Shana face à son passé 11

Le dimanche fut une succession de petits bonheurs. D’abord, vers neuf heures, Mila frappa à la porte et me dit :

— Maman, papa t’a laissé une lettre. Il faut que tu nous la lises, c’est ce qu’il veut.

Lorsque je prends connaissance du courrier, Mila et Maël sont là, attentifs, écoutant avec sérieux les conseils de leur père. Un sourire discret se dessine en moi à la lecture de ses mots. Je m’interroge : comment vont réagir mes ados ? Et pourtant, sans discuter, ils accueillent tout d’un bloc, comme une évidence.

Bien sûr, tous les jours ne furent pas simples, mais dans l’ensemble, ils m’aident du mieux qu’ils peuvent.

À midi, je déjeunais chez mes beaux-parents, en compagnie du frère et de la sœur de Thomas. J’étais pleinement intégrée à leur cercle, comme l’une des leurs.

Après le repas, Olga, ma belle-mère, m’a tendu un écrin contenant une rangée de perles. Elles avaient appartenu à sa sœur, qui était aussi la marraine de Thomas. J’ai d’abord décliné, touchée mais un peu gênée.

C’est alors que Manon est arrivée, le sourire aux lèvres, et a lancé en riant :

— Ne fâche pas maman, m’a glissé Manon. Elle se réjouit tellement que Thomas ait accepté de se marier. Avant, c’était un vrai ours : aucune femme ne trouvait grâce à ses yeux. Et puis tu es arrivée… Juste après qu’il nous ait annoncé je ne sais quelles absurdités qui ont rendu notre père fou de rage.Je n’ai jamais su ce qu’il avait dit exactement.

Olga, sa mère, s’est contentée de souffler : C’est du passé

Mila et Maël, de leur côté, s’étaient parfaitement fondus dans la bande de cousins et cousines. L’ambiance était légère, joyeuse — chacun savourait pleinement ces instants partagés.

Le soir venu, nous sommes rentrés à la caserne. Là, j’ai croisé pour la première fois Madame Buisson, l’épouse du second de Thomas. Elle m’a abordée avec chaleur et m’a proposée de venir prendre un café pour rencontrer les autres épouses. Je lui ai répondu que ce serait avec plaisir, dès que je connaîtrais mes horaires.

Le lundi, à dix heures, je me suis présentée devant le Colonel. Dans le bureau se trouvaient également le capitaine Morel et… Baptiste, mon beau-frère, qui n’est autre que l’aide de camp du Colonel. Morel prit la parole pour nous exposer la situation.

Un soir, avait-il raconté, il avait été convoqué en toute discrétion par une ancienne connaissance de l’IGPN — une femme d’une quarantaine d’années, le regard perçant.

— Écoute, Julien, lui avait-elle soufflé. Tu es sur quelque chose de bien plus gros que ce que tu crois. De Brévailles, Larzay… ce ne sont que des courroies de transmission. La véritable machine est ailleurs. Le ministre lui-même a été aperçu en réunion privée avec ces types. Ce que tu fais, là, peut faire sauter une moitié de la République…

En entendant ces mots, j’ai compris que je n’étais pas mise à l’écart — bien au contraire. J’allais intégrer l’équipe de terrain. Morel, lui, reprenait la route pour Lyon.

Mais auparavant Morel nous exposa calmement ses conclusions. Ce dont il parlait n’était plus une simple enquête : c’était une guerre souterraine. Et lui, simple flic de terrain, venait de poser le doigt sur une structure parallèle à l’État. Un système alimenté par la finance, couvert par les réseaux politiques et protégé par un silence savamment orchestré.

J’apprends par le Capitaine Morel qu’entre-temps, Thomas avait réussi à infiltrer un de ses hommes au sein du dispositif, Une taupe s’était infiltrée , discrète,parfaitement intégrée, chargée de remonter des informations sans se faire repérer. Les ramifications étaient tentaculaires, invisibles à l’œil nu. Certaines personnes que nous pensions inaccessibles étaient en réalité profondément compromises. C’était vertigineux. Tout ce que nous pensions savoir était à revoir. Je sentais la tension monter dans la pièce. Pourtant, chacun restait concentré, pragmatique. Ce n’était plus le moment des doutes. C’était celui de l’action. Je comprenais, à travers les regards échangés et les silences lourds de sens, que mon rôle allait bien au-delà de ce que j’avais imaginé. Je n’étais pas là pour observer. J’étais là pour agir. Certes pas en m’exposant aux tirs mais là dans le bureau pour regarder à la loupe ce que nous avions raté il y a dix ans.

Le Colonel est lui aussi abasourdi, contrarié, et surtout fort en colère. Il ne peut pas admettre que des dignitaires de la République puissent se compromettre. Morel se retire et je soumet au Colonel une idée que j’ai eu. Il m’écoute fort attentivement et rapidement demande à Bastien de me trouver un bureau. Puis, il se ravise et me demande de le suivre. Il m’emmène dans l’appartement de fonction qu’il a mais n’utilise pas. Il choisit le séjour et me dit :

— Je vous donne tout ce que vous voulez Lieutenant, ordinateur, téléphone tous les dossiers concernant cette époque, je sais que pour vous c’est sûrement fort dure pour vous de remonter à ces moments.

— Je me permets de vous couper mon Colonel, il faut que l’on mette la main sur ce commanditaire, je pense qu’il y a dix ans nous avons râté quelque chose. Pouvez-vous me donner les écoutes téléphoniques ? Il est possible qu’une voix, un son, une voiture pourra nous permettre d’avancer. Est-ce que le sergent Buisson qui était radio il y a quelques années ne pourraient pas venir me donner un coup de main

— D’oreilles vous voulez dire

Le Colonel avait le don de détendre l’atmosphère, mais il approuva ma demande et me quitta pour donner un ordre.

Le Sergent Buisson me rejoint le lendemain et avant de me montrer un fichier récupéré par un contact à Bercy. Il me dit Lieutenant j’ai le Bonjour de Thomas et je suis la taupe.

Rapidement nous nous mettons au travail il me donne son dossier qui contient une simple feuille Excel, sobre, presque anodine. Elle contenait une liste de transferts, avec des noms codés, mais certains étaient reconnaissables malgré les précautions.

EBRVA » : Étienne de Brévailles »

MLRZ » : Maxime Larzay »

MNST-FIN 02 » : probable référence au ministre lui-même

Et toujours celui-ci JLC que l’on n’avait toujours pas identifié.

Et à côté : des montants, des destinations. Dubaï. Singapour. Panama.

— C’est un budget parallèle. Ils siphonnent des fonds publics sous couvert de montages financiers. Et ils financent quoi, derrière ? Des campagnes ? Des opérations noires ?

Je lui repond, le regard sombre :

— Peut-être pire. Du renseignement privé, du chantage, de l’influence et j’ai peur que tout est recommencé.

Il nous fallait désormais une preuve irréfutable. Un témoignage. Un enregistrement. Quelque chose qui rendrait toute tentative d’étouffement impossible.

Et cela n’allait pas tarder à arriver. Car un homme, était prêt à parler. Et il avait tout enregistré. C’est Le Sergent Buisson qui l’a appris par un recoupement au sein d’un ministère. Un secrétaire avait disparu.

Une semaine plus tard, le capitaine Morel reçut un appel sur une ligne sécurisée. Une voix hachée, déformée, presque murmurée.

— J’ai des preuves. J’ai tout. Mais ils savent que je parle. Je ne peux pas passer par les canaux normaux. Il faut me rencontrer. Ce soir. Seul.

Morel lui proposa un point de rendez-vous dans un bar, mais l’autre que nous avons nomme Monsieur X refuta ce lieu. Argumentant qu’il y avait trop de monde.

Mais de quoi pouvait-il avoir peur ? Il proposa à Morel le point de rendez-vous : un ancien parking souterrain près du funiculaire de la Croix Rousse.

L’homme qui l’attendait dans l’ombre, tremblant, visiblement en fuite, s’appelait Jérôme Calmet. Ancien cadre d’un cabinet d’audit en charge des comptes d’une fondation opaque liée à de Brévailles. Il sortit une clé USB.

— Ici, tout est chiffré. Mais les noms, les virements, les dates… Vous verrez par vous-même. Ils déplacent de l’argent pour des choses qu’aucun État ne devrait couvrir.

Morel lui demanda :

— Des campagnes électorales ? Du lobbying ? Calmet baissa les yeux. Pas seulement, ils payent le silence. Des gens… des enfants… dans certaines soirées organisées dans des maisons privées. Le lien est là, caché dans les virements. On parle de vidéos, de complicités judiciaires. De Brévailles est au centre. Mais il n’est pas seul. Il y a des magistrats, des chefs d’entreprise, un député européen même…

Le lendemain, Calmet était retrouvé mort, noyé, à La Mulatière là où la Saône et le Rhône se rejoignent.

« Suicide », disait la note interne. Mais Morel savait. L’étouffement venait de commencer.

A suivre…

Copyright juin 2025

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

9 réflexions sur « Shana face à son passé 11 »

  1. Mais, mais … où nous emmènes tu ? Là où justement on ‘aimerait pas aller ?

    J’ai l’habitude de dire : depuis que je suis devenue conteuse je vois l’humain, le sombre, le moche, celui qui n’a jamais changé depuis que le conte existe et ne changera jamais. Ca fait froid dans le dos. Mais on vit avec n’est-ce pas.

    Il fait très chaud mais je pars faire un tour au jardin sinon je n’arriverai pas à le faire avancer un peu. Le matin, c’est confitures alors ….

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  2. Ça y est! On entre dans le vif du sujet! Toute cette laideur dans l’ombre qu’il va falloir tirer en pleine lumière et annihiler. !

    Tu te souviens de l’affaire Boulin, Et de celle de Bruay en Artois? Nous n’avons jamais su le fin mot de ces histoires et de bien d’autres…

    Excellent Evajoe ton récit !

    gros bisous

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