Goémon, sang et silence ! (9)

Jean portait Erwan, Léa soutenait sa mère et une fois les amis partis ainsi que les villageois, Yves a joué le morceau préféré de son père avec son biniou. Annick leur voisine a dit plus tard à Marie avoir pleuré en entendant Yves joué, son mari Ronan a versé sa larme en disant : – Le gamin pourra rentrer dans un bagad il est doué.

C’est ce soir que Jean a trouvé une lettre de son père pour lui . Il y avait une seule phrase d’écrite :

« Kentoc’h mervel eget bezan saotret »

«  Plutôt la mort que la souillure )»

Il en avait discuté avec Yves et ils pensaient tous les deux que le prêtre avait sans doute raison. Leur père s’était donné la mort. Toutefois un doute subsistait. Il avait pleins de projets et il aimait tant leur maman et tout autant ses enfants ce n’était pas possible que ce soit ainsi.

Le lendemain, la maison semblait étrangement vide. Les rires, les pas, même les voix des enfants résonnaient autrement, comme si les murs eux-mêmes s’étaient couverts d’un voile de silence. Marie errait d’une pièce à l’autre, soulevant machinalement un linge, redressant une chaise, puis s’arrêtant, le regard perdu. Elle n’avait plus la force de rien et pourtant, le temps, lui, avançait.

Elle songea à l’avenir. Comment ferait-elle désormais ? Les factures ne disparaîtraient pas avec son chagrin. Elle avait les enfants à nourrir, à habiller, à élever… Mais elle, que pouvait-elle faire ?

Un soir, alors que la fatigue la gagnait, une silhouette familière franchit le seuil : sa belle-sœur. Après quelques paroles de réconfort, elle hésita, puis se risqua à proposer quelque chose.

— Écoute, Marie… j’ai peut-être une idée. Mais on en reparlera plus tard, quand tu te sentiras prête.

— Parle, il faut que je me décide, pour les enfants je ne dois pas attendre.

— Tu sais que je fabrique des coiffes, mais je viens d’entendre dire qu’un grand restaurant, à Brest, cherche une brodeuse. Ils veulent quelqu’un de sérieux, capable de reproduire leurs armoiries sur leurs draps, nappes et serviettes.

Marie releva la tête, interdite.

— Moi ? Mais je n’ai jamais fait que des ouvrages simples…

— Justement, répondit sa belle-sœur avec un sourire rassurant, tu as de la patience et une main sûre. Je peux te montrer. Et ce travail, ce n’est pas seulement pour gagner quelques sous : il t’occupera aussi l’esprit.

Marie baissa les yeux, serrant son tablier entre ses doigts. Elle ne répondit pas tout de suite, mais une étincelle nouvelle passa dans son regard. Marie dit à sa belle-sœur :

— Il faut que j’en parle avec Jean, maintenant il est l’homme de la maison, mais Léa ne peut pas rester au collège de Roscoff, et ton restaurateur acceptera-t-il Erwan jusqu’à ce qu’il puisse aller à l’école ?

— Il peut aller à l’école des Soeurs du Saint-Esprit à Saint-Yves du Bougen. Les religieuses les prennent dès deux ans. Pour Léa avec ton accord je te conseille de l’envoyer au Collège des filles de la Charité, comme c’est ma filleule je payerais tout.

— Je ne sais pas Armelle, ton frère ne voulait pas.

— Si tu la laisses à Roscoff ce n’est pas Jean qui va pouvoir s’occuper de sa sœur, elle sera mieux avec toi et son frère. Je te laisse jusqu’à dimanche, mais j’avertis le restaurateur que je lui ai trouvé une personne de confiance avec des doigts en or.

— En or n’exagère pas…

— Regarde ce que je vais montrer à Monsieur Martin.

Ma belle sœur me montre les serviettes de table que je lui ai brodé pour son mariage.

— J’étais jeune , je sortais de l’école ménagère. C’est vrai j’aimais bien broder, j’ai fait un trousseau pour Léa pour l’internat.

— Ah ! Tu as déjà fait son trousseau, et bien ça lui servira pour plus tard. Je te dis que c’est la meilleure solution pour Léa et pour tous. Allez je repars, les enfants nous attendent. Est-ce que ça ira Marie ? J’emmène Yves comme convenu puisque nous rentrons sur Larmor.

— Oui – c’est un tout petit oui- Yves du haut de ces quatorze ans me serrent dans ses bras et me dit :

— Courage ma petite Maman chérie, je t’aimes. Fais pour le mieux pour Léa et Erwan. J’irai te voir à ma prochaine permission. J’y vais Oncle Corentin s’impatiente.

A l’extérieur il y a Jean revenu juste à temps, Léa et Erwan je les serre dans mes bras, seule mon oncle tapote sur sa voiture flambant neuve, il a dû aller la faire admirer à ses copains au village. Cela me fait sourire, mais je m’empresse de monter. Un coup de klaxon et nous voilà parti.

A suivre

Août 2025

Goémon, sang et silence ! (8)

Des conversations se faisaient à voix basse dans les ruelles. Les habitants lançaient des regards furtifs à Jean ou aux gendarmes, comme pour jauger leur réaction.

Les vieilles rancunes refaisaient surface. Chacun semblait choisir son camp en silence : certains défendaient Jean Le Bihan, d’autres pleuraient Michel, chacun se souvenant des jours sombres.

Jean sentait les regards peser sur lui, comme si chaque geste pouvait trahir sa colère ou son désespoir. La solitude face à la mort de son père se doublait de l’isolement social.

Il savait ce qu’il avait vu et entendu, mais personne ne pourrait jamais le confirmer. Chaque souvenir devenait un fardeau, chaque silence un accusateur.

L’absence de preuve lui broyait le cœur, la mer avait rendu le corps de son père, mais la vérité restait coincée dans les rochers et les murmures du village.

Le soir, seul dans sa chambre, il revoyait les ombres sur la grève, les bruits de lutte et la silhouette de son père. La mer continuait son va-et-vient, impassible, comme un témoin cruel et muet.

Après avoir veillé leur père, il avait fallu l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure. Le cortège avançait lentement, lourd de silence et de tristesse. Le curé, un jeune prêtre récemment arrivé dans la paroisse, s’était contenté d’une bénédiction brève, presque sèche. Dans son homélie, il avait laissé entendre qu’il soupçonnait un suicide.À cet instant, Jean avait senti la colère le submerger. Il avait eu envie de se jeter sur ce prêtre qui, sans rien savoir, osait salir la mémoire de son père. Non, Michel ne s’était pas donné la mort. Jamais. Il avait encore mille projets, mille idées à mettre en terre comme autant de semences promises à l’avenir.

Ces derniers mois, il parlait avec une ardeur nouvelle d’expérimenter de nouvelles cultures, de tenter l’introduction de légumes encore rares dans la région. Mais cela, il l’avait gardé pour lui, comme un secret qu’il n’avait pas même confié à Marie, sa propre épouse. Jean, qui l’avait entendu en parler à demi-mots, savait que son père ne vivait que pour ce genre de projets.

C’était ce souvenir, plus fort que tout, qui lui donnait la certitude inébranlable : son père n’avait pas choisi la mort. Quelque chose — ou quelqu’un — l’avait arraché à sa vie, à ses terres, à ses rêves encore inachevés.

Le vent glacial balayait la grève, mordant les joues et gelant les doigts malgré les gants. Chaque rafale semblait porter avec elle la colère des vagues et de Jean et l’écho des pas du disparu.

Autour du cercueil, chacun avançait en silence, les visages tirés, les yeux rougis.Parmi eux, le plus jeune fils, à peine âgé de six ans, sanglotait à voix haute. Ses larmes perçaient le silence, poignantes, inconsolables. Sa petite main s’agrippait désespérément à la robe de sa mère, comme s’il craignait qu’on lui enlève encore quelqu’un. Chaque sanglot faisait trembler Jean, qui sentait son cœur se briser à chaque cri étouffé.

Ce n’était pas la mer seule qui l’avait pris. On lui avait ôté la vie. Mais l’enquête s’était arrêté, Le Bihan interrogé avait nié en bloc toute implication dans la mort de son ennemi juré.

Michel n’était plus. Le cercueil avait disparu sous la terre, mais le cimetière, perché face à l’océan, semblait lui garder une demeure ouverte sur l’infini. Le vent salé glissait entre les croix, apportant le grondement régulier des vagues, comme une respiration immense qui se mêlait au silence des vivants.

Ses enfants, debout près de la tombe fraîche, levaient les yeux vers la mer. Dans leur douleur, une espérance fragile demeurait : que leur père continue à vivre autrement, non plus dans les gestes quotidiens des champs ou des pêches, mais dans le souvenir, dans la force qu’il leur avait transmise, dans les projets qu’il leur avait confiés.

Ils se prirent la main, comme pour retenir son souffle entre eux. Et malgré l’absence, chacun croyait sentir que Michel resterait là, au-delà de la mort, fidèle à leur côté, porté par l’horizon qu’il aimait tant.

A suivre…

Août 2025

Goémon, sang et silence ! (7)

Le matin se leva sur un ciel gris, et la maison semblait silencieuse, presque étouffée. Marie s’inquiétait de ne pas voir Michel descendre pour le petit déjeuner.

Elle appela Jean et Yves, et tous deux sortirent, pressentant qu’il avait pris la direction de la plage.

Jean ne savait plus s’il s’agissait d’un cauchemar ou s’il avait réellement vu son père disparaître derrière ce rocher. Il s’y était rendu pour vérifier, mais il n’y avait rien : ni dans l’eau, ni sur la pierre noire battue par les vagues. Avec sa lampe, il avait longuement inspecté le sol. Aucun sang, aucune trace de lutte… seulement du sable remué, marqué de pas incertains. Ces empreintes s’enfonçaient vers la grève, mais déjà la mer montante menaçait de les effacer.

— Par ici, dit Yves en désignant l’ombre du rocher.

Le vent soulevait des grains de sable sur le sentier, leurs jambes nues étaient fouettées. En approchant des rochers, Jean aperçut une forme étendue, immobile. Son cœur se serra.

— Papa ! cria-t-il, courant.

Michel gisait là, les yeux mi-clos, le visage pâle, les mains crispées. Les vagues léchaient doucement les rochers autour de lui. Jean s’agenouilla, le secouant doucement. Yves resta figé, biniou à la main, incapable de jouer, paralysé par l’angoisse.

— Appelle le médecin ! s’écria Marie, en courant vers eux. Quand le docteur arriva, il examina Michel avec calme et précision. À première vue, il semblait qu’une crise cardiaque avait emporté l’homme, fatigué et fragile après des semaines de labeur. Mais en observant de plus près les rochers et la position du corps, il nota des ecchymoses légères sur le bras et l’épaule, ainsi que quelques éraflures sur le côté.

— Hmm… murmura-t-il, intrigué mais prudent.— Rien qui laisse supposer un crime… peut-être un choc contre les rochers dans sa chute.

La mer avait emporté toute preuve, et le vent balayait les traces du passage de Michel. Seuls Jean et Yves restèrent à observer, le cœur serré, avec un sentiment inexplicable que tout n’était pas si simple. Marie caressa doucement la main de son mari, les larmes aux yeux, tandis que le vent semblait murmurer encore son nom. Le mystère, lui, s’installait dans le silence de la grève.

Les gendarmes arrivèrent et commencèrent à poser des questions.

Marie, la veuve, se présenta d’elle-même à la brigade, accompagnée de sa fille. Le visage fermé, elle déclara :

— Mon mari avait des ennemis. Tout le monde le sait. Depuis la guerre, il était en conflit permanent avec Jean Le Bihan.

Le nom fit réagir. Ancien de la milice durant les jours sombres, revenu sans jamais être inquiété, Le Bihan s’était imposé, au fil des années, comme meneur d’une partie des goémoniers. Michel, de son côté, dirigeait l’autre camp, ceux qui refusaient de plier devant lui.

— Les querelles étaient constantes, reprit Marie. Et il y a à peine une semaine, une bagarre a éclaté entre eux, sur la grève. On a dû les séparer. Beaucoup ont vu la scène.

Sa fille, pâle, confirma d’un signe de tête.

— Le soir de sa disparition, ajouta Marie d’une voix plus basse, Michel a reçu un mot. Je ne sais pas de qui. Mais il est parti aussitôt, en colère, vers la plage. Je suis certaine qu’on lui avait donné rendez-vous.

A suivre…

Août 2025

Goémon, sang et silence. (6)

Une nuit, Michel sortit seul, marcher sur le sable mouillé, sous un ciel étoilé. Jean le suivit à distance, silencieux. Michel s’arrêta au bord de l’eau et fixa les vagues, immobile, respirant lentement.

— Papa ? murmura Jean.

Michel tourna légèrement la tête, juste un instant, sans sourire.

— Juste contempler la mer, répondit-il. Tu sais, mon fils… parfois, elle nous parle.

Jean prends son père sous le bras et comme on gronde un enfant le ramène à la maison. Il lui dit d’aller dormir, demain il y a des décisions à prendre et il doit être en pleine forme. Son père semble comprendre mais il ne dit rien et entre dans la chambre où l’attend Marie.

Le lendemain dans le champ, Michel trébuche sur une racine alors qu’il ramassait des pierres. Rien de grave, mais assez pour que Jean fronce les sourcils et pour que Marie frissonne intérieurement. Michel, lui, rit doucement, mais son rire sonne un peu creux. Il prend soin de ne pas montrer sa douleur, mais ses gestes sont moins sûrs, plus lents. Il ressent une barre en travers de la poitrine. Il a promis à Marie cette nuit qu’il ferait signe au bon Docteur Ferraud, un de la ville. Le Parisien comme tout le monde l’appelle. Il a convolé en juste noce avec Chantal le Bihan, la soeur de Jean le milicien.

Le docteur Ferraud vient de partir il a dit à Michel de lever le pied, tu as encore de beaux jours devant toi, mais tu dois te ménager. Michel ne lui a rien dit. Ce n’est pas le cœur, c’est la haine de son beau-frère qui l’empêche d’être heureux. Des sous-entendu, des pointes acerbes, l’autre jour il l’a même frappé au visage. Il ne lui a pas rendu, mais il a menti à Marie disant qu’il était tombé.

Des petites choses insignifiantes inquiètent Marie, Michel oublie parfois des choses simples : un outil posé sur la table, un rendez-vous à la mairie, ou une tâche dans le champ.

Jean commence à s’inquiéter : son père est toujours présent, mais il semble parfois ailleurs, absorbé par un poids invisible. Même dans ses conversations avec Marie, il s’interrompt souvent, le regard perdu vers l’horizon.

Yves était absent, mais lorsqu’il était parti, il était inquiet. Jean, Léa et Yves regardaient, intrigués, sentant que leur père portait un secret lourd, invisible à tous, mais palpable. Jean avait pris l’engagement d’être plus présent auprès de lui.

La maison dormait sous le souffle du vent. Michel sortit à pas feutrés, emmitouflé dans son manteau. Il descendit vers la plage, seul, le sable froid s’infiltrant entre ses bottes. Les étoiles étaient piquées dans le ciel noir, et la mer, immense, luisait sous la lune. Chaque pas sur les rochers résonnait doucement dans le silence.

Jean voit son père s’asseoir, regarder sa montre, il a donné rendez-vous à quelqu’un. Jean veut savoir qui va rejoindre son père. Il doit se cacher car là il est à découvert.

De suite il entend une dispute, il se lève et voit son père se battre, la silhouette de l’autre lui est familière, mais il ne distingue rien . Il est du Pays, est habillé comme son père. Lui il e reconnaît à sa chevelure légèrement longue. L’autre a des cheveux forts courts. La lune sort de derrière un nuage, un des hommes perd l’équilibre et s’affale dans les rochers. Il entend rire son père.

Puis, sans avertissement, il se détourna, avançant vers un passage de rochers plus escarpé. Jean voulut crier, mais un instant d’hésitation suffit : Michel disparut derrière un rocher, sa silhouette absorbée par la nuit et le fracas des vagues. Le vent semblait murmurer autour de Jean, et un frisson glacé le parcourut.

A suivre

Août 2025

Goemon,sang et silence. (5)

Le quai était noir de monde. Les chevaux, attelés aux chars vides, barraient la route. Des tas de goémon séchaient encore sur la grève, mais ce jour-là, personne n’était venu pour travailler. Ce jour-là, il s’agissait de défendre la mer.

Michel rentra tard, le sable et le sel encore collés à ses bottes. Le crépuscule peignait la mer de reflets rougeâtres et d’ombres longues. Jean l’aperçut en premier, sur le pas de la porte, et courut vers lui.

— Tu es enfin là, papa ! s’écria-t-il, essoufflé.

Michel sourit, mais ce n’était pas un vrai sourire : il avait dans les yeux une fatigue profonde, comme si le vent et la colère de la journée avaient creusé quelque chose en lui.

— Oui, mon fils… oui… Je suis là.

Il déposa son croc dans l’angle de la grange et s’assit lourdement sur le banc, laissant échapper un souffle long, presque un gémissement. Marie arriva avec une lampe, le visage inquiet :

— Michel… tu es tout blanc… Tu as trop marché ? Trop crié ?

— Juste… un peu de vent et de poussière, répondit-il, en passant sa main sur son front. Rien de grave.

Pour les enfants et pour Marie, il était simplement fatigué. Mais Jean sentit, sans comprendre, que cette fatigue n’était pas ordinaire.

Le vent piquait les joues et l’odeur salée de l’algue humide emplissait leurs narines. Michel portait un sac plus lourd que d’habitude, mais à mi-chemin, il s’arrêta, le dos courbé, et souffla longuement.— Je… je vais poser un instant, dit-il, les yeux perdus sur l’horizon.Jean fronça les sourcils, inquiet, mais ne dit rien. Plus tard, en reprenant le travail, Michel sembla lutter pour suivre le rythme, alors que d’ordinaire, il devançait toujours son fils.

À table, Marie servait la soupe. Michel tremblait légèrement en tenant sa cuillère, un léger geste qu’on aurait pu attribuer à la fatigue. Il s’interrompit plusieurs fois pour reprendre son souffle, et ses mains étaient moites.

— Tout va bien, Papa ?

Demanda Léa, les yeux grands ouverts.— Oui, ma chérie, répondit-il, un sourire forcé. Rien que la chaleur de la soupe…

Jean échangea un regard avec Yves, qui sentait que quelque chose n’allait pas, mais Michel changea rapidement de sujet, parlant des tâches à venir dans le champ.

A suivre

Août 2025