OÙ EST PASSÉ MADELEINE ? 13

J’ai à peine quinze ans. La lettre qui est devant moi, coincée dans ce dossier si mince, ne doit être ouverte que le jour de mes dix-huit ans.

Il faudrait donc que j’attende trois ans. Trois longues années, je ne pourrai pas. Seul dans cette petite pièce, je parcours le dossier. Il est succinct,juste quelques mots :

« Déposé à la DDASS de Paris le 15 octobre 1969. »

Moi, je suis né le 10 du même mois. Ma mère m’aurait gardé cinq jours. Qui était-elle ? Qui suis-je ? Il y a trois pages c’est sur la dernière où je lis que je suis né à Lyon, dans le 1er arrondissement. Cela me donne la chair de poule. La Croix-Rousse chevauche le 1er et le 4e, je frémis ; est-ce une coïncidence ?

Soudain, des pas, est-ce Margot ? Le responsable des archives ? Je referme le dossier, laisse la lettre sur la table mais malgré moi, je la plie et la glisse dans la poche arrière de mon jean et sors.

Dehors, une jeune femme converse avec Margot et Maud. Léo et mon oncle sont à l’accueil. À ma hauteur, la jeune femme me demande si j’ai trouvé ce que je cherchais. Je reste évasif. Elle sourit : « Beaucoup espèrent, peu sont satisfaits. »

Nous rejoignons mon oncle et mon copain. Il propose un en-cas. Mes amis se taisent : aucun ne me presse. Nous déjeunons au bord de la Seine, la Tour Eiffel est en face je l’ai déjà visitée avec mes parents. Je suis avec eux mais mes pensées volent ailleurs, je sens la lettre contre ma peau, comme une brûlure.

La lettre est dans ma poche, et je sens son poids, son épaisseur, comme un secret qui me brûle la main. Je devrais la remettre, la reposer, tout effacer, partir sans un mot, c’est mal, c’est interdit, j’ai honte, vraiment honte d’avoir fait ça, d’avoir osé, et pourtant…

Et pourtant, je me surprends à frissonner, à imaginer ce qu’elle contient, mon cœur qui bat plus fort rien qu’en y pensant, la vérité, enfin, peut-être, tout ce que j’attendais depuis toujours, là, sous mes doigts. Comment puis-je être à la fois si coupable et si impatient, si terrifié et déjà joyeux, comme si une part de moi jubilait de mon audace alors qu’une autre se rétracte, se cache, voudrait disparaître ?

Je respire doucement pour me calmer, mais ça ne marche pas, je ne peux pas calmer ce mélange, ce vertige, et je marche, je m’éloigne, la lettre contre ma cuisse, et chaque pas est un tiraillement : si quelqu’un voit, je devrai tout rendre, m’excuser, disparaître, et pourtant, si je ne l’ouvre pas maintenant, je devrai attendre, et attendre, et je ne suis pas sûr de tenir, je ne tiendrai jamais, pas trois ans, pas trois jours, alors pourquoi attendre ?

Et si tout ce que je cherchais était là, plié dans cette feuille, mon nom, le sien, ce qu’elle n’a jamais dit, ce qu’on a jamais voulu me dire, et je ris presque malgré moi, une petite folie, parce que ce secret, ce trésor, ce danger, je l’ai entre mes mains, je le tiens, je le possède presque, et c’est mal, et c’est magnifique, et je tremble, et je ris, et je me sens vivant comme jamais.Je m’assois sur un banc, les doigts serrés autour de la lettre, la honte toujours là, tapie dans un coin, mais je la repousse, je la sens mais je m’en moque, je ne peux plus attendre, je ne veux plus attendre, je dois savoir, je dois ouvrir, et même si tout s’écroule après, même si tout change, je vais l’ouvrir. Et en même temps, je voudrais disparaître, disparaître avant d’avoir osé, parce que je n’ai pas le droit, parce que c’est volé, parce que j’ai peur, parce que j’ai trop envie, parce que c’est tout à la fois et que je ne sais plus où je suis dans ce mélange de honte et d’excitation et je sens la lettre battre contre ma main comme si elle savait tout avant moi.

Je respire un grand coup, je me fais presque mal à moi-même en serrant la lettre, mais je ne peux plus reculer, je ne veux plus reculer, et mes doigts tremblent alors que je défais le pli, que j’écarte doucement le papier, comme si chaque mouvement pouvait tout casser, tout révéler ou tout effacer. La honte me serre encore la poitrine, je sens que je n’ai pas le droit, que ce que je fais est interdit, que je devrais m’arrêter, poser, partir, mais l’autre part de moi, la plus vive, la plus brûlante, me pousse, me hurle de continuer, de savoir, de regarder.

La lettre s’ouvre enfin et je plonge mes yeux dans les mots. Chaque ligne m’accapare, me retient, et je souris malgré la peur, je ris presque de ce mélange de honte et de bonheur. Il y a mon nom, il y a le sien, il y a des dates, des lieux, des détails que je n’aurais jamais imaginés, et mon cœur bondit, et une chaleur étrange m’envahit, parce que c’est réel, parce que c’est là, parce que j’ai osé et que c’était juste, que c’était moi qui devais le lire.

Et en même temps, je voudrais me cacher, disparaître sous ce banc, que personne ne voie mes yeux brillants, que personne ne sache que j’ai volé ce moment, que j’ai osé. Mais je ne peux pas arrêter de lire, chaque mot me rapproche de la vérité, chaque phrase me fait vibrer et trembler, et je sais, je sens, que rien ne sera plus jamais comme avant. La lettre est entre mes mains, la vérité est devant moi, et je suis à la fois coupable et heureux, effrayé et vivant comme jamais.

Je referme la lettre doucement, presque avec révérence, comme si elle pouvait s’échapper ou exploser si je la pliais trop vite. Mon cœur bat encore à tout rompre, et mes mains sont moites, tremblantes, mais je ne peux pas m’empêcher de sourire, d’un sourire tremblant, fragile et incontrôlable. Tout ce que je pensais savoir de moi-même s’ébranle et, en même temps, tout semble s’éclairer, comme si chaque mot que j’ai lu jetait de la lumière sur ce vide que j’avais toujours senti au fond de moi.La honte est là, tapie, silencieuse, parce que j’ai volé ce moment, parce que j’ai osé, parce que ce secret n’était pas pour moi encore, et pourtant… pourtant je n’échangerais rien pour ce que je viens de découvrir. Une part de moi voudrait courir, crier, le montrer à quelqu’un, mais une autre se recroqueville, trop fragile, trop intimement attachée à ce qui vient de m’être révélé. Je me sens à la fois plus léger et plus lourd que jamais, comme si la vérité avait posé une main chaude sur mon épaule, et que la peur, la honte et la joie se battaient dans mon corps.Je replie la lettre et la glisse à nouveau dans ma poche, mais cette fois ce n’est plus un secret que je cache avec culpabilité : c’est un trésor que je protège, une part de moi que je dois comprendre avant de la montrer au monde.

Et tandis que je me lève pour rejoindre mes amis et mon oncle, je sens ce mélange étrange, ce frisson permanent, cette impatience et cette peur mêlées… et je sais déjà que je ne serai plus jamais le même.

Margot me regarde avec cette curiosité douce, presque inquiète, et me demande la première si j’ai trouvé ce que je cherchais.

Je la regarde un instant, la lettre toujours dans ma poche, et je murmure, à mi-voix, presque pour moi-même :

— Je sais… mais je ne comprends pas pourquoi elle n’est pas revenue me chercher. Il nous faut rentrer, mon père doit savoir…

Les mots sortent, simples, mais derrière eux, tout mon tumulte reste invisible. La honte de l’avoir subtilisée, la brûlure de l’excitation, la certitude que c’est bien elle, ma mère, tout cela se mélange dans mon ventre comme un feu qui ne s’éteint pas. Margot hoche doucement la tête, et pour la première fois depuis que j’ai pris la lettre, je sens que je peux respirer un peu, même si rien n’est clair, même si tout est encore confus et fragile.

A suivre…

Copyright Septembre 2025

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

8 réflexions sur « OÙ EST PASSÉ MADELEINE ? 13 »

  1. Coucou EvaJoe.
    Un épisode pratiquement insoutenable pour le lecteur ! 🙃
    Pedro partagé ente la honte et ce besoin irrépressible d’ouvrir cette lettre se pose bien des questions.
    A la fin de ce chapitre nous ne sommes pas plus avancés… Et sa mère, si c’était tout de même Madeleine…
    Ce serait trop beau.Ne nous fait pas trop languir.
    Bises et bon mercredi – Zaza

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  2. Et voilà, encore une fois tu nous laisses sur notre faim. Un peu comme Pedro, on veut mais on se demande si …

    Je ne savais pas que la mère pouvait laisser une lettre dans le dossier. Je croyais que l’administration pouvait dire qui elle était ou pas mais c’est tout.

    Bref, tu pourrais peut-être accélérer l’écriture maintenant. Tu exagères un peu, non.

    Je ne pense pas que ce soit Madeleine car sinon le père l’aurait su. Ben, là, je me dis que je me trompe peut-être bien.

    Zut alors.

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    1. Je pense que tu te trompes et pour cause c’est moi qui l’écrit.
      Quant à la lettre si bien sûr et bien placé pour en parler certaines mères demandent pardon à leur enfant. D’autres se justifient. Certaines laissent des indices, des adresses un nom. Mais celles qui le font sous X n’ont nullement envie au moment que leur enfant les retrouve.

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