne, plutôt qu’à Lyon passé leur examen. Mais je me gardais bien de le leur demander.
Alors que nous attendions en ce  26 mai 1944 un train fantôme qui se faisait désirer je vois arriver un couple, une belle jeune femme soutenant un vieil homme. Il me semble reconnaître une de mes compagnes de l’orphelinat. A-t-elle senti mon regard se poser sur elle ? Toujours est-il qu’elle a levé les yeux, esquisser une grimace et poser son index sur sa bouche me faisant comprendre que je ne devais pas m’approcher d’elle, et encore moins lui adresser la parole. C’était Adélaïde avec son père adoptif. Elle fait asseoir le vieux Monsieur puis lui murmure des mots mais je sens qu’elle parle de moi, car le vieil homme me regarde. Il a bien changé, il est méconnaissable. Elle le serre dans ses bras et repart en sens inverse et attend. Lui  reste assis, mais Adélaïde s’arrête alors que notre train est annoncé en gare.

A ce moment on entend que nous devons nous éloigner du quai car un train de soldats va passer assez vite. Effectivement on entend son long sifflement et nous voyons son panache de fumée. Le vieil homme se lève, se redresse et se jette sous le train au moment  de son passage. Je vois Adélaïde qui pleure et je vais pour la prendre dans mes bras mais elle fait mine de tomber , s’agrippe à mon bras et me glisse au creux de la main une médaille et un papier. Je serre la main, m’éloigne d’elle, monte dans un wagon et me fond au milieu de plusieurs femmes et d’hommes.  Je ne sais pas ce que fait Adélaïde mais à ce moment un bruit de bottes se fait entendre. Un silence pesant envahi le quai. Les gens qui traînaient se précipitent à l’intérieur. Le train démarre sous les hurlements de la Gestapo. Je regarde machinalement par la fenêtre et je vois Adélaïde le visage tuméfié partir bien encadré. C’est à ce moment que le train freine et que plusieurs soldats montent dans notre wagon et sûrement dans d’autres et cherchent je ne sais qui, en espérant que personne ne dira que j’ai tenu la main de ma compagne de l’orphelinat. Ils passent devant moi et se précipitent sur un type qui refuse de se lever mais ils l’emmènent de force. Quand je croise son regard je trouve qu’il ressemble au père d’Adélaïde. Les portes se referment et le train part. Ouf… Je n’ai pas été inquiétée je dois avoir de la chance.

Les trois jeunes filles qui ont pris place sur les banquettes pleurent et tremblent. J’avoue être dans le même état même si je ne pleure pas. Il faut que discrètement je regarde ce que m’a confié Adélaïde. La médaille est une médaille de baptême, je lis  » Baptiste  20 mai 1944 « . Sur le papier il y a une adresse à Lyon, orphelinat St Joseph. Et ajouté à la hâte un mot avec ces quelques mots.  » Toute personne qui trouvera cette médaille et cette lettre pourra aller dire à mon fils que sa mère est morte pour que vous puissiez vivre heureux. Et, si votre coeur est grand adoptez mon enfant, son père est mort fusillé et moi… »
La lettre n’était pas terminée. Je n’aurais pas dû croiser sa route, mais le destin l’a voulu. J’ai glissé dans la poche de ma veste la médaille et la lettre et je les ai oublié pour la fin de mon voyage. Mais je pensais à ce que nous venions de vivre. Le suicide du vieux Monsieur, Adélaïde emmenée, le jeune homme arrêté et cet enfant seul. Je me suis faites une promesse si je ressors vivante et je l’espérais j’irai voir cet enfant, en espérant toutefois que sa mère puisse le retrouver avant moi. Pourtant je craignais le pire.
Avec l’insouciance de leur âge, les jeunes filles riaient à nouveau sous l’air réprobateur d’un jeune homme. La plus grande, comme je la surnommait, m’informe qu’elle a 23 ans, que seules ses  deux  jeunes soeurs vont passer  l’examen.  Elles espèrent être à l’heure. Il faut qu’elle soit à 9 h 30 au lieu du rendez-vous. Il est un peu plus de 8 h mais le train se traîne.

A Givors il s’arrête, des travailleurs en descendent d’autres montent. La vie continue dans nos usines. Beaucoup de jeunes aussi, allant passer leurs brevets. Il y a de nombreuses gares dans la « Vallée du Gier » le train s’arrête de partout. Enfin après Saint-Chamond il peut s’élancer plus aucune gare comme le confirme un jeune qui vient de monter.
Nous voici en gare de Chateaucreux au moment où retentissent les sirènes, les  Anglais et surtout les Américains bombardent énormément ces temps-ci.
C’est une belle journée le ciel est d’un bleu limpide, pas un seul nuage, on se croirait en été. Les gens s’affolent et cherchent des abris. Je suis séparée des petites jeunes filles. Avisant un chef de gare je lui demande si je suis loin du pensionnat des soeurs Saint Joseph, il me regarde éberlué, puis me dit vous avez le temps, les avions ne sont pas pour nous mais pour Saint-Chamond, ils font des armes pour les occupants. Ils m’indiquent la rue à prendre et je m’éloigne rapidement de la gare. Les tramways sont tous à l’arrêt. Il y a peu de monde dans les rues.

A suivre …



( Âge ( 16 ans) où l’on passait le brevet élémentaire. Le brevet des collèges n’a rien à voir avec cet examen qui est plus de la valeur du bac des années 70.

A 14 ans garçons et filles passaient le certificat d’études et partaient pour la grande majorité travailler.)

L’enfant de personne /9

Juin 43 à juillet 44

Me voici loin de la ferme, je tourne depuis un petit moment en rond quand j’entends parler, je n’ai pas peur car devant moi surgissent trois fillettes, elle me demande si je me suis perdue.
Je leur répond je me suis perdue et j’ai très mal au ventre, je n’ai rien mangé depuis trois jours à part quelques myrtilles et framboises. J’ai soif. Puis je m’arrête car la plus grande âgée d’une quinzaine d’années me prends par la main et me dit qu’elle va m’emmener chez ses parents qui ont une ferme à la sortie du village.


Maman voici Magdeleine elle attend un bébé et depuis elle erre par les chemins. J’ai dû faire deux pas et je me suis écroulée à ses pieds.
J’ai mis longtemps à me remettre, au début j’espérais que cet enfant qui grandissait en moi allait partir, j’aurais pu le perdre mais comme me disait le médecin qui était venu me voir, appelée par Mariette, la mère des cinq enfants après que je me sois évanouie, il est bien accroché votre petit. Si après sa naissance vous ne voulez pas le garder je comprendrais, je trouverais une nourrice et quand la guerre sera terminé si vous avez des remords vous pourrez revenir le chercher.
Je n’en étais pas encore là, je ne me projetais pas dans l’avenir. J’étais choyée chez Mariette et Paul, j’étais comme leur fille et la jumelle du fils aîné qui avait mon âge d’où l’idée de la petite Elisabeth tout juste âgée de 5 ans de le proclamer haut et fort.
Je ne le connaissais pas il était là -bas, c’est à dire dans le maquis, il avait fui le STO et avait rejoint le « Maquis de l’Ain ». C’était son groupe qui était venu avec un jeune du coin, blessé dans une embuscade à la ferme de Jules car il ne pouvait pas l’emmener avec eux. La suite tout le monde la connaissait. Pierre au petit matin avait ramené son compagnon d’infortune chez ses parents. Le médecin qui lui aussi était dans la Résistance pouvait venir s’occuper de lui et le soigner grâce à moi dont il suivait ma grossesse.


Il s’entourait toutefois de toutes les précautions possibles pour ne pas exposer les parents de Pierre, ni moi car on ignorait si Jules avait dit quoi que ce soit à ses amis Allemands ou aux gendarmes.
La mort de Jules avait fait grand bruit aux alentours, mais la plupart ne le regrettait pas. C’est ainsi que j’appris que sa femme n’était pas partie chez sa sœur mais qu’elle était morte deux mois après la naissance de son petit Joseph. Le vieux curé l’avait trouvé dans un grand sac de paille et il l’ avait confié à Sophie la sœur de Mariette qui avait perdu son bébé l’an passé.
Les gendarmes étaient montés à la ferme après avoir trouvé dans ses langes un mot écrit par sa mère où elle avait écrit ses mots glaçant :  » je m’appelle Joseph, ma maman c’est Marguerite. Je suis né le 15/04/1941. Si je suis là c’est que ma mère est morte sous les coups de Jules B mon père.
Les gendarmes accompagnés du maire s’étaient rendus à la ferme. Jules avait joué l’innocent disant que sa femme était partie chez sa sœur à Arles. Ils étaient repartis fort étonnés mais c’était sans compter sur la pugnacité du maire qui, une nuit était remonté à la ferme avec deux ou trois hommes dont l’epoux de Mariette. Jules cuvait dans sa grange et ils avaient retrouvé sa pauvre femme morte dissimulée non loin des porcs. Son visage était tuméfié et le médecin avait confié à Mariette et Paul qu’elle portait sur le corps bon nombre de sévices. Contrairement aux propos de Jules sa femme n’était pas partie. L’enquête en ces jours troublés s’étaient éteintes car Jules parlait de rôdeurs ne pouvant ni accuser les maquisards ni les Allemands. Les gendarmes profitaient de ses largesses ils ne l’avaient pas arrêté.
Je n’aurais jamais dû l’apprendre mais le médecin avait bien compris que Jules n’était pas le père qu’il laissait entendre avant la guerre mais un véritable bourreau pour quiconque s’opposait à lui. Ce brave docteur m’avait pose des questions sur le jour de mon arrivée et s’il se comportait bien. Rapidement en mots simples et succinct il m’avait raconté que sa seconde femme était morte sous ses coups. La malheureuse avait réussi à se traîner au village avec son bébé pour le soustraire à la bestalité de son père. Elle avait croisé le garde champêtre mais elle avait une cape avec une capuche et portait un panier comme lorsqu’elle livrait ses oeufs au café du coin. Il n’avait pas pensé qu’elle y avait déposé son bébé.


En voyant mon ventre s’arrondir je songeais que j’avais échappé à un drame et que je comprenais mieux la raison pour laquelle il essayait de me frapper au ventre.


A suivre

L’enfant de personne/ 8

Le calvaire ( fin)

Ce matin alors que je verse le café au commis je suis prise de nausée, je vomis. Je me demande ce qu’il m’arrive. Tonio me regarde et me dit vous allez avoir un bébé, ma soeur aussi ça lui arrive le matin de vomir. Et la mère a dit elle s’est encore faites engrosser par son boche.

Ah bon lui dis-je, elle vit avec un occupant.

Non, mais elle fricotte avec eux.

Et sur ces mots il prend sa casquette et s’en va. Je me sens dégoûtée et sale, j’ai un bébé qui pousse dans mon ventre, je ne peux pas rester ici. Il faut que je m’en aille coûte que coûte, je ne dirais rien à la brute épaisse avec qui je suis contrainte de vivre que j’attends un enfant. Car je n’ai pas eu mes petites affaires comme dit Jules. Mais cela m’est déjà arrivée plusieurs fois sans que je sois grosse.

Faire comme si, je dois être docile, ne faire cas de rien et chercher comment m’en aller. J’ai découvert dans la cave où il continue de m’enfermer que derrière des pots de conserves il y avait une porte qui partait dans la campagne. J’espère de tout mon coeur qu’à la nuit tombée ces « nouveaux amis » viennent. Comme à son habitude il fermera la trappe et il reviendra me chercher une fois sa nuit de beuverie terminée. Dès que j’y serais je partirais. Une fois j’ai eu envie mais je n’en ai pas eu le courage. C’était l’hiver je n’étais pas habillée pour affronter les intempéries des hauts plateaux du maquis de l’Ain.

On est à la fin du printemps 43 demain ce sera l’été, même qu’avec ma robe ou ma blouse je pourrais parcourir des kilomètres et il ne me retrouvera jamais. J’ai trouvé une paire de bottes, elles me vont je les ai planqué pour un éventuel départ si l’occasion se présentait.Hélas, rien ne s’est passé personne n’est venue à la ferme, je tremble qu’il découvre que j’ai pris du poids. Il m’a dit après toutes les fois où il m’a prise de force ou non que je devais être stérile car des bébés il en avait eu énormément. Sa première femme en avait eu cinq dont deux vivants, quant à la seconde elle en avait eu trois, deux à l’hospice des indigents à Lyon, le dernier avec sa mère à Arles. Plus disait-il en ricanant toutes les filles qui lui tombaient sous la main.

Cela fait un mois que je suis certaine d’attendre son enfant. J’ai grossi, lui pense que je mange dans son dos, il voulait me fouetter pour me faire rentrer mon ventre lorsque nous avons entendu plusieurs voitures arrivées dans la cour de la ferme. Il m’a fait descendre dans la cave, il était 15 h jamais ni les gendarmes, ni les allemands étaient venus en journée. C’était bizarre, j’entendais des cris, des bruits forts, des chaises renversées puis une voix disant on l’embarque et, finalement un coup de feu. Des voitures qui repartent et plus aucun bruit.

La cave est éclairée par une ampoule faible, depuis quelques secondes elle clignote, elle va s’éteindre. Rapidement j’essaye de pousser l’étagère et je découvre stupéfaite qu’un mur remplace la porte qui aurait dû me permettre de m’échapper. Jules ne revenait pas me chercher, était-il mort ? Ou était-il parti avec ceux qui hurlaient. Il fallait que je remonte l’échelle qu’il n’avait pas eu le temps d’enlever et que j’essaye d’ouvrir la trappe. A la première tentative je ne la soulevais que de quelques millimètres. A la deuxième un peu plus mais elle redescendait bien plus vite que je ne la soulevais.Il me fallait un morceau de bois pour la coincer. Je redescends les marches étroites en évitant la chute et trouve entre deux éclairs de la lampe un gros gourdin. Avec ce sésame de fortune et m’aggripant tant bien que mal au montant j’arrivais à soulever la trappe, à glisser le gourdin et je me faufilais par la petite ouverture. La chambre était intacte contrairement à la cuisine, tout était sans dessus dessous. Les placards de victuailles étaient vides. Heureusement mon sac à dos lui n’avait pas bouger et au fil des jours j’y avais mis des noix, des pommes, de vieux fromages un ou deux quignons de pain noir que l’on donnait aux cochons. La récolte était maigre mais j’arriverais bien à trouver un lieu plus accueillant.

A l’extérieur j’eus la surprise de voir Tonio le commis qui avait creusé un trou, en me voyant il se mit à pleurer en me disant les maquisards ont tués votre mari. Je ne lui dit rien sauf je devais m’en aller indiquez moi de quels côtés sont les maquisards.

– Vous êtes folle partez plutôt par la forêt et cachez-vous si vous entendez des voix.

Ce n’était pas mon mari il me séquestrait.

Tonio est abasourdi, mais c’était un brave gamin, il laissa le corps de Jules et m’a indiqué par quel chemin je pouvais rejoindre le petit village du Cerdon.

– Comme vous n’allez pas vite vous allez devoir vous arrêtez en chemin, je connais un endroit qui s’appelle la vieille ferme. Il y a à gauche de cette bâtisse une grotte, vous pourrez y passer la nuit. J’espère que vous avez des vêtements chauds car les nuits sont froides en altitude. Attendez-moi je reviens.

Tonio parti à toute vitesse dans l’écurie, quand il fut de retour il serrait sous son bras un grand manteau de berger c’était celui de la fermière.

– Avec cette grande cape vous n’aurez rien à craindre ni de la pluie ni du froid mordant des hauts plateaux. Maintenant partez vite, il y avait beaucoup de victuailles car c’était jour de ravitaillement. Le Maquis a dû être informé. Les Allemands seront là dans quatre heures. Je pars et je ne reviendrais plus, je laisse le corps du patron. Courage Mademoiselle adieu.

A suivre…

L’enfant de personne/5

Deux ans de calvaire ( première partie)

Si j’avais su ce que ces mots voulaient dire être gentille je me serais enfuie, mais cet homme était non seulement méchant, brutal mais énorme et face à lui je ne faisais pas le poids.La première nuit il m’a violé dans la grange, s’est relevé m’a demandé pardon et je ne l’ai pas revu avant le lendemain matin.


il était à moitié couché sur moi, il ronflait, j’étais nue et complètement écrasée par cette masse de chair flasque qui me donnait des hauts le cœur. La chambre ressemblait à une bonbonnière rose. Le lit était entouré d’un voilage blanc comme ceux d’une mariée. C’était un lit de princesse.

Quand il a ouvert les yeux il m’a touché le visage avec ses gros doigts aux ongles noirs, j’ai eu un haut le coeur, il s’est mis à rire et m’a dit :- Fais pas ta mijaurée, cette nuit tu m’as offert ton corps et je t’ai dévoré toute crue. Tu me disais encore Jules. J’ai bien profité de toi, tu n’as pas chialé, faut dire que je t’ai fait boire. De cette manière tu ne criais pas. Soit tu m’acceptes et tu l’as ferme soit je te fais boire et je te prends quand même. Mais tu es un beau brin de fille et c’est bête de gâcher un si beau moment.

J’avais mal de partout. Il s’est levé, s’est habillé m’à empoigné par les cheveux m’a jeté une vieille blouse à la tête et m’a dit  » va préparer le café »

A suivre…

L’enfant de personne/4

La longue route

En effet si certaines de mes compagnes d’infortune ont pu s’en aller, moi je ne savais où aller, aussi je restais en compagnie des plus jeunes.
En 1940 alors que je sortais pour me rendre au cours Sévigné, non loin de l’entrée un petit attroupement s’était fait, une de nos professeurs s’était effondrée sur la chaussée, elle avait pris un malaise, j’ai pris conscience qu’il fallait que je profite de cette désorganisation pour m’enfuir. Je n’avais pour unique bagage que mes livres de cours. Il fallait que je regagne ma petite chambre car à bientôt 18 ans je logeais dans une dépendance située au fond du jardin. Je me glissais sans rencontrer âme qui vive, saisissait le vieux sac a dos kaki, y glissait deux jupes, deux chemisiers, des bas et autres sous-vêtements, un pull, un foulard laissé par Mathilde. Au dernier moment j’avisais ma paire de mitaines, je la glissait dans la poche du manteau que j’avais revêtu ce matin. Sans un regard, sans un mot d’adieu je m’enfuyais.
Arrivée à la gare, il y avait des policiers et des Allemands de partout. Les gens sortaient plus qu’ils ne rentraient, aussi j’ai suivi la foule qui marchait. Au fil du chemin j’appris qu’ils venaient tous du nord de la France et partaient en direction de Lyon. Au milieu d’eux je ne craignais rien. Si j’avais su je serais restée dans le cocon des bras quasi maternels de Soeur Mathilde.
Dans le long cortège de ceux qui fuyaient l’avance ennemis j’ai fait la connaissance d’une famille, la mère avait trois enfants dont le petit dernier avait à peine trois mois, elle semblait épuisée. Je me suis approchée d’elle et j’ai proposé de l’aider. Elle a accepté de bon coeur. Je poussais le landeau tout en donnant la main à sa petite fille nommée Angèle lorsqu’une escouade d’avions nous ont pris pour cible. J’ai couru comme tout le monde pour me réfugier à l’orée de la forêt mais mon pieds s’est pris dans une racine et je me suis étalée de tout mon long. Une fois les avions passés je me suis relevée, tout n’était que désolation. Une fumée âcre s’élevait de la route. Le landeau avait disparu, Angèle me regardait hébétée mais seule. Nous avons cherché sa mère et ses deux frères mais nous ne les avons pas retrouvé. Nous avons repris notre longue errance mais j’étais jeune et la charge d’Angèle me pesait aussi le soir à la nuit tombée je l’ai déposé endormie dans la première église et je me suis enfuie comme une voleuse. J’ai erré dans ce petit village des monts du Lyonnais où le lendemain je suis arrivée avec les rescapés de la veille. Fatiguée j’ai élu domicile dans une grange qui me semblait abandonnée et j’ai dormi jusqu’à ce qu’une main brutale me secoue et me demande qui m’avait permis d’oser dormir chez lui.
J’étais effrayée, cet homme ressemblait à s’y méprendre à mon cousin Pierre. J’étais tétanisée par la peur, je restais devant lui sans bouger. Des hommes cela faisait cinq ans que j’en avais plus côtoyé. A l’idée d’être brutalisé je n’arrivais ni à répondre ni à m’enfuir. Je baissais la tête et de grosses larmes ont commencé à couler sur mon visage. L’homme m’a pris par le poignet et m’a jeté dans la cour de sa ferme en aboyant aussi fort que son chien attaché à la niche.
Arrête de pleurnicher et essaye de te rendre utile ma femme a accouché et les oeufs sont resté dans le poulailler, tant qu’à faire que de te nourrir autant que tu travailles. Et ce soir pour la soupe il faudra que tu sois gentille.

A suivre…

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