les eaux troubles du Canal Saint-Martin

Chapitre 8 la guerre et ses conséquences

Louis Devernay a reçu son ordre de route, il pensait ne pas partir mais hélas il doit y aller.

Il avait besoin de venir voir ce jeune qui vient de rejoindre la brigade. Lui confier un dossier de la plus haute importance. Il a flairé le jeune débordant d’idées et il a le nez fin. Ce jeune ira jusqu’au bout de l’affaire Morel. Ces jeunes filles de bonne famille qui vivent pauvrement mais qui ne baissent pas les yeux et qui comme la jeune sœur de Clara n’a jamais lâché et je l’ai même aidé à rendre une sépulture à sa sœur. Bien entendu que si elle n’avait pas eu dans sa poche un dé jamais je n’aurais pu faire le rapprochement.

Mais l’enquête ne s’arrête pas là, j’ai continué à remonter les archives, mais en quatre ans je n’ai pas pu y consacrer beaucoup de temps, aussi ce jeune qui est en plus soutien de famille est exempté de guerre. Donc il aura plus de temps pour enquêter. Surtout que personne ne va pouvoir lui mettre des bâtons dans les roues. La moitié de notre effectif est mobilisée. Mais je préférais en discuter au café du coin. Roger Bertin jeune gendarme le suivit sans rechigner.

Roger, tu as vu le travail que tu as , mais je te demande expressément de t’attaquer à la jeune morte de 20 ans, c’est ton âge, et de trouver quel est l’enfant de salaud qui l’a tué. Ils avaient discuté de choses et d’autres. Puis chacun à leur tour avait regagné la caserne.

Quelques jours avaient passé depuis leur conversation au café du canal. Bertin n’avait pas dormi. Les paroles de Louis, sa façon de froncer les sourcils en lisant le vieux dossier des Morel, l’avaient hanté.Alors il avait cherché — fouillé les registres, compulsé les tables décennales, et trouvé ces coïncidences troublantes :à chaque génération, une fille aînée Morel mourait ou disparaissait près du canal Saint-Martin.

Il entra au poste ce matin-là, les traits tirés, un carnet sous le bras.Louis Devernay, déjà assis à sa table, classait les papiers du dossier.

— Te voilà, dit-il sans lever les yeux. J’ai pensé à toi hier soir. Tu avais peut-être raison. Il y a là-dessous quelque chose que personne n’a voulu voir.

— Je ne fais pas que le penser, répondit Bertin en posant son carnet. Je le tiens. Regarde : les dates, les actes de naissance, les registres paroissiaux… Toujours l’aînée. Toujours avant vingt ans. Et toujours… le canal. Louis eut un bref rire incrédule.

— Tu crois à une malédiction ?

— Non. Je crois à une main qui écrit l’histoire en silence.

Leurs regards se croisèrent. Un instant suspendu, comme si les murs eux-mêmes écoutaient. Un bruit sec à la porte les fit sursauter. Un jeune planton entra, raide comme une baïonnette, et tendit une enveloppe.

— Brigadier Louis Devernay ?

— C’est moi.

— Ordre de route, monsieur. Affectation temporaire à Lyon. Signature du ministère. Départ sous quarante-huit heures.Louis déchira le pli, le lut, fronça les sourcils.

— Je pensais qu’on m’avait oublié, dit-il doucement.

— On n’oublie personne, monsieur, répondit le planton, avant de saluer et de ressortir. Dans la salle, ces hommes encore présent se taisaient. Un silence pesant s’installa.

Louis reposa la feuille. Bertin sentit un froid étrange dans le poste.Le dossier des Morel, entrouvert, laissait voir la photo sépia d’une jeune fille au regard fixe.

— Je reviendrai avant la fin du mois, dit Louis en rangeant ses affaires. Garde-moi le dossier. Et mon carnet je l’emporte.

— Tu plaisantes ?

— Je plaisante rarement avec les morts.Il sortit, la pipe au coin des lèvres, un léger sourire triste.Bertin resta seul. Il ne sut pas pourquoi, mais il sentit confusément qu’il ne reverrait plus son ami.

Front de Champagne, octobre 1914

Sous la pluie, dans la boue des tranchées, un nom fut crié.Un éclat d’obus, puis le silence.

Le brigadier Louis Devernay, matricule 3287, fut déclaré « tombé pour la France ».Ses effets furent renvoyés à sa mère, sauf un petit carnet introuvable.

A suivre…

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Auteur : Eva Joe

Ma plume ne s'essouffle jamais, elle dessine des arabesques sur la page de mes nuits, elle se pare comme un soleil en defroissant le ciel. En la suivant vous croiserez tantôt Pierrot et Colombine dans mes poèmes ou Mathéo et son secret et bien d'autres personnages dans mes nouvelles et mes suspenses.

6 réflexions sur « les eaux troubles du Canal Saint-Martin »

  1. Coucou EvaJoe.

    Devernay et Demontet seraient-ils le même homme ???

    Damned, cela se gâte… Le brigradier (???) mort pour la France, son carnet introuvable…
    Heureusement que le p’tit jeune, Bertin (s’il ne change pas de nom en cours de route 🤣), est en poste sur cette affaire…

    Bises et bon samedi – Zaza

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  2. J’aime vos échanges à Zaza et toi !

    Comme j’arrive plus tard je n’ai plus qu’à vous lire pour mieux suivre.

    Chez qui le carnet est-il parti ? Sombre histoire mais logique, mais pour que ce soit logique il faut le motif et pour le moment … j’attends.

    Bonne fin de dimanche EvaJoe

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