Au numéro 13 de la rue du chat noir. (5)

Épisode 5 — L’odeur du mensonge

La nuit du rendez-vous, l’air avait une odeur métallique, comme si la pluie avait lavé le monde trop violemment.Léonie s’était préparée avec méthode : lampe de poche, carnet, portable chargé, un couteau suisse emprunté dans la cuisine.Pas de déguisement cette fois.Elle n’était plus une enfant en quête de bonbons ; elle était une enquêtrice qui venait chercher la vérité.

À vingt-deux heures moins dix, elle était déjà devant le portail du 13, rue du Chat Noir.Pas de lumière à l’intérieur.Seul un reflet, fugace, bougeait derrière une fenêtre : le balancement d’une flamme.Elle poussa la grille.Le chat noir était là, assis sur la dernière marche.Il miaula une seule fois puis s’éloigna vers la porte.Un signe, peut-être.

La serrure céda sans effort.L’odeur la frappa aussitôt : quelque chose entre le formol et la rouille.Un relent d’eau stagnante et de métal. Elle avança dans le couloir. L’horloge était arrêtée sur 21 h 47. Dans l’atelier, les croquis avaient disparu. À leur place, une série de bocaux alignés sur la table. À l’intérieur : des fleurs séchées, des rubans, des morceaux de tissus d’enfant soigneusement pliés.Elle alluma sa lampe.Sur chaque bocal, une étiquette manuscrite : un prénom, une date.

Camille, 2012. Noémie, 2014.Élise, 2018. Léonie sentit un frisson parcourir ses bras.Elle prit une photo, vite, avant que la lampe ne vacille.

— Tu n’aurais pas dû revenir.La voix venait du fond du couloir.Monsieur Vernier.Sans son imperméable cette fois, vêtu d’un vieux gilet, les cheveux en désordre.Ses yeux semblaient plus clairs, presque transparents.

— Qui t’a envoyé ? demanda-t-il.

— Personne. Je veux juste comprendre.

Il haussa lentement les épaules.

— Comprendre quoi ? Il n’y a rien à comprendre. Les gens oublient. Moi, je garde ce qu’ils laissent tomber. Les souvenirs, les images, les restes.Il désigna les bocaux.

— Regarde-les bien. Tu crois qu’ils ont encore un nom ? Plus maintenant.

Léonie recula d’un pas.Le chat apparut dans l’ombre, se posta entre eux.Une tension presque physique emplit la pièce.

— Où est Élise ? demanda-t-elle.

— Élise… répéta-t-il, la voix blanche. Tu veux vraiment savoir ?

Il s’approcha, lentement, ses mains tremblant à peine.

— Elle est ici, murmura-t-il en désignant sa tempe. Dans ma mémoire. Là où personne ne peut la reprendre.

Léonie sentit la colère lui monter à la gorge.

— Vous l’avez tuée ?Il eut un petit rire sec.

— Tuer ? Non. C’est vous, les vivants, qui tuez en oubliant. Moi, je conserve. J’ai simplement arrêté le temps.

Il s’avança encore.Léonie recula jusqu’à heurter l’armoire.Un choc sourd.Une porte s’ouvrit à moitié derrière elle, libérant un souffle froid.Elle tourna la lampe : à l’intérieur, les cadres, les toiles roulées, et ce liquide rouge qui continuait de goutter.L’odeur devint insupportable.

— Qu’est-ce que vous avez fait ? cria-t-elle.

— J’ai réparé.Sa voix se brisa sur le mot.

Alors, quelque chose bougea à l’intérieur de l’armoire.Pas un corps, pas un cri ; juste un froissement, comme un tissu qu’on replie.Vernier pâlit.

— Elle se réveille quand on parle d’elle… murmura-t-il.

Léonie recula, son téléphone dans la main.

— Je vais appeler la police.

— Non !

Il fit un pas vers elle, mais le chat se dressa soudain, griffes sorties, feulant d’un son rauque.

L’homme recula, désorienté.La lampe tomba, roula au sol, éclairant l’armoire de biais.La lumière mit en relief une inscription gravée dans le bois : E.M. – Souviens-toi.

Léonie ramassa la lampe, la braqua sur le vieil homme.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Il ne répondit pas.Il ferma les yeux.Une larme coula sur sa joue, traçant un sillon clair dans la poussière.

— Parfois, on essaie de recréer ce qu’on a perdu, dit-il d’une voix presque douce. Mais on finit toujours par le briser.

Elle resta figée, la gorge sèche.Dans l’air, la même odeur métallique.Et ce mot, souviens-toi, qui résonnait comme une injonction.

Une demi-heure plus tard, Léonie était dehors, trempée, le carnet serré contre elle. Derrière les vitres du 13, aucune lumière.Le chat noir l’avait suivie jusqu’à la grille avant de disparaître dans la nuit.

Elle nota en rentrant :“Vernier : désorientation cognitive, trouble de la mémoire, fixation post-traumatique. Hypothèse : Élise = victime, conservée par projection mentale.”Puis elle ajouta une dernière ligne, au crayon :“Mais pourquoi mon visage sur la photo ?

”Elle s’arrêta.Regarda la photo d’Élise.Le manteau, les yeux, la posture.Tout était identique à elle.

Dans le couloir, un bruit sourd. Quelque chose venait de tomber.Elle se leva lentement, sortit de sa chambre. Sur le paillasson, une boîte d’allumettes.Exactement la même que la sienne.Sur le bois, gravées au couteau : les lettres : E – M.

A suivre…

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

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