OÙ EST MADELEINE ? (4)

Et sans vraiment s’en rendre compte, ils comprirent tous la même chose : ils venaient de se lancer dans une enquête bien plus grande qu’eux. Le dimanche matin, les garçons décidèrent de retourner seuls dans la forêt.

— On doit chercher des indices, dit Thomas. Si Madeleine venait souvent ici, il reste peut-être quelque chose.

— Ou quelqu’un, ajouta Léo, mi- sérieux, mi blagueur.

Ils s’enfoncèrent dans les bois. Plus ils avançaient, plus les arbres se faisaient épais. La lumière passait à peine à travers le feuillage. Ils marchaient en silence, tendus, leurs pas craquant sur les branches mortes. À part des plants de myrtilles, une vieille chaussure d’homme, une casquette qui était trop récente pour appartenir à Madeleine, un peigne à myrtille que Léo s’empressa de mettre dans son sac à dos comme si c’était lui qui l’avait perdu. De maigres indices sans aucun rapport avec leur recherche.

Les arbres se resserraient autour d’eux, et bientôt le soleil disparaissait. Ce qui fit dire à Léo

— Faites gaffe, si on se perd, on est mal.

— Ferme-la tu me files la gerbe, imagine que cette fille se soit perdue dans la forêt et que nous retrouvions son corps.

— Stop cria Thomas, tu lis que des polars pour essayer de nous faire peur.

— Bon on repart, ça ne sert à rien, ce n’est pas trente ans plus tard que l’on peut trouver des indices, et je n’ai nullement envie de retrouver son corps.

— Tu as juste la trouille.

Pendant ce temps-là, du côté des filles, Maud avait fait une découverte. Sa mère lui avait appris qu’avec sa mère, donc sa grand-mère, elles avaient participé aux recherches quand Madeleine avait disparu. Madeleine avait un an de moins que la maman de Maud. Mais elle la connaissait bien. Elles habitaient dans des maisons jumelées. Après sa disparition , ses parents avaient quitté le village. Ils avaient un garçon plus grand. C’est tout dont elle se souvenait.

Maud insista pour aller voir sa grand-mère. La vieille dame vivait désormais dans une petite maison près de la rivière. Elle accueillit sa petite-fille avec un sourire fatigué, mais ses yeux s’assombrirent quand Maud prononça le prénom :

— Mamie est-ce que tu te souviens de la jeune fille qui s’appelait Madeleine. Elle a disparue en 1968. Un long silence, puis la vieille femme soupira :

— Tout le village a cherché… On a fouillé la forêt, les chemins, les rivières. On n’a jamais trouvé son corps. Alors, certains ont pensé au pire. Mais moi… moi, je crois qu’elle s’est enfuie. Maud fronça les sourcils.

— Enfuir ? Pourquoi ?

— Parce qu’elle avait un secret. Personne n’en parlait à l’époque, c’était la honte. Mais Madeleine avait fauté. Dans un petit village ou tout se sait ,ou tous se taisent. Une chappe de plomb a envahi le village et nul a osé en reparler. N’allez pas remuer le passé.

Maud sentit son cœur bondir. Elle nota chaque mot dans sa tête. Un bébé. Une fugue. Un secret étouffé.

— Elle n’est jamais revenue ? demanda-t-elle, la gorge serrée.La vieille dame haussa les épaules, les yeux perdus dans le passé.

— On ne l’a jamais revue.

Pendant que les garçons exploraient la forêt, Margot prit le bus pour aller voir son grand-père, le père de sa mère. Marcel était à la maison de retraite. Elle adorait l’y retrouver, mais aujourd’hui, son cœur battait plus vite que d’habitude. Elle attendit un moment dans le grand salon où les pensionnaires lisaient ou jouaient aux cartes, puis son grand-père arriva, la veste que Margot lui avait tricoté sur les épaules.

Quand Margot prononça le prénom de Madeleine, elle vit son visage changer. Un voile passa dans ses yeux. Son grand-père était policier sur Villefranche sur Saône, il s’était coordonné avec les gendarmes de Belleville pour organiser des battues. Il était étonné que cette histoire malheureuse, vieille de trente ans ressurgisse. Il fit signe à sa petite fille de quitter la salle à manger pour se rendre dans le petit salon attenant où à cette heure de la journée il n’y avait personne qui regardait la télévision.

— Qui t’a parlé d’elle ? demanda-t-il d’une voix basse.

— Personne… Enfin… On a trouvé un papier, en forêt. Dans une cabane. Un appel au secours signé Madeleine.

— Fais moi voir ce papier ? Te connaissant je suis certain que c’est toi qui a fait cette découverte.

Son grand-père était très perspicace, il connaissait bien sa petite fille. Elle avait déjà élucidé des petites enquêtes qu’il lui avait soumis. Mais là il se doutait bien qu’elle s’attaquait à un gros morceau. Le grand-père resta silencieux longtemps, le regard fixé sur la fenêtre. Puis il soupira, il était prêt à lui donner des pistes, sur ce qu’il avait appris, mais connaissant sa mère, cette dernière allait le gronder s’il entraînait sa petite fille trop loin. Surtout que cette gamine avait du flair. Elle ferait une bonne enquêtrice.

— Madeleine… Oui, je me souviens. Toute la commune a cherché quand elle a disparu. Des semaines entières. On n’a jamais retrouvé son corps. Certains disaient qu’elle s’était noyée, d’autres qu’elle s’était perdue dans la forêt.Il marqua une pause, puis ajouta d’un ton plus grave :— Mais moi… j’en avais fait part à mes chefs, et je pense toujours à la même chose. Je pense qu’elle est partie avec son amoureux. C’était un grand homme bien brun , il travaillait à ramasser les cerises chez le père Michalon, et chez les Martin,le raisin. Entre les deux il aidait de çi-de-là, Il se louait chez les paysans. Lui c’était un bel homme. Environ une vingtaine d’années. Madeleine avait un frère de vingt-ans, il emmenait sa sœur dans les bals . Il devait la surveiller. Et il a dû faillir car…

— Papy est-ce que tu penses que Madeleine attendait un bébé ?

— Chut ! Ne dis rien, je ne sais pas je ne l’ai jamais su. En tous les cas au bout de huit jours on en parlait plus et les Lopez avaient quitté le village. Un matin leur maison était vide même que la grand-mère de ton amie Maud a fait intervenir les pompiers pour faire fermer les volets. Il faisait un bruit terrible.

Margot resta un moment immobile, la tête pleine d’échos. Madeleine, un bébé, une fuite… Et si l’enfant de Madeleine avait survécu, aujourd’hui il aurait leur âge à eux.Margot sut alors que la vérité se cachait entre les arbres de cette forêt. Et que le papier retrouvé dans la cabane n’était que le début

Les garçons, quant à eux plus ils avançaient, plus ils comprenaient qu’ils ne trouveraient rien de concret. Le temps avait effacé les traces, avalé les sentiers, recouvert les moindres marques d’une épaisse couche de mousse et de silence. Alors, ils prirent une décision.

— On retourne à la cabane, dit Thomas. Si Madeleine venait souvent ici, elle a peut-être laissé quelque chose. Pas dehors, mais dedans. Ils firent demi-tour et, après une marche prudente, arrivèrent devant la vieille bâtisse. Elle paraissait toujours fragile, mais solide malgré les années, comme si elle avait tenu debout pour garder son secret.À l’intérieur, la lumière filtrait à peine par les planches disjointes. Léo examina les murs. Hugo passa ses doigts sous la table où le premier message avait été trouvé. Thomas, lui, s’agenouilla près du plancher.— Attendez, chuchota-t-il. Il venait de sentir sous ses mains une latte qui sonnait creux. Tous retinrent leur souffle. Ensemble, ils soulevèrent la planche vermoulue.En dessous, il y avait une petite boîte métallique, rouillée mais intacte, genre boîte à sucre.

— Une cachette ! s’exclama Léo, la voix tremblante. Ils ouvrirent la boîte. À l’intérieur, plusieurs choses s’entassaient : une photo noir et blanc pliée, une lettre jaunie, et… un petit médaillon en forme de cœur. La photo représentait une adolescente, souriante, aux cheveux sombres : Madeleine. À ses côtés, un garçon beaucoup plus vieux qu’eux. Il n’y avait aucun nom d’inscrit sauf une phrase ce petit cœur pour toi mon amour.

La lettre, elle était adressée “à celui qui trouvera” et semblait parler d’un grand départ.Les garçons se regardèrent. Ils venaient de mettre la main sur un véritable trésor de mémoire.

— Faut prévenir les filles, dit Hugo. Et surtout Margot, elle est capable de trouver ce que personne n’y est arrivée jusqu’à présent. Souviens-toi de l’enquête en plein hiver…

— On s’en fiche, nous savons de quoi elle est capable. Elle va lire entre les lignes, puis n’oublie pas son grand-père était policier, il lui a peut-être donne des pistes car, là ça change tout.

Les garçons restèrent figés devant la boîte ouverte. Chaque objet semblait respirer le passé.

— C’est vraiment incroyable, murmura Thomas. Ils prirent délicatement la lettre. Les mots étaient soigneusement alignés, une écriture mais elle ne disait rien sur un endroit où la retrouver. Juste des phrases courtes, tristes, et pleines d’espoir :

— « Si un jour quelqu’un trouve ceci, sachez que j’ai dû partir… Mais je pense encore à vous tous. Prenez soin de ceux que vous aimez. »

— Elle ne dit rien sur où elle est partie… soupira Hugo.

— Oui, mais ça confirme qu’elle a choisi de s’enfuir, dit Léo. Elle était seule, et elle voulait disparaître…Le petit médaillon attira leur attention. Margot, qui les avait rejoints, le prit dans sa main. C’était un cœur simple, avec une gravure presque effacée.

— Ce doit être de ce cœur dont parle son amoureux dit-elle doucement.

A suivre…

Copyright septembre 2025

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

7 réflexions sur « OÙ EST MADELEINE ? (4) »

  1. Coucou EvaJoe.
    L’enquête de ces détectives en herbe avance bien…
    Nous en savon un peu plus maintenant.
    Vite, vite, la suite…
    Bises et bon mercredi – Zaza

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