Au numéro 13 de la rue du chat noir. (2)

Épisode 2 — Le Vieil Homme

La maison sentait le renfermé et la cire brûlée.Léonie resta debout dans l’entrée, immobile, laissant ses yeux s’habituer à la pénombre.Les murs étaient tapissés de portraits : des visages sans sourire, peints à l’huile, d’enfants et d’adultes inconnus.

Les regards semblaient suivre chaque mouvement.Monsieur Vernier passa lentement derrière elle, traînant un pied.

— Tu cherches ta sœur, c’est ça ? fit-il d’une voix neutre.

— Oui.

— Et pourquoi ici ?

Léonie glissa une main dans la poche de son manteau, sur le petit carnet noir.

— Parce que c’est ici qu’elle a été vue pour la dernière fois.

— Par qui ?

— Par moi.

Un silence s’étira.Le vieil homme plissa les yeux, comme si elle venait de prononcer une absurdité.Puis il se détourna vers une porte latérale.

— Viens, je vais te montrer ma collection.

La pièce attenante était un ancien atelier. Sur des étagères s’alignaient des bocaux de verre, des instruments de précision, des pinceaux séchés dans leurs pots.Sur une table, un carnet grand format ouvert révélait des croquis anatomiques : des yeux, des mains, des profils d’enfants dessinés à l’encre noire.

— Je restaurais des portraits, autrefois, dit Vernier. Des familles me confiaient les photos abîmées de leurs enfants. Je leur rendais un visage.

Il marqua une pause.

— J’essaie de ne pas oublier leurs noms.

Léonie s’approcha du carnet.Sur la marge, elle remarqua des initiales : E.M.

— Qui est-ce ? demanda-t-elle.

— Une commande ancienne. Rien d’important.

Mais il venait de détourner le regard. Et dans ce geste, Léonie comprit qu’il mentait.Elle continua à observer la pièce.Au fond, une grande armoire de chêne se dressait, imposante, presque déplacée dans cet atelier.Le chat noir, apparu sans bruit, s’y frotta doucement avant de s’y coucher, le museau posé sur ses pattes.

Sous la porte, un fil rouge serpentait, fin, presque invisible sur le plancher sombre.Léonie s’accroupit.Elle voulut toucher.

— Ne fais pas ça !

La voix de Vernier claqua, sèche, autoritaire.Elle se redressa lentement.

— Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?

— Rien. Des pots de peinture. Le vieux bois fuit, c’est tout.

Il respirait plus vite, maintenant.Un battement pulsait dans sa tempe.La fille ne bougea pas.Elle fixait l’armoire, puis le vieil homme.

— Je peux voir ?

— Non.

Il se racla la gorge, tenta de sourire.

— Tu es bien curieuse, pour ton âge.

— C’est ce qu’on me dit souvent.

Léonie ouvrit discrètement son carnet. Sur une page, elle avait recopié des extraits de témoignages :

« Une enfant aux cheveux clairs aperçue près du 13, rue du Chat Noir. »

« Odeur étrange venant de la maison. »« Monsieur Vernier sort la nuit. »

Elle sentit le regard du vieil homme peser sur elle.

— Ta sœur, reprit-il, comment s’appelait-elle, déjà ?

— Élise.

Il répéta le prénom à voix basse, plusieurs fois.

— Élise. Élise…

Puis il ferma les yeux.

— C’est un joli nom. Dommage.

— Dommage ?

Il ne répondit pas.Le chat miaula, doucement.L’horloge du couloir sonna huit coups.

— Tu devrais rentrer maintenant, insista-t-il.

— Pas encore.

Léonie fit un pas vers la porte de l’armoire. Vernier la saisit par le poignet.Sa main était glaciale.

— On ne touche pas à ce qui ne nous appartient pas, dit-il lentement.

Ses doigts serrèrent un peu trop fort. Léonie ne broncha pas.Elle fixa simplement sa main, puis ses yeux.Et dit calmement :

— Si je ne trouve pas Élise ici, je la trouverai ailleurs.Mais je reviendrai.

Elle se dégagea sans brusquerie, contourna la table, et rejoignit la porte d’entrée. Le vieil homme ne la retint pas. Elle sentit pourtant son regard sur sa nuque jusqu’au seuil.Avant de sortir, elle jeta un dernier coup d’œil à la pièce.

Le chat noir la fixait depuis l’ombre.Sous l’armoire, le mince filet rouge continuait de s’étirer lentement sur le sol, dessinant une ligne irrégulière qui s’arrêtait net, comme un mot interrompu.

A suivre…

Au numéro 13 de la rue du chat noir (1)

Épisode 1 — Les Bonbons et les Ombres

Le ciel d’octobre semblait plus bas que d’habitude, comme s’il voulait écouter la ville respirer.Les enfants couraient de porte en porte, leurs cris se perdaient dans le vent. Des citrouilles s’illuminaient derrière les vitres.Et au milieu d’eux, Léonie, douze ans, manteau rouge et lampe torche à la main, avançait seule sur le trottoir, notant dans son carnet les numéros des maisons où elle s’arrêtait.

Personne ne faisait attention à elle.C’était l’avantage d’Halloween : on pouvait se glisser partout sans attirer de soupçons.Elle avait une mission.Elle avait dit à sa mère qu’elle allait “chercher des bonbons”, mais dans la poche de son manteau se trouvait une photo écornée : celle d’une fillette du même âge, aux yeux pâles, souriante, vêtue du même manteau.

En bas, au stylo, un prénom : Élise.Sa sœur jumelle.Ou du moins, c’est ainsi qu’elle se présentait quand elle en parlait.Pourtant, il n’existait aucune Élise dans les registres, aucune trace à l’école, aucun témoin.

Mais Léonie, elle, savait qu’il s’était passé quelque chose.Quelque chose ici, dans la rue du Chat Noir.Elle y entra au crépuscule.La ruelle était plus étroite que dans ses souvenirs — ou peut-être que ses souvenirs s’étaient élargis pour laisser de la place à la peur. Les lampadaires y diffusaient une lumière blafarde, malade, comme filtrée par un drap sale.Les maisons semblaient inhabitées.Pourtant, au loin, un chat noir traversa la chaussée. Il s’arrêta net, la fixa, puis disparut derrière un portail entrouvert.Léonie suivit.

Le portail grinça doucement.Derrière, une allée couverte de feuilles menait à une maison au crépi défraîchi. Sur la porte, le numéro 13. Elle consulta son carnet.C’était bien là.Elle savait ce qu’on disait de cette maison : un vieil homme y vivait seul, un certain Monsieur Vernier, ancien professeur ou collectionneur — les versions variaient.Certains disaient qu’il était fou. D’autres, qu’il n’existait plus depuis longtemps.

Léonie prit une inspiration.Elle sonna.

Rien !

Puis un bruit derrière la porte.Des pas traînants, un raclement.Une voix, rauque :

— Qui est là ?

— Des bonbons, monsieur… c’est pour Halloween.Un déclic, puis la porte s’entrouvrit.Une odeur âcre en sortit, un mélange de cire fondue et de poussière mouillée. L’homme apparut.Grand, voûté, les yeux pâles, la peau presque translucide sous la lumière du porche.Il la regarda longuement avant de dire :

— Tu n’as pas peur, toi ?

— Non, monsieur.

Un mince sourire traversa son visage.

— Entre, alors. J’en ai, des bonbons. Des rouges. Tu vas aimer.Elle hésita, un instant.Puis franchit le seuil.La porte se referma doucement derrière elle.Le bruit du loquet résonna dans le silence comme un verrou de cellule.

À l’intérieur, tout semblait figé : des meubles anciens, une horloge arrêtée, des rideaux jaunis.Un chat noir dormait sur le rebord d’une commode, les yeux mi-clos.Léonie observa, notant mentalement les détails, les distances, les issues.Monsieur Vernier posa un bol de bonbons sur la table.

— Prends ! Elle s’exécuta, sans manger.Ses doigts tremblaient à peine.

— Tu n’habites pas ici, hein ? fit-il d’une voix cassée. On ne te voit jamais.

— Non, je… je viens chercher quelqu’un.Il plissa les yeux.

— Quelqu’un ?

— Ma sœur. Elle est passée ici, l’année dernière. Elle s’appelait Élise.Un silence.

Seule l’horloge, que Léonie aurait juré morte, se remit à tictaquer.

— Élise… murmura l’homme, comme s’il goûtait le nom.Il secoua la tête.

— Non. Il n’y a jamais eu d’enfant ici. Pas depuis longtemps.Mais son regard trahit un tressaillement, furtif.

Léonie suivit le chat du regard. Il s’était levé, avançant vers le fond du couloir, d’un pas souple et assuré.Sous une porte fermée, elle crut voir briller un mince filet rouge, si discret qu’on aurait pu croire à un reflet.Le chat s’arrêta là, miaula.

— Monsieur Vernier, qu’y a-t-il derrière cette porte ? demanda-t-elle.Le vieil homme haussa les épaules.

— Une vieille armoire. Rien d’intéressant.

Il détourna les yeux, comme si la conversation le fatiguait.

— Tu devrais rentrer maintenant, petite. Il se fait tard.Mais Léonie ne bougea pas.Elle savait que la nuit ne faisait que commencer.

A suivre…

Au numéro 13 de la rue du chat noir…

petit aparté : je ne suis pas halloween mais je vais vous livrer une petite nouvelle en six épisodes qui met en scène très peu de personnage…J’espère que cela vous plaira.

Avant propos

Mais où est-elle ?

La pluie fine d’Halloween s’est mise à tomber, brouillant les halos oranges des réverbères. On dit qu’on l’a vue passer dans une rue sombre, le panier à la main, fredonnant une comptine pour se donner du courage.

Elle s’est volatilisée dans la rue du Chat Noir, là où les pavés brillent d’un éclat humide, juste au niveau du numéro 13 — cette vieille maison aux volets clos que personne n’ose plus regarder trop longtemps.

Depuis, plus un bruit. Ni rire d’enfant, ni froissement de robe. Seulement le vent qui siffle, comme un souffle de bougie qu’on aurait éteinte trop tôt.

A suivre …

La mer, gardienne des mémoires ! ( 17)

Le petit village breton était en fête.Les ruelles pavées étaient décorées de guirlandes de fleurs et de lampions. Le vent marin faisait onduler les rubans et apportait un parfum de sel et de thym.

Peter avançait parmi les invités, un léger sourire sur les lèvres. Il avait été invité par Lou et Erwan, et c’était un honneur qu’il acceptait avec émotion.Il regardait autour de lui : les amis, la famille, et surtout Lou, radieuse dans sa robe blanche, tenant la main d’Erwan.

Son fils courait entre les invités, riant aux éclats. Peter posa sa main sur l’épaule de Lou lorsqu’elle passa près de lui.

— Tu es là… dit-elle doucement, avec un sourire reconnaissant.

— Je ne manquerais ça pour rien au monde, répondit Peter.

— Maureen n’est pas venue,

— Elle discute avec Gaëlle, et Solveig vous a envoyé un cadeau vous ne tarderez pas à le recevoir, elle vous souhaite tout le bonheur du Monde.

Pour un instant, Peter laissa son regard se poser sur elle et sur Erwan, sentant que tout le passé, toutes les douleurs et les silences, avaient trouvé leur place.Arthur, pensait-il, aurait été heureux de voir Lou ainsi, entourée de ceux qu’elle aimait, avec la vie reprenant son cours.

La cérémonie commença, et Peter se tint debout, témoin silencieux mais présent, heureux d’avoir contribué, à sa manière, à ce moment de joie et de renouveau.Le vent souffla doucement, comme un souffle de mémoire, et il sut que, malgré tout ce qui avait été perdu, certains liens demeuraient — immuables et précieux — dans les gestes, les regards et les mains que l’on serre.

Quelques semaines après le mariage, Lou et Erwan prirent la route pour l’Irlande, le petit garçon à leurs côtés.Ils arrivaient à Kilmore Bay, là où Arthur, Maureen et Peter avaient grandi, là où le passé et le présent se rejoignaient. Les grands-parents de Tristan,les attendaient avec impatience et émotion.Leurs yeux brillaient derrière des rides de souvenirs, et lorsqu’ils virent Lou et Erwan, puis le petit garçon, un sourire immense éclaira leurs visages.

Le petit garçon, curieux et enthousiaste, courut vers ses grands-parents. Peter l’observait de loin, silencieux, heureux de voir le lien se former entre le garçon et la famille de son frère.
— Tu resteras ici quinze jours, dit le grand-père en riant, et nous allons te montrer chaque coin de la maison et de la plage, ajouta-t-il.

Lou posa sa main sur l’épaule d’Erwan, reconnaissante.
— Merci, dit-elle simplement. Merci pour tout.

Le soleil irlandais baignait la baie de sa lumière douce, et Peter sentit une paix profonde. Tout le passé, toutes les douleurs, toutes les absences, avaient trouvé leur place. Arthur était parti, mais il continuait de vivre dans ce garçon, dans cette famille, dans leurs souvenirs.

Pendant ces quinze jours, le petit garçon découvrit l’Irlande, ses grands-parents, et Peter, son oncle, toujours présent pour veiller sur lui.
Et Lou et Erwan, main dans la main, se permirent de sourire, de rêver à l’avenir, portés par l’amour et par la mémoire d’Arthur.

Fin.

La mer, gardienne des mémoires (16)

Lou resta auprès de Peter et de ses parents avec le fils d’Arthur, quelques jours.

Au moment de son départ elle a promis de revenir avec leur petit-fils pour visiter le pays de son père. Ce sont ses racines.

Puis elle reprit le ferry, c’est Peter et Maureen qui les accompagnent. Peter se remémore tout ce qui s’est passé depuis l’adieu à son frère. Il a donné à Lou la deuxième boucle d’oreille comme Arthur l’aurait fait s’il avait survécu. Son frère s’était éteint en paix.

Lou sur le ferry emportait dans son cœur les mots de celle qui restera sa belle-mère de coeur :  » Arthur en vous sachant auprès de lui avec votre enfant a trouvé la force de se détacher du monde, apaisé, libéré du passé. « 

Vous lui avez pardonné ses mensonges et l’avez accompagné jusqu’au bout de son chemin. Je vous en suis reconnaissante à tout jamais. Je vous souhaite que du bonheur.

En arrivant à Roscoff son père était là, il avait appris qu’Arthur n’était plus de ce monde, mais la vie continuait au travers de cet enfant aux boucles rousses comme son père. Il pris Lou dans ses bras et lui annonce sa nomination au poste qu’il convoitait sur Concarneau. Lou est très heureuse pour son père. Quant à elle, il va lui falloir trouver du travail. La maison de sa grand-mère est à sa disposition. Aucun loyer à payer. Elle va attendre quelques temps. À la rentrée prochaine elle trouvera une place comme prof des écoles.

Pendant ce temps en Irlande, Peter en parlant des derniers événements avec ses parents a décidé d’écrire à Erwan. Il sait que ce jeune homme aime Lou. Alors il va jouer à l’entremetteur, dire à Erwan que jamais Lou ne fera le premier pas.

Cher Erwan,

Je t’écris pour te donner des nouvelles. Arthur… Tristan… est parti.
Lou a pu être avec lui, poser sa main dans la sienne. Il ouvrait de temps en temps les yeux, l’a reconnu en l’appelant par son prénom. Puis il a découvert l’enfant de leur amour. Ce dernier contact lui a permis de s’éteindre en paix, sans s’accrocher au passé.

Lou restera en Bretagne avec son fils. Je voulais juste te demander… prends soin d’elle, s’il te plaît.Elle a besoin de temps et de soutien, et je sais que toi, tu pourras lui tendre la main si nécessaire.

Merci pour tout ce que tu as déjà fait, pour Arthur, pour Lou.La vie continue, et il nous appartient de veiller les uns sur les autres. Avec toute ma gratitude,

Peter O’Donnell.

A suivre…