OÙ EST MADELEINE ? 6

C’etait le mois de juillet, les vacances venaient à peine de commencer tandis que la plupart des ados du village profitaient de la rivière ou des soirées autour du terrain de foot, eux passaient leurs journées à courir d’un endroit à l’autre, le nez dans les registres et les oreilles grandes ouvertes aux récits des anciens.

À la mairie, l’air était lourd et sentait la poussière chaude. Les volets à moitié fermés n’empêchaient pas le soleil de brûler la pièce. Les registres qu’on leur posa sur la table semblaient dormir depuis des décennies.

Ils les feuilletèrent, la sueur coulant sur leurs tempes, les doigts tachés d’encre et de poussière. Et soudain, Hugo tapa du doigt sur une page :

— Là ! Regardez ! Sous Vendanges , septembre 1968, ils lurent tous ensemble :

— Moreno Alejandro, dit Alex. Un silence s’abattit, rompu seulement par le bruit des voitures dehors.

— C’est lui… murmura Margot, le cœur serré. Plus bas, une adresse apparaissait : Logement saisonnier – ferme des B… à Saint-Joseph.

Les garçons se regardèrent, excités.

— On y va ! dit Thomas. On a le temps, on est en vacances. On peut filer demain matin à Saint-Joseph.

En sortant de la mairie, ils furent éblouis par la lumière dorée du soir. La place du village résonnait des voix, on sentait aussi l’odeur du foin fraîchement coupé flottant dans l’air. L’été, la liberté et le mystère s’entremêlaient. Margot serra le médaillon trouvé dans la cabane.

— Alejandro Moreno… Si on le retrouve, on retrouvera peut-être Madeleine.

Le lendemain matin, ils enfourchèrent leurs vélos. L’air sentait déjà la poussière et la vigne chauffée. La route montait et descendait à travers les collines du Beaujolais, avec ses rangs de ceps bien alignés et ses murets de pierres sèches qui retenaient la terre. Ils avaient mis pieds à terre, pour attendre les retardataires et aussi boire l’eau fraîche puisée à la source avant de partir. Léo râlait, c’était sa deuxième crevaison depuis le départ d’Arnas. A croire que tous les méchants du coin lui plantaient des clous dans ses pneus. Il était le seul à crever, il n’était pas à prendre avec des pincettes. Personne n’osait lui lancer une boutade. Il remonta tant bien que mal sur son vélo et la fin de la route se passa sans autre problème notoire.

— On se croirait dans une chasse au trésor, souffla Margot, les cheveux collés sur son front par la chaleur.

Ils pédalaient en file indienne, le bruit des pneus crissant sur le gravier, et parfois une bourrasque chaude leur ramenait l’odeur des caves où dormaient les tonneaux.Vers midi, ils atteignirent Saint-Joseph. Le village était assoupi sous le soleil : les volets clos, les rues désertes, seulement le ronron d’un tracteur lointain dans les vignes.

— On va à la ferme des B… ? proposa Thomas. Ils traversèrent une cour où caquetaient quelques poules blanches, un coq majestueux avec des plumes aux couleurs magnifiques,les accueilli comme des visiteurs de renom. L’ombre rare d’un tilleul les protégea un instant. Une maison massive, crépie d’ocre pâli, se dressait au bout. Une vieille femme sortit sur le pas de la porte, s’essuyant les mains sur son tablier.

— Vous cherchez quelque chose ? demanda-t-elle, un peu méfiante. Margot prit une grande inspiration.

— Bonjour madame… On fait un travail pour l’été, sur l’histoire des vendanges. Est-ce que vous vous souvenez des saisonniers d’autrefois ?La vieille dame haussa un sourcil.

— Les saisonniers ? Oh, il y en a eu des dizaines… Mais… attendez. Vous parlez pas d’un Espagnol, par hasard ? Les cœurs des ados s’emballèrent.

— Si ! s’exclama Hugo. Alejandro… Moreno !bUn sourire éclaira soudain le visage ridé.

— Oui, lui. Un brave garçon. Il est venu plusieurs années de suite. Toujours poli, travailleur. On l’appelait Alex, pour simplifier. Les ados se regardèrent, comme électrisés.

— Vous savez ce qu’il est devenu ? demanda Maud d’une voix tremblante.

La femme eut un soupir, ses yeux se perdant dans le souvenir.

— Oh, ça remonte à loin… Mais je me rappelle d’une chose. Un été, il n’est pas venu seul.

Un silence tomba aussitôt dans la cour.

— Il avait une jeune fille avec lui. Une toute jeune, timide. Belle comme un ange. Ils avaient l’air de cacher quelque chose… ou de fuir. Margot sentit le médaillon peser lourd dans sa poche. Elle n’avait plus aucun doute : cette jeune fille, c’était Madeleine.

— Et… vous savez ce qu’ils ont fait ? Où ils sont allés ?

— Pas vraiment, répondit la vieille dame. Ils venaient parfois ici, donner un coup de main. On les voyait dans les vignes, discrets, toujours ensemble. Mais un jour… ils ont disparu. Plus personne n’a jamais su pourquoi.Les ados restèrent un moment silencieux. La chaleur, le chant des moineaux, tout paraissait suspendu.

— Vous n’avez rien remarqué d’autres ? demanda Thomas, la voix pressante.

La vieille dame hésita. Puis elle hocha la tête.

— Je me rappelle d’une seule chose : Alejandro venait souvent chercher du pain au village, chez le boulanger. Il n’y allait jamais seul. La jeune fille l’accompagnait toujours. Peut-être que lui ou sa famille en savent plus. Les yeux des ados brillèrent. Ils tenaient une nouvelle piste. Le boulanger de Saint-Joseph… Peut-être que sa famille avait gardé la mémoire de Madeleine et d’Alejandro.Le petit groupe traversa la place de Saint-Joseph. L’air vibrait de chaleur, et une odeur de pain chaud flottait autour de la boulangerie. La vitrine ancienne, aux lettres dorées un peu effacées, semblait sortie d’une autre époque.

— Vous croyez qu’ils vont se souvenir ? demanda Hugo en essuyant la sueur de son front.

— S’ils venaient tous les jours chercher du pain, oui, répondit Margot.

Ils poussèrent la porte, et une clochette tinta doucement. Derrière le comptoir, un homme d’une soixantaine d’années les accueillit avec un sourire fatigué.

— Bonjour les jeunes. Qu’est-ce que je peux vous servir ?Thomas hésita, puis osa :

— On ne vient pas vraiment pour acheter du pain… On fait une sorte d’enquête. C’est, à propos d’Alejandro Moreno. Un Espagnol qui venait ici dans les années soixante. Le boulanger eut un petit sursaut. Ses yeux se plissèrent, comme s’il fouillait dans sa mémoire.

— Moren, oui. Ça me dit quelque chose. Attendez… vous parlez bien du grand brun qu’on appelait Alex ?

— Oui ! s’exclama Maud. C’est lui !

Un silence tomba dans la boutique. Le boulanger posa ses mains sur le comptoir.

— J’étais gamin à l’époque, mais je me souviens très bien. Il venait souvent avec une fille. Plus jeune que lui. Elle ne parlait presque pas.Les ados retinrent leur souffle.

— Vous savez qui c’était ? demanda Margot.

Le boulanger secoua lentement la tête.

— Pas de nom… Mais je me rappelle de son visage. Elle était jolie, un peu triste. On les voyait marcher ensemble, comme s’ils avaient peur de se perdre.Il fit une pause, puis ajouta, un jour, ils ne sont plus revenus. Personne n’a jamais su s’ils étaient partis vers Lyon, ou ailleurs. Mais je me souviens d’une chose étrange : Alejandro avait demandéà mon père s’il connaissait quelqu’un chez qui louer une chambre…Les ados échangèrent un regard brûlant d’excitation.

— Et ? Votre père a trouvé ?

Le boulanger hocha la tête.

— Oui. Une chambre, dans une vieille maison à l’entrée du village. La maison des Lambert.Un nouveau fil venait de se tendre devant eux.

— On doit aller voir cette maison, chuchota Hugo. Tout de suite.

La maison des Lambert se dressait un peu à l’écart du village, derrière un vieux portail de fer rouillé. C’était une bâtisse massive en pierres dorées, avec des volets fermés et un jardin envahi d’herbes hautes.

— On dirait qu’elle dort depuis des années, chuchota Margot.

Ils osèrent frapper à la porte. Après un long moment, une femme d’âge mûr apparut, un foulard noué sur la tête. Elle les regarda, intriguée.

À suivre

Copyright Septembre 2025

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

7 réflexions sur « OÙ EST MADELEINE ? 6 »

  1. Coucou Evajoe.
    À suivre… juste au moment où cela devenait le plus intéressant… 😪 Ce n’est pas juste disait Caliméro !!! 🤣
    Bises et bon vendredi – Zaza

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