Au numéro 13 de la rue du chat noir (3)

Épisode 3 — L’Armoire

Le lendemain, la pluie tomba dès la fin d’après-midi.Une pluie fine, obstinée, qui ne faisait aucun bruit mais imprégnait tout.Léonie observait par la fenêtre de sa chambre le rideau gris s’abattre sur les toits.Elle attendait la nuit.Sur son bureau, le carnet noir était ouvert.Elle avait ajouté deux nouvelles pages :

– “Vernier : mains tachées de rouge, odeur de métal.”

– “Armoire : battement, filet rouge, chat = témoin.”Elle relut ses notes trois fois, puis glissa le carnet dans son sac à dos.Cette fois, elle ne se contenterait pas de regarder. Elle voulait comprendre.

À vingt-et-une heures, elle était de nouveau dans la rue du Chat Noir.Pas de déguisements, pas de rires d’enfants.Juste le murmure régulier de la pluie sur les gouttières.

Le numéro 13 se détachait au bout de la ruelle, lumière éteinte. Léonie passa le portail sans bruit.Le chat noir l’attendait, assis sur la première marche, comme s’il l’avait reconnue.

— Bonsoir, dit-elle doucement. L’animal ne bougea pas.Il cligna seulement d’un œil, puis se leva et disparut dans l’entrebâillement de la porte. La serrure n’était pas forcée. La porte n’était pas fermée.Elle entra.

L’air à l’intérieur était plus lourd que la veille.Une odeur de métal et de poussière humide.Dans le couloir, la lumière d’une veilleuse tremblotait. Aucune trace du vieil homme. Léonie s’avança jusqu’à l’atelier. La même table, les mêmes croquis.Mais le carnet de Vernier avait disparu.L’armoire, elle, était toujours là. Massive, sombre,et sous sa porte, le même filet rouge.

Elle sortit de son sac un petit mouchoir en tissu, l’appliqua doucement sur la tache.Le rouge imprégna le coton immédiatement.Elle approcha la torche de sa montre : le liquide paraissait frais.

Elle nota : “Pas de peinture. Fluide organique. Probablement sang.”

Le chat revint, se glissa entre ses jambes, gratta la base du meuble.Léonie inspira lentement, posa la main sur la poignée. C’était froid, collant, elle tira. La porte ne bougea pas. Y aurait-il un verrou, peut-être. Elle chercha du regard. Sur le côté droit, à hauteur d’enfant, une clé dépassait à peine. Elle la tourna. Un déclic.Puis un bruit derrière elle.

— Tu n’as rien à faire ici.

La voix de Vernier, calme, posée.Il était là, dans l’ombre du couloir, un imperméable jeté sur les épaules, un parapluie dégoulinant d’eau à la main.

— Je voulais… commença Léonie.

— Tu fouilles dans les affaires des autres. Ce n’est pas bien.

Il posa lentement le parapluie contre le mur, essuya son front avec un mouchoir.

— Je t’ai fait peur ?

Elle ne répondit pas.Ses doigts serraient encore la clé.La porte était à demi ouverte maintenant. Un courant d’air froid en sortait.Vernier fit un pas vers elle.

— Tu crois que tu vas trouver quoi, là-dedans ?

— La vérité.

Il sourit, un sourire las.

— La vérité, c’est que le monde n’aime pas les curieux. Tu devrais le savoir.

Il s’approcha encore. Léonie recula d’un pas.Puis tira brusquement la porte.Le battant grinça, grinça longtemps, avant de céder. Une odeur plus forte encore se dégagea. Il n’y avait pas de corps, ni de visage. Juste des toiles roulées, des cadres, et un amas de tissus imbibés, empilés dans le fond. Sous la torche, le rouge vira au brun. C’était du sang séché.

Léonie sentit son estomac se nouer.Elle recula, trébucha presque.Vernier ne bougeait pas.

— Ce sont des souvenirs, dit-il simplement. Des traces de vie. On jette tout, maintenant. Moi, je garde.

— Vous les avez… gardés ?

— Tous. Ceux qu’on oublie.

Il s’avança, ferma doucement la porte de l’armoire.Ses doigts tremblaient à peine.

— Tu ferais mieux de partir.

Léonie rangea la torche, recula vers la sortie.Le chat la suivit, silencieux.Avant de franchir le seuil, elle se retourna.L’homme avait repris la clé, la glissait dans la poche de son gilet.Il lui adressa un sourire fatigué.

— On oublie vite les histoires d’enfants, tu sais.

— Pas toutes, répondit-elle.

Puis elle sortit.Dehors, la pluie redoubla.

Plus tard, dans sa chambre, elle étala ses notes sur le lit.Elle observa le mouchoir taché de rouge, à moitié séché. L’analyse lui manquerait, mais elle savait déjà : ce n’était pas de la peinture.

Elle écrivit :“Sujet : Vernier. Collecte de traces biologiques. Hypothèse : fixation mémorielle ou pathologique. Objectif : retrouver Élise = comprendre la logique du collectionneur.”Elle leva les yeux vers la fenêtre.Dehors, sur le rebord, le chat noir était assis.Ses yeux luisaient comme deux points de feu dans la nuit.

A suivre…

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

7 réflexions sur « Au numéro 13 de la rue du chat noir (3) »

  1. Le mystère s’épaissit et Léonie est plus curieuse que jamais. Elle va au devant de gros ennuis, cette gamine. De plus, le chat noir l’a suivi…😨 Bonne journée ÉvaJoe. Bisous. Zaza

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