La mer, gardienne des mémoires (8)

Saint-Denis, le 8 octobre

Cher Tristan,

Je ne sais pas pourquoi j’écris. Peut-être parce qu’il faut que les mots existent quelque part, même si tu ne les lis jamais.

Depuis ton départ, j’ai souvent regardé la mer, comme si elle pouvait me rendre ce qu’elle m’avait pris.Elle a toujours eu ce pouvoir de tout effacer — les traces, les promesses, les visages.

Mais parfois, elle rend ce qu’on croyait perdu, autrement.Je t’en veux un peu, tu sais. Pas pour ce que tu as fait, mais pour ce que tu n’as pas dit.Tu aurais pu me dire la vérité, ton vrai prénom peut-être, ou simplement que tu partais pour de bon.Mais tu as préféré laisser derrière toi ce nom inventé — Tristan — comme un coquillage vide qu’on retrouve sur la plage et qu’on garde sans trop savoir pourquoi.

J’ai longtemps cru que je t’oublierais vite, comme on oublie un rêve au réveil.Mais il y a des regards qui reviennent, des voix qui traversent les saisons.Et maintenant, même ici, à des milliers de kilomètres de toi, il m’arrive encore de chercher ton ombre dans le vent du soir.Je ne sais pas si tu étais celui que tu prétendais être. Peut-être t’appelais-tu autrement. Peut-être étais-tu quelqu’un d’autre, quelqu’un de plus simple, de plus vrai.Mais quoi que tu aies été, tu as laissé une empreinte. Et celle-ci ne s’effacera jamais. Si tu me réponds alors tu comprendras.

Et si, par hasard, cette lettre te parvient — ou à quelqu’un qui te connaît — alors qu’il sache que je n’ai jamais regretté cette rencontre-là.

Adieu, ou à bientôt, qui sait.

La mer, parfois, aime boucler les histoires qu’on croyait perdues.

L.

PS : L’as-tu retrouvé la bouteille avec la boucle d’oreille en or que tu m’avais offerte ? J’espère, un jour le savoir…

Peter repose la lettre lentement.“L.”

Une simple initiale, mais elle suffisait à tout faire remonter : Lou, peut-être.Et si c’était bien elle, la jeune fille d’autrefois, celle dont Arthur lui avait parlé sans jamais dire le prénom ?

Peter resta un long moment immobile, la lettre encore ouverte entre ses doigts.Le silence autour de lui paraissait plus dense, presque lourd.Tristan… Arthur… Lou… Les noms se mêlaient, comme des morceaux d’une même histoire dont il ne détenait que les fragments.Il relut une phrase, encore et encore : “Peut-être t’appelais-tu autrement. Peut-être étais-tu quelqu’un de plus vrai.”Elle savait.Lou savait qu’il s’appelait autrement. Que Tristan n’était qu’un prénom d’emprunt.

Un frisson lui parcourut le dos.Arthur avait toujours eu cette part d’ombre, ce besoin de se réinventer ailleurs, de disparaître quand la réalité devenait trop étroite.

Mais jamais Peter n’aurait imaginé à quel point.Il se leva, fit quelques pas, puis s’arrêta net devant la fenêtre.La pluie commençait à tomber, fine et régulière, comme pour accompagner le battement confus de ses pensées.

Roscoff, Ce nom surgit dans sa tête comme un coup de tonnerre.C’était là qu’Arthur devait embarquer, quelques jours plus tôt, pour rentrer en Irlande.Mais il n’était jamais monté à bord.Le téléphone de l’hôpital avait sonné deux jours après : un accident, sur la route du port.Arthur vivait encore, mais plongé dans le coma.Depuis, Peter s’efforçait de ne pas penser à tout ce qu’il ignorait encore.Et maintenant, cette lettre…Elle venait rouvrir toutes les portes.

Il la reprit, plus calmement cette fois. Derrière le pli, un deuxième papier, presque collé à l’enveloppe.Un petit mot, :

Erwan avait ton adresse, quand il a su, il me l’a donné…

Erwan.Le nom lui disait vaguement quelque chose.C’était un ami d’Arthur, peut-être ? Ou l’un de ces jeunes Bretons qu’il avait rencontrés lors de son séjour sur la côte ?

Peter sentit un mélange de trouble et d’urgence.Il comprit que cette lettre avait ou arriver à destination grâce à Erwan qui avait communiqué l’ adresse de ses parents à Lou.

Tout s’emboîtait : Lou, Tristan, Arthur, et maintenant cette lettre, tombée entre ses mains comme une dernière coïncidence que la mer elle-même semblait avoir voulue.Demain, il écrirait à Erwan.

Peut-être que ce garçon saurait enfin rendre à chacun son vrai nom, et redonner un sens à tout ce qui s’était perdu entre la France et l’Irlande.

A suivre…

Avatar de Inconnu

Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

5 réflexions sur « La mer, gardienne des mémoires (8) »

Répondre à Gibee Annuler la réponse.