L’enfant de personne /20-1

Le retour des beaux jours

-Magdeleine, ma fille raconte moi comment as-tu su que j’habitais ici.

-Ce sont les religieuses du pensionnat qui m’ont données des papiers pour vous. La directrice qui est , à ce moment j’ai un doute, est-elle réellement la soeur de Maman ? Et pourquoi m’appelait-elle : Mademoiselle de Polignac.

-Pa… Père, qui était la religieuse ? La soeur de Maman ?

-Était … Elle est morte ?

-Qui est-elle ?

-Ce n’est pas la soeur de ta mère, mais comme c’était une religieuse elle disait de ta mère, ma soeur, pour te laisser avec elle, c’était plus facile. En fait c’était une voisine et amie et on s’aimait comme des jeunes de 17 ans. A 15 ans on gravait nos deux noms sur un arbre en se promettant un amour éternel. Quand Macha est décédée, je suis venu la voir en espérant qu’elle pourrait s’occuper de toi. Elle m’a dit qu’elle rentrait dans les ordres mais que sur Lyon, il y avait un orphelinat et qu’elle pouvait intercéder auprès de la mère supérieure pour que tu sois accueilli. Ne croyant plus en rien, j’ai refusé. Tous tes malheurs sont de ma faute.

-Non, n’y pensez pas, j’ai aussi pleins de choses à vous raconter. Tu es grand-père. Et…

-Mais tu as des papiers pour moi de ta …. Où as tu mis les papiers? Où sont-ils ?

J’étais interloquée, je pensais que ces papiers étaient des lettres qu’avec la guerre elle n’avait pas envoyé, mais apparemment ils avaient une importance capitale pour mon père.

-Papa, ne sachant pas ce qu’ils représentaient pour toi, je les ai caché dans un endroit que je ne puis te montrer. Puis-je m’isoler ?

-Tu as très bien fait, viens suis moi.

Et mon père m’emmène dans une chambre qui devait m’attendre. Il me laisse, je quitte ma robe et du sac que j’ai toujours gardé autour de mes hanches j’en sors une enveloppe. Et comme je suis curieuse je regarde. Et, je devine aisément que mon père et ma soi disant tante étaient tous les deux dans la Résistance. Je ne dis rien, mais mon père lorsque je lui tends l’enveloppe, me dit en souriant :

-Ma fille est curieuse, tu en déduis quoi ?

Je suis abasourdie, comment peut-il se rendre compte que je l’ai ouverte. Puis je me souviens, au dos il y avait de la cire rouge et je l’ai fait sauter.

-J’ai compris Papa, j’ai déjà transporté ce genre de missive.

Mon père me prends dans ses bras et me dis:

-Merci Magdeleine. Tu ne sais pas le bien que tu me fais.

Le papier contenait deux phrases, la première : « adieu Marius je vais être arrêté, cela fait plusieurs jours que je suis suivie.

« La seconde : Imminent bombardement sur Saint-Etienne.

-Je ne pense pas que Soeur Marie-Anne soit morte dans le bombardement, elle a dû être arrêté. Souviens-toi de son nom dans la Résistance  » Peau d’âne ». Depuis le début de la guerre je ne l’ai vu qu’une fois, c’est ainsi que j’ai su que tu étais parti. Et c’est ce jour-là qu’elle m’a dit : « Marius ils n’auront jamais ma peau d’âne », et elle a ajouté c’est mon nom dans la Résistance.

-Elle avait beaucoup d’humour. Et toi Papa c’est quoi ton nom ?

-En souvenir de Macha j’ai choisi Doc.

-Tu es médecin ?

-Oui aussi.

A suivre…

L’enfant de personne/19

Retrouvailles

Notre frère aîné était ce que l’on appelle maintenant un voyou, il commettait des larcins. Il a évité de justesse la prison grâce à notre père le Comte de Polignac qui a versé une somme conséquente aux autorités.
Jean était cynique, rien ne lui faisait peur. Enfant il tuait les animaux sans verser une larme. Quand il a épousé Jeanne la fille d’un viticulteur, il s’est vu à la tête d’une grande propriété. Son beau-père lui a tout appris. C’est à cette période que ton père et moi avons pensé qu’il était rentré dans le rang. Pourtant son mauvais côté a repris le dessus. Tout ce qui portait jupons il lui fallait les posséder. Nous ignorons combien de femmes il a mis enceinte.

Il y a même eu un scandale étouffé dans l’oeuf par notre grand-père qui ne voulait pas que notre nom soit entaché et sali par la stupidité et les penchants de notre aîné. Un père courroucé est venu frappé à notre demeure un soir. Notre père étant absent c’est notre grand-père qui l’a reçu. Il voulait voir notre père et lavé l’honneur de sa fille par un duel.
Comme tu dois hélas t’en souvenir ce n’était pas l’homme bon qu’il laissait paraître à l’extérieur. Chez lui on devait se plier à sa bonne volonté. Les bonnes, on l’a su plus tard ont dû toutes subir des violences sexuelles ou des châtiments corporels si par malheur elles se refusaient à lui.

Je passe sur les horreurs et nous avons été bouleversés d’apprendre par ta cousine ce qu’il vous a fait subir. Car même sa propre fille a été violenté.
Sur le visage de mon oncle et mon père je voyais couler leurs larmes. Je me suis rapprochée d’eux, les ai enlacé en leur disant


-Je suis là, je ne vous en veut pas, vous ne saviez pas tout.
-Magdeleine pour comprendre pourquoi tu t’es retrouvé chez mon frère, il faut que tu écoutes Germain jusqu’au bout continue:
-Au moment d’être appelé sous les drapeaux à l’âge de 20 ans. Jean a réussi à se faire réformer, il a dû se trouver une maladie. Il était doué que pour le mal. Étant son cadet d’un an j’ai devancé l’appel. A l’époque on partait pour 3 ans. Nous étions en 1912, j’ai enchaîné directement avec la guerre. En 1916 alors que ton père avait 17 ans, Jules l’a saoulé et a réussi à falsifier son âge, nous n’avons jamais su comment, l’a fait arrêter par les gendarmes, il a été enrôlé de force malgré ses cris et il est parti au front en première ligne dans une unité diciplinaire.
Il lui a volé l’insouciance de sa jeunesse. Il n’aurait jamais dû partir au front. Il ne connaissait rien aux armes. Une fois enrôlé son chef a bien vu qu’il ne connaissait rien aux maniements des armes. Il lui a vaguement expliqué et il a fièrement combattu. Il a plusieurs médailles. Mais il l’a payé très cher.


Ton père fait parti des geules cassées. Seule une partie de son visage n’a pas été touché.

Laisse ! C’ est à mon tour d’expliquer à Magdeleine ce qu’il m’est arrivé.
J’étais aux Dardanelles lorsque l’armistice a été signé, dans un régiment diciplinaire comme vient de te le dire Germain. Un obus a explosé à côté de moi, c’était le 13 novembre 1918 et j’ai plongé dans un trou noir, un gouffre sans fond.
Ce sont mes camarades de tranchées qui m’ont sauvé. Cependant j’avais eu la moitié du visage d’arraché mais que d’un côté, j’étais amnésique, aveugle et sourd. Germain a pensé quand il m’a découvert dans un hôpital de l’armée sur Lyon que j’avais perdu la raison.
J’ai rencontré ta mère dans l’hôpital où l’on m’a emmené. Elle s’était engagée comme médecin en se faisant passer pour un homme, elle était plus âgée que moi. Elle se penchait sur mon lit en me disant des mots de réconfort, me prenait la main, me caressait ce qu’il me restait de joue, de temps en temps elle ne disait rien mais un jour j’ai su qu’elle pleurait car sur ma main ses larmes coulaient. J’ai subi des opérations pour me redonner un visage à peu près humain. J’ai recouvert la vue et j’ai pu enfin voir la femme qui m’a redonné envie de vivre. C’est elle qui a eu l’idée de ce masque. Au début elle me l’a fabriqué en tissus puis plus tard je m’en suis fait faire un en cuir.
Tout naturellement une idylle c’est nouée entre Macha et moi. Nous avons quitté la Turquie en janvier1919 où j’ai été démobilisé. Nous nous sommes établis à Lyon car j’avais d’autres opérations. Elle t’as mise au monde le 20 janvier 1920. Hélas une fièvre l’a emporté en quelques semaines.

J’étais désespéré et seul avec un bébé d’à peine trois semaines et j’étais tout juste majeur. Je ne sais si c’est le choc de sa mort mais je me suis réveillé un matin en me souvenant de tout. La trahison de mon frère aîné, la guerre, les opérations multiples, et enfin le bonheur avec Macha et ta venue au monde. Douze mois de bonheur intense et plus rien. Tes pleurs me réveillaient, je n’arrivais plus à dormir. Je suis donc rentré chez nous et pensant bien faire je t’ai confié à ta grand-mère maternelle, fort âgé mais qui t’as aimé de suite. J’ai vécu auprès d’elle une quinzaine de jours, reculant le moment de la séparation…

-Aimé ! Ah mais pourquoi me repoussait-elle, me faisant souvent tombé. Elle ne me prenait jamais dans ses bras.

-Ta grand-mère maternelle était la bonté personnifiée, ma mère par contre, enfin notre mère était dure avec nous et sur ces dernières années elle était ingérable.
Alors ce devait être ma grand-mère paternelle, je n’étais pas grande j’ai dû les confondre. Pourtant le fils de l’oncle me disait que ce n’était pas sa grand-mère.
Ton cousin … Il était soi disant simplet, je ne pense pas que ce soit le cas, c’est son père qui le faisait passer pour un nigaud et qui lui donnait des leçons sexuelles… Enfin tu m’as compris. Aux dernières nouvelles il est prisonnier en Pologne.
Pour en revenir à la mère de ta maman je n’ai pas fait attention qu’elle te confondais avec sa fille, elle te disait Macha. Déjà elle n’avait plus sa tête. Et je suis parti, te laissant auprès d’elle avec la ferme intention de me venger de mon frère aîné.
Hélas rien ne s’est passé comme je pensais. J’avais juste avant la guerre commis avec des copains un vol dans une ferme, pour rire j’avais emprunté le tracteur du père d’un copain. Hélas ne sachant pas le conduire je l’avais accidenté. Ne me demande pas comment j’avais fait je ne m’en suis pas souvenu et encore maintenant je n’en ai aucun souvenir. Mes copains s’ils étaient revenu de la guerre auraient pu confirmer ou non les paroles de mon frère. Hélas ils y sont resté. Il m’a dit que j’avais mis la honte sur la famille avec les frasques que j’avais commises. J’ai parlementé lui disant que les siennes étaient pire, mais j’ai dû faire profil bas car il a essayé de m’etrangler.

Il m’a posé un ultimatum pour rembourser la somme que notre père avait déboursé pour payer le tracteur.
J’ai eu beau lui dire que ma fille avait besoin de son père à proximité, que ma belle-mère âgée avait besoin que je l’aide pécuniairement, rien n’a été possible. Germain n’était pas là pour me défendre, de plus j’étais anéanti par la mort de ta mère. C’était l’aîné aussi ai-je été obligé d’accepter que ma belle-mère rentre à son service, il lui assurait le gîte et le couvert, mais comme tu étais avec elle ma pauvre petite je t’ai jeté dans la gueule du loup. Ne pouvant se venger sur moi il a fait de toi sa chose et il a profané ton corps. Puisses-tu me pardonner mes folies de jeunesse.


Père ne dites plus rien, je vous ai retrouvé, je ne veux plus rien savoir, je sais que je suis le fruit de votre amour. Je ne suis plus l’enfant de personne.

A suivre

Une petite précision. Il y a bien eu une femme médecin pendant la guerre de 14/18, elle s’est faites passer pour un homme. Aussi bizarre que ce soit j’avais écrit ce passage et pris d’un doute ( en avais-je entendu parler… Je ne sais pas) j’ai vérifié et j’ai donc laissé mon écrit imaginaire.

L’enfant de personne/18

J’ai couru comme jamais de ma vie je l’ai fait où je le referais. Le pensionnat était dans le prolongement de la gare. Les premières bombes sont tombé assez loin d’où j’étais. Auparavant j’avais vu des points noirs dans le ciel. C’était un nombre impressionnant d’avions. D’en bas ils n’étaient pas plus gros que des mouches.

Alors que je passais à hauteur d’un abri on m’a poussé au sol, le bruit des bombes était effrayant. Une main m’a saisi alors que je me relevais et que j’étais à quelques encablures du pensionnat.

– Malheureuse, ne rester pas là vous faîtes une cible parfaite.

– Une cible faut pas exagérer, ce sont forcément des avions américains car je n’ai vu que des petits points noirs dans le ciel et après des explosions. Les Anglais descendent plus près du sol.

– Venez avec moi et attendons que ça passe. Il y a tout le pensionnat dans les abris. Sauf la mère supérieure.

A ce moment-là une bombe a dû tomber sur le quartier situé plus haut car une fumée grise a envahi l’escalier qui donnait sur l’abri. Tous ceux qui étaient en bas se sont précipité à l’air libre. Mais la concierge de l’école leur a intimé l’ordre de redescendre. Dans cet abri nous étions serres, beaucoup d’enfants pleuraient, chaque fois que les explosions se rapprochaient c’était des hurlements de terreur, encore quelques explosions, puis un grand silence, un silence de mort. Petit à petit nous sommes remonteés à la surface. Le quartier était méconnaissable, la chaussée était jonchée de gravats. Les maisons soufflées par l’explosion laissaient entrevoir l’intérieur vdes habitations.On entendait des appels au secours de toutes parts. Un bébé pleurait au loin, d’autres gémissant sans même pouvoir appeler à l’aide. Saint Etienne avait été bombardé pendant une heure. L’alerte avait sonné à 10 h il était 11 h quand on a enfin entendu résonner la fin de l’alerte.Le ciel était toujours bleu mais plus rien ne serait comme avant. C’est tout naturellement que je suis allée aider. Les morts se comptaient par milliers ( 925 au total dont 99 enfants, 1400 blessés et près de 25000 sinistrés) Une noce complète avait été décimé dans l’église St François, des enfants, des femmes des hommes tous unis dans la mort. Une école détruite avec 26 enfants de décédés ainsi que 8 instituteurs. ( Ce bombardement est vrai).

Je quittais la concierge en pleur car son mari était tombé sous ses yeux soufflé par la dernière bombe. Les avions américains n’avaient pas atteint leur cible qui était la gare. C’était pour empêcher que les trains de soldats se déplacent. Juste une infime partie était mal en point. Mais la ville avait souffert aussi bien les quartiers résidentiels que les maisons de mineurs.

Arrivée à l’école St Joseph j’apprends que ma tante elle aussi est morte dans le bombardement. Elle était sortie récupérer des élèves qui devaient passer leur brevet. A ce moment j’ai une pensée pour les trois jeunes filles, je les espèrent vivantes. Les religieuses ne s’attardent pas à me consoler, elles doivent aller aider tous ceux qui sont dans la peine. Une des religieuses me remet des papiers à donner à mon père qui habiterait non loin de là dans un village au-dessus de Saint-Chamond. Comme je ne peux pas reprendre le train en sens inverse, Sœur Marie Bénédicte me propose de passer la nuit dans un des dortoirs avec les élèves en internat, en espérant qu’il n’y ai plus de bombardements. Il y a largement de la place, car, en cette fin d’année scolaire la plupart des élèves ont regagnées leur domicile, pour s’éloigner de la ville il ne restait que les élèves qui passaient leur Brevet Élémentaire.

Demain si c’est possible un voiturier vous emmènera chez votre père.

Bien entendu je me suis bien gardée de dire à ses dames que je n’avais pas revu mon père depuis plus de huit ans.Il n’y a pas eu d’autres bombardements.

Avec le voiturier nous étions six à nous rendre à différents villages sur la route pour St Chamond. La traversée de Saint Etienne nous a pris plus de deux heures alors qu’habituellement on s’en tire en dix minutes. La chaussée était défoncée, des trous béants, des corps enchevêtrés , partout ce n’était que désolation. On ne disait rien car on était vivant. Le voyage fut long, mais j’appréhendais le moment où j’allais retrouver mon père.

Enfin me voici devant la porte de la petite maison où mon père habite. C’est bien à la fois le village et l’adresse. Juste à côté d’un cimetière. Je frappe au linteau qui ressemble à une main, aucun bruit, personne. Puis une voix forte crie :

– Qui est-ce ?

Je ne peux lui dire c’est votre fille. Alors je dis :

– C’est Magdeleine.

La porte s’ouvre en face de moi il y a un homme avec le visage à moitié recouvert d’un masque noir. De l’autre de nombreuses cicatrices et deux yeux verts clairs me fixent. Les mêmes que ceux de mon petit garçon. Par contre ce n’est pas mon père car je ne le reconnais pas. Il ne me dit rien jusqu’à ce qu’une voix se fasse entendre.

-Marius qui est-ce?

– Magdeleine

Quoi Magdeleine ? Ta fille.

Il semblerait.

Ce n’est pas l’homme qui est venu me chercher chez mon oncle, c’est l’autre qui arrive, lui je le reconnais.

– Magdeleine, d’où viens-tu ?

Moi je regarde l’homme qui m’a emmené à l’orphelinat et je demande mais de vous deux qui est mon père ?

– Lui me repondent-ils en même temps.

Je ne comprends pas, je ne peux pas avoir deux pères, un seul ou point mais deux c’est impossible.Puis celui qui m’a arraché des griffes de son frère me regarde longuement et me dit, je suis ton oncle , j’ai deux ans de plus que ton père, mais à l’époque mon frère avait perdu la raison et il fallait que je te récupère surtout quand j’ai su ce que te faisais subir ce bâtard.

-Qui vous l’a dit ?

– Le fils de la cuisinière

Ah !Et, mon autre oncle vous a laissé m’emmener comme ça, car il disait à son fils que j’étais riche et qu’un jour je l’épouserai.

Riche ! Oui votre mère vous a légué des biens. Mais…

L’enfant de personne /17

Saint Etienne 26 mai 1944

Il est six heure du matin lorsque les portes du train s’ouvrent. Cette  marée humaine qui se déverse sur les quais de la gare semble hypnotisée, les gens sont exténué, fatigué, la nuit a été   longue.
J’ai discuté avec trois jeunes filles qui se rendent à Saint Etienne pour y passer leur Brevet Élémentaire. ( voir bas de page).

Elles sont traumatisé par ce qu’il s’est passé, je les réconforte du mieux que je peux et leur propose que nous fassions la suite du voyage ensemble. La vie continue même en ces temps troublés toutefois je m’étonnais  qu’elles aillent sur Saint Etienne, plutôt qu’à Lyon passé leur examen. Mais je me gardais bien de le leur demander.
Alors que nous attendions en ce  26 mai 1944 un train fantôme qui se faisait désirer je vois arriver un couple, une belle jeune femme soutenant un vieil homme. Il me semble reconnaître une de mes compagnes de l’orphelinat. A-t-elle senti mon regard se poser sur elle ? Toujours est-il qu’elle a levé les yeux, esquisser une grimace et poser son index sur sa bouche me faisant comprendre que je ne devais pas m’approcher d’elle, et encore moins lui adresser la parole. C’était Adélaïde avec son père adoptif. Elle fait asseoir le vieux Monsieur puis lui murmure des mots mais je sens qu’elle parle de moi, car le vieil homme me regarde. Il a bien changé, il est méconnaissable. Elle le serre dans ses bras et repart en sens inverse et attend. Lui  reste assis, mais Adélaïde s’arrête alors que notre train est annoncé en gare.

A ce moment on entend que nous devons nous éloigner du quai car un train de soldats va passer assez vite. Effectivement on entend son long sifflement et nous voyons son panache de fumée. Le vieil homme se lève, se redresse et se jette sous le train au moment  de son passage. Je vois Adélaïde qui pleure et je vais pour la prendre dans mes bras mais elle fait mine de tomber , s’agrippe à mon bras et me glisse au creux de la main une médaille et un papier. Je serre la main, m’éloigne d’elle, monte dans un wagon et me fond au milieu de plusieurs femmes et d’hommes.  Je ne sais pas ce que fait Adélaïde mais à ce moment un bruit de bottes se fait entendre. Un silence pesant envahi le quai. Les gens qui traînaient se précipitent à l’intérieur. Le train démarre sous les hurlements de la Gestapo. Je regarde machinalement par la fenêtre et je vois Adélaïde le visage tuméfié partir bien encadré. C’est à ce moment que le train freine et que plusieurs soldats montent dans notre wagon et sûrement dans d’autres et cherchent je ne sais qui, en espérant que personne ne dira que j’ai tenu la main de ma compagne de l’orphelinat. Ils passent devant moi et se précipitent sur un type qui refuse de se lever mais ils l’emmènent de force. Quand je croise son regard je trouve qu’il ressemble au père d’Adélaïde. Les portes se referment et le train part. Ouf… Je n’ai pas été inquiétée je dois avoir de la chance.

Les trois jeunes filles qui ont pris place sur les banquettes pleurent et tremblent. J’avoue être dans le même état même si je ne pleure pas. Il faut que discrètement je regarde ce que m’a confié Adélaïde. La médaille est une médaille de baptême, je lis  » Baptiste  20 mai 1944 « . Sur le papier il y a une adresse à Lyon, orphelinat St Joseph. Et ajouté à la hâte un mot avec ces quelques mots.  » Toute personne qui trouvera cette médaille et cette lettre pourra aller dire à mon fils que sa mère est morte pour que vous puissiez vivre heureux. Et, si votre coeur est grand adoptez mon enfant, son père est mort fusillé et moi… »
La lettre n’était pas terminée. Je n’aurais pas dû croiser sa route, mais le destin l’a voulu. J’ai glissé dans la poche de ma veste la médaille et la lettre et je les ai oublié pour la fin de mon voyage. Mais je pensais à ce que nous venions de vivre. Le suicide du vieux Monsieur, Adélaïde emmenée, le jeune homme arrêté et cet enfant seul. Je me suis faites une promesse si je ressors vivante et je l’espérais j’irai voir cet enfant, en espérant toutefois que sa mère puisse le retrouver avant moi. Pourtant je craignais le pire.
Avec l’insouciance de leur âge, les jeunes filles riaient à nouveau sous l’air réprobateur d’un jeune homme. La plus grande, comme je la surnommait, m’informe qu’elle a 23 ans, que seules ses  deux  jeunes soeurs vont passer  l’examen.  Elles espèrent être à l’heure. Il faut qu’elle soit à 9 h 30 au lieu du rendez-vous. Il est un peu plus de 8 h mais le train se traîne.

A Givors il s’arrête, des travailleurs en descendent d’autres montent. La vie continue dans nos usines. Beaucoup de jeunes aussi, allant passer leurs brevets. Il y a de nombreuses gares dans la « Vallée du Gier » le train s’arrête de partout. Enfin après Saint-Chamond il peut s’élancer plus aucune gare comme le confirme un jeune qui vient de monter.
Nous voici en gare de Chateaucreux au moment où retentissent les sirènes, les  Anglais et surtout les Américains bombardent énormément ces temps-ci.
C’est une belle journée le ciel est d’un bleu limpide, pas un seul nuage, on se croirait en été. Les gens s’affolent et cherchent des abris. Je suis séparée des petites jeunes filles. Avisant un chef de gare je lui demande si je suis loin du pensionnat des soeurs Saint Joseph, il me regarde éberlué, puis me dit vous avez le temps, les avions ne sont pas pour nous mais pour Saint-Chamond, ils font des armes pour les occupants. Ils m’indiquent la rue à prendre et je m’éloigne rapidement de la gare. Les tramways sont tous à l’arrêt. Il y a peu de monde dans les rues.

A suivre …



( Âge ( 16 ans) où l’on passait le brevet élémentaire. Le brevet des collèges n’a rien à voir avec cet examen qui est plus de la valeur du bac des années 70.

A 14 ans garçons et filles passaient le certificat d’études et partaient pour la grande majorité travailler.)

L’enfant de personne /16

Des avions dans le ciel : 26/05/1944 (première partie)

Je passais rapidement la robe jaune de bonne couture puisqu’elle était signée d’un haut couturier. Une veste de la même couleur la complétait ainsi que des escarpins noirs. Un sac noir complétait mon déguisement de « pute à boches » comme venait de me dire Le Félin en me taquinant. Je ressemblais plus à une poule bien entretenue qu’à une prostituée que j’avais déjà vu dans des rues lorsque j’allais au Cours Sévigné.C’est habillé ainsi qu’en descendant les escaliers qui menaient aux chambres de bonnes j’ai croisé un SS d’un grade inférieur à celui de Pierre. Ils se sont salué en faisant le salut nazi. Pierre et Félix ont claqués leurs talons dans un bel ensemble. Puis l’autre, le vrai si je puis dire a dû demander qui j’étais. Car il s’est incliné et m’a baisé la main.

Félix a fait remarqué à son supérieur que l’heure tournait et qu’il ne fallait pas que je manque mon train.Devant l’autre gradé Pierre m’a embrassé à pleine bouche, m’a donné des tickets de rationnement, des billets de banque et mon fameux ausweiss et nous sommes partis bras dessus dessous vers la gare. A la gare il y avait autant d’allemands que de compatriotes.

Je suis passée sans encombre les contrôles après que Pierre est décliné son nouveau nom,toutes les portes se sont ouvertes devant moi. Deux billets de train. Un pour Lyon et l’autre pour une correspondance pour Saint Etienne, et surtout j’étais en première classe. Mais je n’avais nullement envie de voyager avec les autres poules et les officiers qui se rendaient dans leurs affectations. Mais Pierre une fois les contrôles passés m’a fait comprendre que je n’avais pas le choix. Car, au vu de mon accoutrement je risquais gros dans mon wagon. Qui pourrait croire que j’étais une mère de famille habillée de cette maniere, et non une fille facile.

Je ne voulais pas faire un esclandre mais si au départ cette robe jaune m’avait fait plaisir maintenant je voyais les autres voyageurs me regarder avec mépris. Au bout d’un quart d’heure d’attente, Pierre m’a fait comprendre que mon train était retardé pour plusieurs heures. Il ne pouvait pas attendre avec moi. Aussi il me laissait non sans m’avoir accompagné dans le bureau du chef de gare où je passais un vêtement moins voyant. La robe sur le bras, Pierre me quittait après m’avoir confié à un soldat de la Wehrmacht qui avait ordre de veiller sur moi jusqu’au départ du train. Je pouvais monter dans un wagon de deuxième classe muni des bons billets. C’était l’intermédiaire entre ceux de troisième classe qui disparurent après la guerre.

J’avais une heure d’attente qui se transformait en deux heures, plus le temps passait plus je me voyais mal arriver tard à Perrache et passer la nuit sur un banc s’avérait impossible. J’avais toutefois l’adresse de l’hôtel Terminus de Lyon mais selon celui de Nantua c’était le lieu de prédilection de la gestapo de Barbie. Quelle ironie ! Quoique parfois allez dans la gueule du loup permettait de passer inaperçue. Le train est entré en gare trois heures après l’heure prévue. En cours de route nous avons fait plusieurs arrêts et nous sommes restés en rase campagne fort longtemps, on entendait à intervalles réguliers des coups sourds. On se battait non loin de là. Nous sommes arrivés à Perrache. Il était plus de 5 h du matin. Mais au moment de descendre du train pour se rendre dans les salles d’attente pour justement attendre la levée du couvre-feu. Nous avons eu droit au discret :  » Achtung  » hurlé dans les hauts parleurs de la gare, nous avons eu droit à une première annonce en allemand puis en français. Nous avions interdiction de sortir, les portes n’étaient pas fermées mais un soldat était devant chacune d’elles. A la moindre tentative de sortir nous serions arrêtés. A la lueur blafarde des réverbères qui éclairaient la gare nous avons vu passer des hommes et des femmes qui étaient trainés plus qu’ils ne marchaient. La gestapo les emmenaient pour les sinistres geôles de Barbie. A moins qu’ils les tuent sans autre forme de procès. Personne ne savait si c’était des résistants ou de simples voyageurs n’ayant pas de papiers pour circuler. Dans notre wagon un silence de mort, au passage de ce flot d’êtres humains. Heureusement les enfants dormaient sur les genoux de leur mère. Beaucoup détournait le regard devant ce triste spectacle. Il y a eu deux ou trois rafales de fusils. Un homme a réussi à se sauver, quand soudain on a entendu un chant qui montait d’un wagon plus loin. Des résistants, ont entonné la « Marseillaise » repris par le train entier, puis un grand silence. Et une flamme s’est élevée dans la nuit. Un bruit a couru dans tous les wagons, ils se sont fait sauter. Leur wagon avait été isolé du reste du train grâce à des cheminots. Ne voulant pas mourir à genoux, ils sont morts libre et debout tout en défendant chèrement la fuite de leur chef.

A suivre…