Une ombre dans l’escalier. 6

— Bonsoir ! Vous montez ? , lance une voix plus jeune, essoufflée

— Je descendais.

— Ah, parfait. Pardonnez-moi.

Des bruits de passage, deux corps qui se frôlent. Puis, quelques secondes plus tard : trois petits coups, discrets, à la porte.

— Shana ? C’est moi, Alain le médecin.

Elle ouvre aussitôt. Un homme d’une cinquantaine d’années entre, vêtu d’un manteau sombre, un sac en bandoulière. Il retire ses gants d’un geste rapide et voit le bébé dans ses bras. Son regard se transforme.

— Bon sang… Il est minuscule.

Il pose son sac sur le lit, sort un stéthoscope, une lampe fine, des lingettes, des gants. Shana s’efface, le bébé passe de ses bras à ceux du médecin.

— Vous avez eu beaucoup de chance. murmure-t-il en le palpant avec délicatesse. Mais il faut l’alimenter très vite. Et surveiller sa température. Il jette un coup d’œil à Shana.

— Tu as très bien réagi. Tu lui as peut-être sauvé la vie. Tu l’as arraché à une mort imminente.

Elle ne répond pas. Elle regarde la porte. Elle pense à l’homme. À sa voix. Et à cette étrange question sur un « chaton ».

Le docteur Alain prend son temps. Malgré l’urgence, chaque geste est précis, presque cérémonieux. Il palpe doucement l’abdomen du bébé, vérifie sa température, son tonus musculaire. Il garde un visage neutre, mais Shana remarque qu’il serre un peu trop les lèvres.

— Il a dû naître quelques minutes avant que tu ne le trouves, il a à peine trois heures quatre au plus. L’accouchement n’a pas dû être médicalisé. Il y a encore des traces visibles… Il s’interrompt, puis reprend, plus bas

— L’enfant a été nettoyé sommairement, puis abandonné très vite. Probablement par quelqu’un qui voulait qu’il ne survive pas.

Shana serre les poings et ajoute :

— Et il va s’en sortir ?

Le docteur hoche lentement la tête.

— Je crois que oui. Grâce à toi. Mais il est encore très fragile. Il faut le nourrir maintenant.

Comme s’il avait été appelé par les mots, un gémissement s’échappe de la bouche du bébé. Pas un cri, mais un souffle de vie. Alain sourit légèrement, soulagé.

À ce moment-là, la porte s’ouvre doucement. Myriam entre, les bras chargés de sacs. Elle referme vite derrière elle, en jetant un regard à l’escalier, comme si elle s’attendait à y voir quelqu’un. Puis elle dépose le tout sur le lit : des biberons, des couches, des lingettes, une petite couverture d’un bleu pâle avec des étoiles brodées. Même un pyjama minuscule, encore dans son emballage, et surtout un couffin. Shana observe, interdite.

— J’ai pris tout ce qu’il faut pour la nuit et demain. S’il a besoin de plus, je m’en occuperai.

Alain hoche la tête, attrape un biberon stérile, prépare un mélange avec une routine fluide, presque attendrie. Il tend le petit biberon à Shana.

— C’est mieux si c’est toi. Il te connaît déjà.

Elle le prend, maladroite. Le bébé tète, d’abord hésitant, puis avec une voracité désespérée. Une larme coule sur la joue de Shana sans qu’elle s’en rende compte. Myriam, en retrait, observe la scène.Et pendant un instant — juste un — son regard se voile. Un éclair dans ses yeux, ce n’est pas de la tristesse, c’est plus une douleur tenace, brute. enfouie.

Mais Shana ne le voit pas. Pas encore. Elle ne sait pas que cette couverture, ce pyjama, ces petits objets préparés comme s’ils attendaient depuis longtemps… n’ont pas été achetés ce soir. Ils étaient déjà là, chez Myriam dans son armoire, cela fait déjà un an, parce qu’elle aussi avait attendu un bébé, et qu’un jour, ce bébé a disparu.

À suivre

Copyright juin 2025

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

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