Goémon sang et silence ! (11)

Jean s’avança lentement, la mâchoire serrée.

— Tu répètes ça, si t’es un homme.

Le rire se mua en provocation.

— Toi, au fest-noz, on t’a jamais vu danser. T’es raide comme un piquet, bon qu’à bêcher ta terre. Pas étonnant que ton père ait fini comme ça…

Le reste de la phrase se perdit dans le fracas d’un coup. Jean avait frappé. Yves, d’un bond, avait saisi l’autre frère Le Bihan par le col. Les bancs basculèrent, les bols se renversèrent, le cidre se répandit sur le sol. Les coups volaient, secs, brutaux, comme une revanche muette accumulée depuis des mois.

On tenta de les séparer, les femmes crièrent, l’aubergiste jura, mais l’image resterait : les fils de Michel, se dressant contre ceux qui avaient sali son nom.

Quand enfin ils sortirent, le souffle court, les poings encore rouges, Jean dit à voix basse :

— Qu’ils sachent qu’on ne nous crache plus dessus.

Et Yves, essuyant du revers de sa manche une goutte de sang qui perlait à sa lèvre, ajouta :

— La prochaine fois, ce sera pire.

Dehors, la nuit était glacée, mais dans leurs veines, c’était la mer en furie qui grondait.

Jean et Yves rentrèrent chez eux. Entre temps Marie leur mère était venu leur rendre visite accompagné par Léa et Erwan.

La nuit était tombée depuis longtemps lorsque l’on frappa lourdement à la porte. Trois coups secs, qui firent sursauter Marie en plein travail de broderie. Erwan, assis près du feu, leva de grands yeux ronds.

Jean et Yves, encore échauffés par la bagarre, se figèrent. Dans le silence, on entendait seulement le tic-tac de l’horloge et le souffle du vent contre les volets.

— Ouvre, dit Jean d’une voix rauque.

Yves tira le loquet. Deux gendarmes en uniforme apparurent dans l’encadrement, leurs képis luisant à la lueur de la lampe. Le froid s’engouffra avec eux dans la pièce.

— Bonsoir, Madame, fit le plus âgé en ôtant son couvre-chef. On est venus pour vos fils.

Marie se redressa, les mains crispées sur son torchon.

— Mes fils ?

Oui. Une rixe ce soir, à l’auberge. Les frères Le Bihan portent plainte. Dents cassées, nez en sang… et des témoins.

Un silence pesant envahit la cuisine. Erwan se mit à pleurnicher doucement. Léa, rentrée pour le week-end de son pensionnat, s’était approchée du chambranle de la porte. Son visage pâle, éclairé par la lampe, ne laissait rien paraître, mais ses yeux brillaient.Jean fit un pas en avant.

— C’est moi, dit-il simplement. Yves n’a rien à voir là-dedans.Mais le plus jeune gendarme ricana.

— Allons, allons… vous croyez qu’on n’a pas vu ? Les deux ensemble, comme deux loups sur leur proie.

Marie, le souffle court, se plaça entre eux.

— Cela ne fait même pas un an que mes enfants ont perdu leur père, dit-elle d’une voix tremblante. Est-ce qu’on peut pas leur laisser la paix ?

Le vieux gendarme soupira, mal à l’aise.

— Madame, ce sont les procédures. On ne fait qu’appliquer la loi.

Jean serra les poings, le regard noir. Yves, derrière lui, avait les yeux pleins p de rage contenue. Leurs silhouettes se découpaient dans la lumière vacillante, comme deux ombres prêtes à bondir. Finalement, le gendarme conclut :

— Demain matin, huit heures. Ils devront se présenter à la brigade. Pas de retard. La porte se referma dans un courant d’air glacial.

Marie s’assit lourdement, le visage entre les mains. Léa s’approcha d’elle, posa une main douce sur son épaule. Jean et Yves restèrent debout, immobiles, la mâchoire serrée. Dans le silence, on entendait toujours le tic-tac de l’horloge. Mais il semblait cette fois battre comme un compte à rebours.

C’est Yves qui annonce à leur mère qu’ils vont au fest-noz, Yves doit y retrouver des copains matelots. Marie leur fait amples recommandations, mais elle le sent, ses fils sont en colère. Pourvu…

La salle de la commune vibrait sous les airs de biniou et de bombarde. Les couples tournaient, les sabots frappaient le sol en cadence, les rires éclataient à chaque changement de danse. L’odeur du cidre et des crêpes se mêlait à celle de la sueur et de la laine mouillée.

Jean s’était tenu d’abord en retrait, les bras croisés, mais Yves, fier dans son uniforme de matelot en permission, l’avait entraîné. Derrière eux, deux camarades de l’école des matelots solides gaillards, riaient déjà aux éclats.

— Allez, frangin, ce soir on danse, lança Yves, ses yeux clairs brillants d’audace.Et d’un pas décidé, il traversa la salle jusqu’au groupe des jeunes filles. Sans un mot, il tendit la main à l’une d’elles. C’était la plus jeune des filles Le Bihan. Elle hésita, rougit… puis accepta. La musique repartit, et bientôt Yves tournoyait avec elle sous les regards médusés.

Jean fit de même avec la fiancée de l’aîné, plus timide, qui finit par éclater de rire dans ses bras.

Autour, les conversations allaient bon train. Certains applaudissaient, d’autres chuchotaient : voir Yves le fils de Michel danser avec une des filles Le Bihan, c’était du jamais vu.

Au fond de la salle, les frères Le Bihan, rouges de colère, les poings crispés, fixaient la scène.

Quand le fest-noz s’acheva, l’air glacé de la nuit enveloppa les danseurs. Jean, Yves et leurs camarades sortirent les premiers, le pas léger, encore portés par la musique. Mais à l’angle du chemin, dans l’ombre des arbres, les attendaient les deux Le Bihan et quelques comparses.

A suivre…

Août 2025

Goémon,sang et silence ! (10)

Depuis la disparition de Michel, la maison n’avait plus la même odeur. Le sel et le goémon s’étaient dissipés peu à peu, remplacés par le silence et la poussière. Marie, qui autrefois courait sur l’estran avec son panier, avait pris une décision : elle ne mettrait plus jamais les pieds dans les champs d’algues. Trop de souvenirs. Trop de blessures.

Elle partit donc chez sa belle-sœur, entraînant avec elle le petit Erwan. Là, entre les murs tièdes d’une maison qui sentait le lin et la cire, elle apprit la patience d’un autre travail : la broderie. Ses doigts, habitués à la rudesse des algues, se mirent à glisser sur le fil et les motifs. Le petit Erwan, assis à ses côtés, l’observait en silence.

Parfois, il s’endormait au rythme du va-et-vient de l’aiguille. D’autres fois, il tentait de tracer ses propres arabesques maladroites sur un vieux chiffon. Marie y voyait un apaisement, un fil ténu qui la reliait encore à la vie après le chaos.

Léa, quant à elle, avait pris une autre direction. Pensionnaire au collège des sœurs de la Charité, elle découvrait un univers nouveau, strict et réglé au son de la cloche. Les dortoirs glacés, les longues études du soir, mais aussi la chaleur des amitiés naissantes entre filles qui, comme elle, cherchaient leur place. Elle avait le cœur partagé : d’un côté, la douleur d’être loin des siens, de l’autre, la fierté de réussir et de se savoir soutenue par la mémoire de son père. Dans la rigueur des leçons, dans l’odeur de l’encre et du papier, Léa forgeait déjà l’esprit tenace qui, plus tard, la mènerait vers son destin.

C’est le jour où Yves est venu voir Jean pendant une permission de trois jours qu’ils prirent place dans le village à la place de leur père. Au café il y avait une veillée Annick, la promise de Jean lui avait dit de venir.

Ce soir-là, l’air sentait le cidre et la fumée de bois. Dans l’auberge du bourg, les hommes parlaient bas, les femmes tricotaient, les chaises raclaient sur les dalles. On avait commencé par évoquer la pêche, les récoltes, les nouvelles du port, mais bientôt, comme toujours, la conversation glissa vers Marie et ses enfants.

— C’est pas une vie de laisser le goémon, disait une vieille voix éraillée. Michel doit s’en retourner dans sa tombe.

Et Léa, au collège des sœurs… quelle idée ! Pour quoi faire ? Une fille, ça doit savoir tenir une maison, pas remplir des cahiers, lança un autre, goguenard.

Un silence gêné passa, avant qu’une voix plus jeune n’ajoute, ricanante :

— La vérité, c’est qu’ils se prennent pour meilleurs que nous. Jean avec ses airs sérieux, Yves qui croit qu’il va dompter la mer à l’école des mousses… Bah ! Ce sont des fils de rêveur, pas de travailleur.

À ces mots, les frères Le Bihan éclatèrent de rire. Ils étaient là, adossés au comptoir, le regard brillant de malice mauvaise. L’un d’eux, levant son bol de cidre, lança assez fort pour que tout le monde entende :

— Comme leur vieux, toujours à parler, jamais à agir ! Des penseurs, pas des hommes.

La porte s’ouvrit alors d’un coup, claquant contre le mur. Jean entra, suivi d’Yves, large d’épaules malgré ses quatorze ans. Le silence retomba dans la salle, les regards se baissèrent, mais les Le Bihan soutinrent l’affront, un sourire au coin des lèvres.Jean s’avança lentement, la mâchoire serrée.— Tu répètes ça, si t’es un homme.

Le rire se mua en provocation.— Toi, au fest-noz, on t’a jamais vu danser. T’es raide comme un piquet, bon qu’à bêcher ta terre. Pas étonnant que ton père ait fini comme ça…

A suivre…

Août 2025

Goémon, sang et silence ! (9)

Jean portait Erwan, Léa soutenait sa mère et une fois les amis partis ainsi que les villageois, Yves a joué le morceau préféré de son père avec son biniou. Annick leur voisine a dit plus tard à Marie avoir pleuré en entendant Yves joué, son mari Ronan a versé sa larme en disant : – Le gamin pourra rentrer dans un bagad il est doué.

C’est ce soir que Jean a trouvé une lettre de son père pour lui . Il y avait une seule phrase d’écrite :

« Kentoc’h mervel eget bezan saotret »

«  Plutôt la mort que la souillure )»

Il en avait discuté avec Yves et ils pensaient tous les deux que le prêtre avait sans doute raison. Leur père s’était donné la mort. Toutefois un doute subsistait. Il avait pleins de projets et il aimait tant leur maman et tout autant ses enfants ce n’était pas possible que ce soit ainsi.

Le lendemain, la maison semblait étrangement vide. Les rires, les pas, même les voix des enfants résonnaient autrement, comme si les murs eux-mêmes s’étaient couverts d’un voile de silence. Marie errait d’une pièce à l’autre, soulevant machinalement un linge, redressant une chaise, puis s’arrêtant, le regard perdu. Elle n’avait plus la force de rien et pourtant, le temps, lui, avançait.

Elle songea à l’avenir. Comment ferait-elle désormais ? Les factures ne disparaîtraient pas avec son chagrin. Elle avait les enfants à nourrir, à habiller, à élever… Mais elle, que pouvait-elle faire ?

Un soir, alors que la fatigue la gagnait, une silhouette familière franchit le seuil : sa belle-sœur. Après quelques paroles de réconfort, elle hésita, puis se risqua à proposer quelque chose.

— Écoute, Marie… j’ai peut-être une idée. Mais on en reparlera plus tard, quand tu te sentiras prête.

— Parle, il faut que je me décide, pour les enfants je ne dois pas attendre.

— Tu sais que je fabrique des coiffes, mais je viens d’entendre dire qu’un grand restaurant, à Brest, cherche une brodeuse. Ils veulent quelqu’un de sérieux, capable de reproduire leurs armoiries sur leurs draps, nappes et serviettes.

Marie releva la tête, interdite.

— Moi ? Mais je n’ai jamais fait que des ouvrages simples…

— Justement, répondit sa belle-sœur avec un sourire rassurant, tu as de la patience et une main sûre. Je peux te montrer. Et ce travail, ce n’est pas seulement pour gagner quelques sous : il t’occupera aussi l’esprit.

Marie baissa les yeux, serrant son tablier entre ses doigts. Elle ne répondit pas tout de suite, mais une étincelle nouvelle passa dans son regard. Marie dit à sa belle-sœur :

— Il faut que j’en parle avec Jean, maintenant il est l’homme de la maison, mais Léa ne peut pas rester au collège de Roscoff, et ton restaurateur acceptera-t-il Erwan jusqu’à ce qu’il puisse aller à l’école ?

— Il peut aller à l’école des Soeurs du Saint-Esprit à Saint-Yves du Bougen. Les religieuses les prennent dès deux ans. Pour Léa avec ton accord je te conseille de l’envoyer au Collège des filles de la Charité, comme c’est ma filleule je payerais tout.

— Je ne sais pas Armelle, ton frère ne voulait pas.

— Si tu la laisses à Roscoff ce n’est pas Jean qui va pouvoir s’occuper de sa sœur, elle sera mieux avec toi et son frère. Je te laisse jusqu’à dimanche, mais j’avertis le restaurateur que je lui ai trouvé une personne de confiance avec des doigts en or.

— En or n’exagère pas…

— Regarde ce que je vais montrer à Monsieur Martin.

Ma belle sœur me montre les serviettes de table que je lui ai brodé pour son mariage.

— J’étais jeune , je sortais de l’école ménagère. C’est vrai j’aimais bien broder, j’ai fait un trousseau pour Léa pour l’internat.

— Ah ! Tu as déjà fait son trousseau, et bien ça lui servira pour plus tard. Je te dis que c’est la meilleure solution pour Léa et pour tous. Allez je repars, les enfants nous attendent. Est-ce que ça ira Marie ? J’emmène Yves comme convenu puisque nous rentrons sur Larmor.

— Oui – c’est un tout petit oui- Yves du haut de ces quatorze ans me serrent dans ses bras et me dit :

— Courage ma petite Maman chérie, je t’aimes. Fais pour le mieux pour Léa et Erwan. J’irai te voir à ma prochaine permission. J’y vais Oncle Corentin s’impatiente.

A l’extérieur il y a Jean revenu juste à temps, Léa et Erwan je les serre dans mes bras, seule mon oncle tapote sur sa voiture flambant neuve, il a dû aller la faire admirer à ses copains au village. Cela me fait sourire, mais je m’empresse de monter. Un coup de klaxon et nous voilà parti.

A suivre

Août 2025

Goémon, sang et silence ! (8)

Des conversations se faisaient à voix basse dans les ruelles. Les habitants lançaient des regards furtifs à Jean ou aux gendarmes, comme pour jauger leur réaction.

Les vieilles rancunes refaisaient surface. Chacun semblait choisir son camp en silence : certains défendaient Jean Le Bihan, d’autres pleuraient Michel, chacun se souvenant des jours sombres.

Jean sentait les regards peser sur lui, comme si chaque geste pouvait trahir sa colère ou son désespoir. La solitude face à la mort de son père se doublait de l’isolement social.

Il savait ce qu’il avait vu et entendu, mais personne ne pourrait jamais le confirmer. Chaque souvenir devenait un fardeau, chaque silence un accusateur.

L’absence de preuve lui broyait le cœur, la mer avait rendu le corps de son père, mais la vérité restait coincée dans les rochers et les murmures du village.

Le soir, seul dans sa chambre, il revoyait les ombres sur la grève, les bruits de lutte et la silhouette de son père. La mer continuait son va-et-vient, impassible, comme un témoin cruel et muet.

Après avoir veillé leur père, il avait fallu l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure. Le cortège avançait lentement, lourd de silence et de tristesse. Le curé, un jeune prêtre récemment arrivé dans la paroisse, s’était contenté d’une bénédiction brève, presque sèche. Dans son homélie, il avait laissé entendre qu’il soupçonnait un suicide.À cet instant, Jean avait senti la colère le submerger. Il avait eu envie de se jeter sur ce prêtre qui, sans rien savoir, osait salir la mémoire de son père. Non, Michel ne s’était pas donné la mort. Jamais. Il avait encore mille projets, mille idées à mettre en terre comme autant de semences promises à l’avenir.

Ces derniers mois, il parlait avec une ardeur nouvelle d’expérimenter de nouvelles cultures, de tenter l’introduction de légumes encore rares dans la région. Mais cela, il l’avait gardé pour lui, comme un secret qu’il n’avait pas même confié à Marie, sa propre épouse. Jean, qui l’avait entendu en parler à demi-mots, savait que son père ne vivait que pour ce genre de projets.

C’était ce souvenir, plus fort que tout, qui lui donnait la certitude inébranlable : son père n’avait pas choisi la mort. Quelque chose — ou quelqu’un — l’avait arraché à sa vie, à ses terres, à ses rêves encore inachevés.

Le vent glacial balayait la grève, mordant les joues et gelant les doigts malgré les gants. Chaque rafale semblait porter avec elle la colère des vagues et de Jean et l’écho des pas du disparu.

Autour du cercueil, chacun avançait en silence, les visages tirés, les yeux rougis.Parmi eux, le plus jeune fils, à peine âgé de six ans, sanglotait à voix haute. Ses larmes perçaient le silence, poignantes, inconsolables. Sa petite main s’agrippait désespérément à la robe de sa mère, comme s’il craignait qu’on lui enlève encore quelqu’un. Chaque sanglot faisait trembler Jean, qui sentait son cœur se briser à chaque cri étouffé.

Ce n’était pas la mer seule qui l’avait pris. On lui avait ôté la vie. Mais l’enquête s’était arrêté, Le Bihan interrogé avait nié en bloc toute implication dans la mort de son ennemi juré.

Michel n’était plus. Le cercueil avait disparu sous la terre, mais le cimetière, perché face à l’océan, semblait lui garder une demeure ouverte sur l’infini. Le vent salé glissait entre les croix, apportant le grondement régulier des vagues, comme une respiration immense qui se mêlait au silence des vivants.

Ses enfants, debout près de la tombe fraîche, levaient les yeux vers la mer. Dans leur douleur, une espérance fragile demeurait : que leur père continue à vivre autrement, non plus dans les gestes quotidiens des champs ou des pêches, mais dans le souvenir, dans la force qu’il leur avait transmise, dans les projets qu’il leur avait confiés.

Ils se prirent la main, comme pour retenir son souffle entre eux. Et malgré l’absence, chacun croyait sentir que Michel resterait là, au-delà de la mort, fidèle à leur côté, porté par l’horizon qu’il aimait tant.

A suivre…

Août 2025

Goémon, sang et silence ! (7)

Le matin se leva sur un ciel gris, et la maison semblait silencieuse, presque étouffée. Marie s’inquiétait de ne pas voir Michel descendre pour le petit déjeuner.

Elle appela Jean et Yves, et tous deux sortirent, pressentant qu’il avait pris la direction de la plage.

Jean ne savait plus s’il s’agissait d’un cauchemar ou s’il avait réellement vu son père disparaître derrière ce rocher. Il s’y était rendu pour vérifier, mais il n’y avait rien : ni dans l’eau, ni sur la pierre noire battue par les vagues. Avec sa lampe, il avait longuement inspecté le sol. Aucun sang, aucune trace de lutte… seulement du sable remué, marqué de pas incertains. Ces empreintes s’enfonçaient vers la grève, mais déjà la mer montante menaçait de les effacer.

— Par ici, dit Yves en désignant l’ombre du rocher.

Le vent soulevait des grains de sable sur le sentier, leurs jambes nues étaient fouettées. En approchant des rochers, Jean aperçut une forme étendue, immobile. Son cœur se serra.

— Papa ! cria-t-il, courant.

Michel gisait là, les yeux mi-clos, le visage pâle, les mains crispées. Les vagues léchaient doucement les rochers autour de lui. Jean s’agenouilla, le secouant doucement. Yves resta figé, biniou à la main, incapable de jouer, paralysé par l’angoisse.

— Appelle le médecin ! s’écria Marie, en courant vers eux. Quand le docteur arriva, il examina Michel avec calme et précision. À première vue, il semblait qu’une crise cardiaque avait emporté l’homme, fatigué et fragile après des semaines de labeur. Mais en observant de plus près les rochers et la position du corps, il nota des ecchymoses légères sur le bras et l’épaule, ainsi que quelques éraflures sur le côté.

— Hmm… murmura-t-il, intrigué mais prudent.— Rien qui laisse supposer un crime… peut-être un choc contre les rochers dans sa chute.

La mer avait emporté toute preuve, et le vent balayait les traces du passage de Michel. Seuls Jean et Yves restèrent à observer, le cœur serré, avec un sentiment inexplicable que tout n’était pas si simple. Marie caressa doucement la main de son mari, les larmes aux yeux, tandis que le vent semblait murmurer encore son nom. Le mystère, lui, s’installait dans le silence de la grève.

Les gendarmes arrivèrent et commencèrent à poser des questions.

Marie, la veuve, se présenta d’elle-même à la brigade, accompagnée de sa fille. Le visage fermé, elle déclara :

— Mon mari avait des ennemis. Tout le monde le sait. Depuis la guerre, il était en conflit permanent avec Jean Le Bihan.

Le nom fit réagir. Ancien de la milice durant les jours sombres, revenu sans jamais être inquiété, Le Bihan s’était imposé, au fil des années, comme meneur d’une partie des goémoniers. Michel, de son côté, dirigeait l’autre camp, ceux qui refusaient de plier devant lui.

— Les querelles étaient constantes, reprit Marie. Et il y a à peine une semaine, une bagarre a éclaté entre eux, sur la grève. On a dû les séparer. Beaucoup ont vu la scène.

Sa fille, pâle, confirma d’un signe de tête.

— Le soir de sa disparition, ajouta Marie d’une voix plus basse, Michel a reçu un mot. Je ne sais pas de qui. Mais il est parti aussitôt, en colère, vers la plage. Je suis certaine qu’on lui avait donné rendez-vous.

A suivre…

Août 2025